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17 septembre 2026

Georges Kuzmanovic
17/9/2026

Ursula von der Leyen, une fuite en avant impériale ?


Ursula von der Leyen a livré sa vision d’une Europe assiégée qui devrait, pour survivre, concentrer toujours plus de pouvoirs à Bruxelles, donc entre ses mains. Derrière le discours de la soi-disant puissance se dessine surtout une fuite en avant fédérale, atlantiste et post-démocratique.

L’Union européenne contre l’Europe et contre ses peuples

Le 16 septembre 2026, dans l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, Ursula von der Leyen a prononcé son sixième « discours sur l’état de l’Union ». Le lieu, le cérémonial et surtout l’intitulé ont leur importance. Car l’expression elle-même est une importation américaine. Le « State of the Union » est le discours par lequel le président des États-Unis s’adresse au Congrès pour rendre compte de l’état de la fédération. L’Union européenne a adopté cette pratique en 2010, alors même qu’elle ne figure dans aucun traité.

Ce mimétisme n’est pas anecdotique, il révèle un imaginaire politique qui n'est pas le nôtre. Une Union suppose un État ; un « état de l’Union » suppose presque naturellement quelqu’un qui parle en son nom. Ursula von der Leyen ne se comporte plus seulement comme la présidente d’une Commission chargée d’exercer les compétences que les États lui ont confiées, elle parle et agit de plus en plus comme la présidente politique d’une puissance fédérale en construction sans le consentement des peuples.

C’est sous cet angle qu'il faut analyser son discours. Il faut moins écouter chacune de ses annonces prises séparément que comprendre l’architecture qu’elles dessinent.

La doctrine de la « citadelle assiégée »

Le récit est désormais parfaitement construit. L’Europe serait entourée de périls. La Russie, bien qu'au bord permanent de l'effondrement, menace militairement les États membres de l'UE et mène une guerre hybride. La Chine menace économiquement et technologiquement. Les États-Unis sont devenus un partenaire moins prévisible. Le climat menace. Les réseaux sociaux menacent nos enfants et nos démocraties. Les migrations menacent nos frontières.

Partout le danger, et, miraculeusement, à chaque danger la même solution : davantage d’Europe, davantage de compétences communes, davantage de centralisation, davantage de décisions prises à Bruxelles. C’est la doctrine de la « citadelle assiégée ».

L’Union européenne ne parvenait déjà plus à justifier son approfondissement par la prospérité qu’elle promettait autrefois. Elle le justifiera désormais par la peur et par l’urgence. Et l’urgence possède cette merveilleuse propriété politique, elle permet toujours de présenter comme indispensable aujourd’hui ce que les peuples auraient peut-être refusé hier.

Un putsch à bas bruit ?

Ursula von der Leyen ne veut plus seulement administrer les compétences de l’Union, elle entend déplacer vers Bruxelles le centre de gravité de fonctions qui appartiennent au cœur même de la souveraineté des nations.

Avec Kaja Kallas, son alter ego fanatique, elle annonce ainsi une « nouvelle stratégie européenne de sécurité ». Elle propose un « protocole de sécurité d’urgence », sorte de pendant européen de l’article 4 de l’OTAN, qui permettrait de réunir les États membres afin de coordonner une réponse commune face à des menaces situées sous le seuil de l’agression militaire. Elle veut également créer un Conseil européen de sécurité réunissant les dirigeants européens mais également le Canada, la Norvège, l’Ukraine, le Royaume-Uni et potentiellement d’autres partenaires. Soit une sorte d'Union européenne encore plus élargie.

Défense, sécurité, politique étrangère, derrière les mots rassurants de coordination et d’efficacité se poursuit la même mécanique. Ce qui relevait hier de la coopération entre États devient progressivement politique de l’Union ; ce qui relevait de la diplomatie devient stratégie commune ; ce qui relevait des souverainetés nationales doit être arbitré toujours davantage à Bruxelles.

Ce n’est évidemment pas un putsch au sens juridique du terme, c’est plus subtil ; c'est silencieux, institutionnel, onctueux, accompli par prise de compétences successives, crise après crise, au nom chaque fois de l’urgence et de l’efficacité. Et tant pis pour la démocratie et la volonté des peuples.

Qui a demandé aux peuples européens s’ils souhaitaient cette transformation ?

Le Parlement européen travaille depuis plusieurs années à l’extension de la majorité qualifiée et à la réduction du champ de l’unanimité, y compris dans des domaines régaliens. Et la mécanique est toujours la même : ce que Bruxelles appelle avec agacement un « veto » est aussi le dernier moyen dont dispose un peuple, par l’intermédiaire de son gouvernement, pour refuser une décision qu’il estime contraire à ses intérêts fondamentaux.
Dans une nation, la majorité est légitime parce qu’il existe un peuple politique acceptant de décider ensemble et de se soumettre alternativement à cette majorité. Mais où est le peuple européen unique qui aurait souverainement accepté que vingt-six nations puissent imposer à la vingt-septième sa politique étrangère, énergétique ou demain militaire ?

L’Europe ne sera utile à la France que si elle redevient un instrument au service des nations et des peuples qui la composent. Et la France peut être utile à l’Europe en proposant des coopérations renforcées aux États qui partagent avec elle une même conception de l’indépendance, par la coopération industrielle, énergétique, militaire, scientifique, diplomatique. Il faut savoir faire ensemble lorsque nos intérêts convergent, mais rester souverains lorsqu’ils divergent.

C'était très exactement la logique de l'Union européenne que voulait bâtir le Général de Gaulle, une union de nations souveraines en dernier recours. C’est exactement l’inverse de la mécanique fédérale qui transforme progressivement la coopération en subordination.

L’échec appelle toujours davantage d’Europe

Le procédé est connu depuis trente ans.
L’élargissement rend la décision difficile ? Supprimons les vetos. La monnaie unique produit des divergences ? Créons davantage de gouvernance économique. La politique énergétique échoue ? Créons davantage de politique énergétique européenne. L’Union peine à parler d’une seule voix en diplomatie ? Transférons davantage de politique étrangère à Bruxelles.

Evidemment, jamais l’échec ne conduit à restituer une compétence aux nations. Par un prodige dialectique, il démontre toujours qu’on n’en avait pas transféré assez. On croirait voir se répéter les erreurs de l'URSS, si ça ne va pas, faisons plus encore de la même chose.

Car élargissement et approfondissement fonctionnent comme les deux mâchoires d’un même étau. Plus l’Union s’élargit, plus on explique qu’elle doit se centraliser pour continuer à fonctionner. Et plus elle se centralise, plus elle devient capable de nouveaux élargissements qui justifieront demain une nouvelle centralisation.

La souveraineté disparaît par petits morceaux, toujours au nom de l’efficacité.

De la Mer Noire à l'Alaska

Mais voilà maintenant que même les frontières de cette Union deviennent encore plus élastiques.
Non contente de poursuivre l’élargissement à l’Est, Ursula von der Leyen propose de faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne.

Le Canada est un pays ami. Là n’est évidemment pas la question. La question est de savoir ce qu’est encore l’Union européenne si un pays situé sur le continent américain peut en devenir membre associé. Von der Leyen propose d’aller bien au-delà du CETA conclu il y a une décennie, et de passer à une « alliance pour l’avenir » destinée à créer un « espace commun de prospérité et de sécurité économique ». Elle annonce une alliance technologique, une coopération sur l’énergie, les minerais critiques, les batteries, l’intelligence artificielle, le quantique, la cybersécurité et, surtout, l’intégration des bases industrielles de défense.

Un espace commun donc. Il faut mesurer la portée des mots.

On avait compris depuis longtemps que l’Europe de Bruxelles n’irait plus « de l’Atlantique à l’Oural », ce qui est pourtant son espace géographique et civilisationnel naturel. Nous découvrons maintenant qu’elle pourrait aller de l'Alaska à la Mer Noire. À ce compte-là, pourquoi pas l’Australie demain ?

La géographie devient secondaire. L’Union n’est plus conçue comme l’organisation politique d’un continent façonné par une histoire, une géographie et des civilisations communes. Elle devient progressivement une communauté idéologique occidentale aux frontières conceptuelles, définie par l’adhésion aux mêmes « valeurs » et au même système stratégique.
L’Union européenne devient autre chose que l’Europe.

Et, une nouvelle fois, une question démocratique élémentaire se pose : qui a donné mandat à la présidente de la Commission pour inventer cette nouvelle catégorie politique de « membre associé » ? Plusieurs eurodéputés de gauche comme de droite ont posé la question à Ursula von der Leyen, mais rien ne l'obligea à répondre, dès lors, elle a superbement ignoré ce petit détail.

Ce statut n’existe pas aujourd’hui dans les traités. Il faudrait donc déterminer ce qu’il signifie. Quels droits ? Quelles obligations ? Quels financements ? Quel accès aux programmes européens ? Quelle participation aux dispositifs industriels et militaires ? Quelle réciprocité ? Quel contrôle des États membres ?
Ce ne sont pas des détails techniques. Ce sont des questions de souveraineté.

Ces questions appellent des réponses, d’autant plus que la défense canadienne est profondément intégrée à la défense américaine.
Il faut rappeler à quel point le Canada est intégré au dispositif militaire des États-Unis. Depuis 1958, les deux pays disposent avec le NORAD d’un commandement militaire binational unique au monde, chargé de la surveillance et de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, ainsi que de l’alerte maritime. Il ne s’agit pas d’une simple coopération entre alliés, le NORAD exerce un contrôle opérationnel sur les forces de défense aérienne au Canada, s’appuie sur des réseaux communs de radars, de satellites, de centres de commandement et de chasseurs, et son commandement est structurellement partagé – traditionnellement un général américain à sa tête et un lieutenant-général canadien comme adjoint.
Environ 320 militaires canadiens servent actuellement sous commandement binational aux États-Unis, tandis qu’Ottawa engage 38,6 milliards de dollars canadiens sur vingt ans dans la modernisation du NORAD. Les deux armées travaillent désormais à une intégration toujours plus poussée de leurs systèmes de commandement et de contrôle, jusque dans le cloud, l’intelligence artificielle et la défense antimissile. Le Canada est donc, en matière de défense continentale, profondément imbriqué dans l’architecture stratégique américaine.
Suivant cette logique, l’industrie de défense canadienne est profondément intégrée au complexe industriel nord-américain tandis que le Canada renforce simultanément ses partenariats militaires européens.
Dès lors, prétendre l’intégrer à son tour à une architecture européenne de sécurité et de défense pose une question majeure : construit-on réellement une autonomie stratégique européenne, ou étend-on progressivement à l’Europe l’espace stratégique nord-américain ?

La souveraineté selon Ursula : acheter américain

Car il existe une épreuve autrement plus cruelle pour cette rhétorique de soi-disant « puissance européenne » qui n'est qu'une chimère, à savoir, les faits.

Le 27 juillet 2025, à Turnberry, Ursula von der Leyen concluait avec Donald Trump l’accord commercial destiné à éviter une guerre commerciale transatlantique. Sous couvert « d'accord », il s'agissait en fait d'une capitulation d'États vassaux, l'Union européenne, concédant à payer un tribut à l'État suzerain, les États-Unis.

Les États-Unis conservaient un tarif plafond de 15 % sur une grande partie des produits européens tandis que l’Union s’engageait à supprimer ses droits de douane sur les produits industriels américains.
L’Europe annonçait aussi son intention d’acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine jusqu’en 2028, au moins 40 milliards de dollars de puces américaines destinées à l’intelligence artificielle et de favoriser 600 milliards de dollars d’investissements supplémentaires d’entreprises européennes aux États-Unis... sans oublier l’augmentation annoncée des achats d’équipements militaires américains. C'est pour le moins une drôle de conception de la souveraineté.

Nos infrastructures vieillissent, nos industries ferment, nos services publics sont à la peine, nos besoins d’investissement se comptent en centaines de milliards, mais Bruxelles célèbre la perspective de voir partir vers les États-Unis des centaines de milliards de capitaux européens.
Nous devons acheter leur énergie, leurs semi-conducteurs, leurs armes et investir chez eux. Puis Ursula von der Leyen vient expliquer aux Européens qu’ils doivent consentir de nouveaux sacrifices afin de financer leur autonomie stratégique. Il fallait oser.

L’Europe d’Ursula von der Leyen prétend ainsi simultanément s’émanciper de l’Amérique et intégrer toujours davantage son économie, son énergie et sa défense à l’espace nord-américain. Ursula von der Leyen est un prestidigitateur. Ce n’est pas de l’autonomie stratégique, c’est une redéfinition de la soumission.

Le discours de la puissance prononcé sur les ruines de la puissance

Le passage le plus accablant du discours est peut-être celui consacré à l’économie. Car Ursula von der Leyen y reconnaît elle-même une partie du désastre. « L’Europe ne pourra pas rester une puissance industrielle si les prix de l’énergie y sont structurellement trop élevés »... c'est bien de s'en rendre compte, alors pourquoi continuer les politiques qui nous plombent ?

Elle constate également l'ampleur du déficit commercial avec la Chine et la dépendance européenne envers Pékin pour nombre de matières premières critiques. Ce ne sont plus les souverainistes qui le disent, c’est la présidente de la Commission.

Mais qui a organisé pendant des décennies la concurrence interne, multiplié les normes, laissé se développer les dépendances industrielles et fait du libre-échange une religion ? Qui a construit un marché avant de construire une puissance productive ? Qui a accepté que la compétitivité industrielle européenne soit sacrifiée au nom de choix énergétiques et commerciaux dont nous découvrons maintenant le prix et pour le plus grand profit de quelques oligarques européens ?

Toujours les mêmes institutions.

Et voilà maintenant que ceux qui ont accompagné ce déclassement se présentent comme ceux qui pourraient nous en sauver. Ce serait une farce qi les conséquences n'étaient pas aussi tragiques pour les peuples. Bruxelles participe à créer une dépendance, constate la dépendance, puis réclame davantage de pouvoirs pour combattre la dépendance. Le crime est parfait.

Toujours plus de pouvoir, mais quelle responsabilité ?

Cette prétention croissante à exercer le pouvoir pose nécessairement la question de son contrôle et le problème de la corruption à Bruxelles qui semble exploser.

L’affaire des SMS échangés entre Ursula von der Leyen et Albert Bourla, PDG de Pfizer, ne peut plus être balayée comme une polémique complotiste.
Le 14 mai 2025, le Tribunal de l’Union européenne a annulé la décision par laquelle la Commission refusait au New York Times l’accès à ces messages. Les juges ont notamment considéré que la Commission n’avait pas fourni d’explication plausible permettant de comprendre pourquoi elle ne disposait pas de ces documents.
Cela n’établit évidemment pas une corruption personnelle d’Ursula von der Leyen. Mais cela établit un grave problème de transparence dans une affaire concernant des échanges directs entre la présidente de la Commission et le dirigeant d’un groupe pharmaceutique au moment où se négociaient des contrats de vaccins d’une ampleur historique.

Voilà donc une institution qui veut réglementer l’information, combattre les ingérences, protéger la démocratie, organiser notre défense, conduire notre politique industrielle et énergétique, lever de nouvelles « ressources propres » et intervenir toujours davantage dans nos vies, mais qui a dû être rappelée à l’ordre par son propre Tribunal sur une question élémentaire de transparence et qui refuse toujours de montrer ces sms. Le contraste est vertigineux.

Plus la Commission demande de pouvoirs, plus la question de sa responsabilité démocratique devient incontournable. Car Ursula von der Leyen n’est pas le chef d’un État européen élu par un peuple européen. Elle préside la Commission européenne, organe administratif de l'Union européenne, amis Ursula le voit autrement, c'est le cœur de son petit empire européen.

Les peuples ? Voilà le problème

Von der Leyen explique, de manière mielleuse, que les institutions européennes reposent sur « la quête bien intentionnée de consensus et de compromis », avant de demander si elles sont encore « adaptées à leur objectif ». La phrase paraît technocratique. Elle est profondément politique.

Dans une construction composée de nations souveraines, le consensus n’est pas une imperfection administrative, il constitue précisément la garantie qu’une décision existentielle ne pourra pas être imposée à un peuple contre sa volonté.
Tout bascule lorsque la souveraineté nationale cesse d’être considérée comme le fondement de la démocratie pour devenir un obstacle à l’efficacité du système.

Le gouvernement qui refuse une décision devient alors un « bloqueur ». Le peuple qui vote mal devient un problème de « valeurs ». L’opinion qui conteste les orientations stratégiques peut être soupçonnée d’être manipulée. Le désaccord politique devient progressivement un problème de désinformation, d’ingérence ou de respect de « l’État de droit ». Les mécanismes anti-démocratiques sont connus, la Commission et ses valets dans chaque État membre les utilise ad nauseam.

Et l’on finit par prétendre protéger la démocratie contre les décisions démocratiques des citoyens. C’est le piège d’une démocratie définie non plus d’abord par une procédure – la souveraineté du peuple – mais par l’adhésion préalable à un ensemble d’orientations déclarées conformes aux « valeurs européennes ».

Voilà comment une construction fondée initialement sur la coopération entre démocraties peut progressivement devenir post-démocratique.

On peut défendre l’Union européenne, on peut souhaiter davantage d’intégration et on peut même vouloir une fédération européenne – ce n'est pas mon cas –, mais alors il faut avoir le courage politique, au nom de ces valeurs que la Commission prétend défendre, de le dire et le courage démocratique de demander aux peuples s’ils veulent transférer à cette fédération leur politique étrangère, leur défense, leur fiscalité et les derniers attributs de leur souveraineté.
C'est-à-dire proposer des référendums clairs.

L’Union européenne contre l’Europe

Le projet européen promettait autrefois la prospérité par le marché et la paix par l’interdépendance. Ce récit s’effondre sous le poids du réel.
Alors un autre apparaît, la protection contre un ennemi fantasmé par la puissance dont on a du mal à appréhender les contours réels.

Aux promesses de prospérité succèdent désormais la sécurité, les frontières, l’armement, les sanctions, les menaces hybrides, la désinformation et l’urgence permanente... et demain la guerre.
Et chaque urgence, en particulier la guerre, appelle un pouvoir supplémentaire aux mains de la Commission. C'est ce que dit principalement Ursula von der Leyen dans ce discours du 16 septembre 2026.

L’Union européenne n’est plus seulement une immense machine économique et normative. Elle aspire désormais à devenir une puissance politique disposant progressivement de sa diplomatie, de sa politique de défense, de ses ressources propres, de sa politique industrielle, de ses instruments de contrôle et de son propre récit stratégique, autrement dit un État qui ne dit pas encore son nom.

Or l’Europe n’a pas besoin d'un nouvel empire bureaucratique pour exister dans le monde. Elle a besoin de nations capables de coopérer librement parce qu'elles sont souveraines, de nouer des alliances parce qu'elles les choisissent, de protéger leurs industries parce qu'elles en ont la volonté politique et de retrouver leur indépendance parce qu'elles refusent la vassalité.

La France, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, dotée d’une armée, d’une diplomatie mondiale et d’une histoire singulière, devrait être à l’avant-garde de cette autre conception de l’Europe. Une Europe européenne. Une Europe des nations libres. Une Europe capable de travailler avec Washington sans lui être subordonnée, avec Pékin sans lui être dépendante, avec Moscou lorsque les circonstances le permettront sans considérer toute diplomatie comme une trahison. Une Europe capable, surtout, de respecter ses propres peuples.

Ursula von der Leyen termine son discours en rappelant que l’Europe fut bâtie comme « un destin de paix et de prospérité, de démocratie et de liberté ». C’est précisément au nom de ces mots qu’il faut juger ce qu’elle propose, et c'est ni la prospérité, ni la démocratie, ni la liberté. La Présidente de la Commission européenne a, ce 16 septembre 2026, parachevé son art du discours orwellien.

Face à ce coup d'État institutionnel, nous devons marteler qu'une Europe indépendante ne peut pas être une Europe stratégiquement alignée, énergétiquement dépendante et industriellement déclassée.
Une Europe démocratique ne peut pas considérer la souveraineté de ses peuples comme un dysfonctionnement institutionnel.
Une Europe des nations ne peut pas devenir subrepticement une fédération sans que les nations aient expressément choisi de la constituer.

Et une institution qui réclame toujours davantage de pouvoir devrait commencer par accepter toujours davantage de contrôle. Le discours sur « l’état de l’Union » voulait mettre en scène une puissance qui se lève, il révèle surtout une construction qui, confrontée aux conséquences de ses propres contradictions, n’imagine qu’une seule réponse, celle de la fuite en avant.

Jusqu'à quand accepterons-nous l'affaiblissement de la France ?

4 septembre 2026

Georges Kuzmanovic
2/9/2026

Ukraine, une guerre annoncée, évitable et qui finira en tragédie

L’Ukraine est ravagée, mais cette guerre était prévisible. Depuis trente ans, diplomates, stratèges et responsables américains alertaient : l’extension de l’OTAN vers l’Est finirait par provoquer une confrontation majeure avec la Russie.


« La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens. »
Carl von Clausewitz, De la guerre

L'Ukraine est aujourd'hui un pays ravagé. Des villes entières du Donbass sont en ruines, ses infrastructures énergétiques et industrielles ont subi quatre années et demie de frappes, et la Russie vient encore d'intensifier considérablement sa campagne de drones et de missiles. Ses grands ports de la mer Noire, qui assuraient autrefois l'essentiel de ses exportations, sont désormais paralysés ou soumis à une pression militaire telle que les flux ont dû être massivement reportés vers les ports beaucoup moins capacitaires du Danube et les voies terrestres. Fin août 2026, jusqu'à 80 navires attendaient ainsi pour accéder aux ports ukrainiens du Danube. Les exportations de céréales d'août étaient très inférieures à celles de l'année précédente.

La catastrophe est aussi démographique. L'Ukraine comptait environ 52 millions d'habitants au début de son indépendance. Il est aujourd'hui impossible d'établir un chiffre incontestable : guerre, réfugiés, émigration, territoires passés sous contrôle russe et absence de recensement rendent l'exercice extrêmement difficile. Oleksandr Hladun, de l'Institut ukrainien de démographie, évaluait en juillet 2026 à 27-28 millions la population vivant effectivement sur le territoire contrôlé par Kiev. L'ancienne porte-parole de Volodymyr Zelensky, Ioulia Mendel, évoque pour sa part « à peine 25 millions ».

Militairement, la situation est également mauvaise pour Kiev, contrairement au narratif orwellien entendu dans les médias de masse en Occident. La Russie continue de progresser dans plusieurs secteurs, notamment dans le Donbass, mais aussi du côté de Soumy ou encore vers la ville de Zaporijia. Pire... contrairement aux pronostics occidentaux depuis plus de quatre ans, l'industrie militaire russe n'est pas épuisée. Le commandant en chef ukrainien Oleksandr Syrsky, récemment limogé, estimait en janvier que la Russie produisait déjà environ 404 drones de type Shahed par jour et visait 1 000 unités quotidiennes ; les services ukrainiens constatent également une augmentation importante de la production de missiles, lesquelles pleuvent littéralement sur l'Ukraine depuis deux mois.

Au moment où l'Ukraine entre dans une phase peut-être décisive de son histoire, il devient donc nécessaire de revenir à une question essentielle, comment et pourquoi en est-on arrivé là ?

Le plus tragique est que cette guerre avait été annoncée. Non pas principalement par des propagandistes russes, mais par quelques-uns des diplomates, stratèges, responsables du renseignement et universitaires américains les plus expérimentés de leur génération : Jack Matlock, George Kennan, William Burns, John Mearsheimer, Douglas Macgregor, George Beebe, ou encore Jeffrey Sachs, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus renommés. Des hommes aux parcours et aux sensibilités différents, patriotes américains, mais qui ont en commun une lecture réaliste des relations internationales, à savoir qu'une grande puissance réagit d'abord à ce qu'elle considère comme des menaces pesant sur son environnement stratégique, surtout si elle ressent une menace existentielle, indépendamment des intentions que ses adversaires prétendent avoir.

1990 : ce que Mikhaïl Gorbatchev avait entendu et compris

Tout commence en février 1990. Le mur de Berlin vient de tomber. L'Union soviétique existe toujours et dispose de centaines de milliers de soldats en Allemagne de l'Est. Pour obtenir l'accord soviétique à la réunification allemande au sein de l'OTAN, les dirigeants occidentaux multiplient assurances et réassurances.

Le 9 février, à Moscou, le secrétaire d'État américain James Baker explique au ministre soviétique des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze qu'une Allemagne réunifiée ancrée dans une OTAN transformée devrait s'accompagner de « garanties de fer » : « NATO's jurisdiction or forces would not move eastward ». Devant Gorbatchev, Baker emploie la formule devenue célèbre : « not one inch eastward » (pas un pouce vers l'Est).

Les archives déclassifiées et publiées par le National Security Archive de la George Washington University montrent surtout que Baker n'est pas un cas isolé. Le chancelier Helmut Kohl dit à Mikhaïl Gorbatchev le 10 février : « We believe that NATO should not expand its scope. » Et, quatre jours auparavant, Hans-Dietrich Genscher avait précisé au Britannique Douglas Hurd que son raisonnement ne concernait pas seulement la RDA : les Soviétiques devaient avoir l'assurance que si, par exemple, la Pologne quittait un jour le pacte de Varsovie, elle « ne rejoindrait pas l'OTAN le lendemain » (terminologie qui laissait déjà une marge de manœuvre future).

Certes, aucun traité ne fut signé interdisant pour toujours tout élargissement de l'OTAN à l'Europe orientale. Le traité « 2+4 » régla juridiquement la question allemande, notamment le statut militaire particulier de l'ancienne RDA. Mais il est tout aussi faux d'affirmer qu'aucune assurance politique concernant une expansion vers l'Est n'avait été donnée. Les archives montrent qu'elles furent nombreuses et que certaines dépassaient explicitement le seul territoire est-allemand. Gorbatchev dira lui-même plus tard que l'élargissement violait « l'esprit » des assurances reçues en 1990.

Il est important de comprendre cette étape de l'histoire des relations entre l'Occident et la Russie : ce passif est la raison pour laquelle la Russie contemporaine, et spécifiquement Vladimir Poutine ou Sergueï Lavrov, ne font aucune confiance en la parole de l'Occident et refuse tout « cessez-le-feu » et autres promesses vagues et ne cesseront les hostilités que lorsque les pays Occidentaux seront prêts à signer un traité officiel international contraignant, dûment documenté, lequel devra statuer sur une nouvelle architecture de sécurité en Europe. En dehors de telles négociations structurantes et structurelles, il n'y aura pas de paix en Ukraine. Plus gave, la Russie s'assurera des conquêtes territoriales et destruction de ce qui reste de l'Ukraine si de tels accords cadres ne sont pas signés. Et encore... la signature même occidentale est largement discréditée dans les pays BRICS car considérée comme peu fiable

Matlock et Kennan : les avertissements initiaux américains

Jack F. Matlock Jr. n'est pas un intellectuel marginal. Diplomate de carrière, spécialiste de l'URSS, il fut ambassadeur des États-Unis à Moscou de 1987 à 1991 sous Ronald Reagan puis George H. W. Bush et fut un des acteurs principaux coté américain de l'organisation diplomatique de la fin de la guerre froide.

Lorsque l'administration Bill Clinton décide d'élargir l'OTAN, Matlock s'y opposa. Il témoignera devant le Congrès contre cette politique et expliquera plus tard avoir averti qu'elle devait, au minimum, « s'arrêter avant d'atteindre des pays comme l'Ukraine et la Géorgie », car cela serait « inacceptable pour n'importe quel gouvernement russe » – soit très exactement les deux pays où G.W Bush Jr. voulu étendre l'OTAN lors du sommet de Bucarest de 2008 et où se déroulèrent les deux affrontement armés. En décembre 1994, il débat publiquement de cette question avec Henry Kissinger sur la chaîne PBS. Les deux hommes divergent, mais le fait même que le débat ait lieu montre que la politique d'élargissement était alors un choix stratégique discuté, non une nécessité évidente – on connaît l'histoire, les néocons triomphèrent, au même moment où économiquement s'installait en occident le néolibéralisme et le dogme du libre-échange... soit les poisons qui allaient, à terme, tuer l'Occident, qui pourtant dominait le monde. Funestes choix ; les historiens auront de quoi s'étonner.

Puis vient George F. Kennan. Difficile de trouver figure plus emblématique de la stratégie américaine. Diplomate, historien et soviétologue, Kennan avait formulé dès 1946-1947 la doctrine du containment du communisme et participera à sa mise en œuvre, soit l'endiguement de l'URSS qui allait structurer la politique américaine pendant la guerre froide.

Or, en février 1997, alors que la Russie d'Eltsine est économiquement effondrée, militairement affaiblie et ne constitue aucune menace conventionnelle crédible contre l'Europe occidentale, Kennan publie dans le New York Times « A Fateful Error ».

Son avertissement est saisissant : il déclare explicitement que l'élargissement de l'OTAN serait « the most fateful error of American policy in the entire post-Cold War era ». Il prédit qu'il alimentera en Russie les tendances « nationalistes, anti-occidentales et militaristes », nuira à la démocratie russe, restaurera « l'atmosphère de la guerre froide » et poussera la politique étrangère russe dans des directions contraires aux intérêts américains.

Un an plus tard, après le vote du Sénat américain autorisant l'entrée de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque, Thomas Friedman, journaliste au New York Times, téléphone le 2 mai 1998 au vieux stratège, âgé de 94 ans. Kennan répond : « I think it is the beginning of a new Cold War. » Puis : « I think it is a tragic mistake. There was no reason for this whatsoever. No one was threatening anybody
 else. ».


La Russie, prévient-il, prophétique, finira naturellement par mal réagir ; les partisans de l'élargissement diront alors : « Nous vous avions bien dit que les Russes étaient comme cela. » Kennan renverse donc par avance le raisonnement, à savoir que la réaction russe pourrait être en partie le produit de la politique censée la prévenir. Or, c'est l'argument aujourd'hui des bellicistes otaniens. George Kennan aura été une Cassandre des temps modernes... à notre grand malheur collectif.

Munich 2007 : Poutine annonce les lignes rouges de la Russie

Pendant une décennie, l'OTAN avance. Pologne, Hongrie et République tchèque en 1999 ; Guerre du Kosovo ; Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie et trois anciennes républiques soviétiques, Estonie, Lettonie, en 2004. La Russie regardait impuissante cette avancée de l'OTAN.

Mais le vent (mauvais) finit par tourner : le 10 février 2007, Vladimir Poutine prend la parole devant la Conférence de Munich sur la sécurité. Son discours est souvent présenté comme le moment où la Russie « redevient agressive ». Il peut aussi être lu, dans une grille réaliste, comme l'annonce publique d'une ligne rouge que la Russie n'accepte pas de voir franchie et le retour de la Russie dans le concert des grandes puissances que fort peu furent capables de percevoir alors, et dont on trouvera ici la retranscription complète.

Poutine y attaqua l'ordre unipolaire, les interventions occidentales, les logiques des sanctions économiques et surtout l'expansion de l'Alliance sous le regard médusé des dirigeants occidentaux d'alors, et en premier lieu celui de la chancelière allemande, Angela Merkel, pétrifiée sur sa chaise . « NATO expansion », déclare-t-il, « represents a serious provocation that reduces the level of mutual trust ». Et il pose directement la question, « What happened to the assurances our Western partners made after the dissolution of the Warsaw Pact ? »

Que l'on partage ou non son interprétation de 1990 importe ici moins que le fait stratégique. En février 2007, devant les dirigeants occidentaux, le président russe annonce publiquement que Moscou considère désormais l'expansion de l'OTAN comme un problème de sécurité majeur et il fut peu judicieux de déconsidérer la deuxième puissance nucléaire mondiale.

Burns 2008 : Washington savait

Un an plus tard fut produit un document proprement extraordinaire confirmant les propos de Poutine à la conférence de Munich de 2007.
William J. Burns est alors ambassadeur des États-Unis à Moscou. Ce n'est pas un idéologue prorusse, mais l'un des diplomates américains les plus accomplis de sa génération. Il deviendra secrétaire d'État adjoint puis, sous Joe Biden, directeur de la CIA.

Le 1er février 2008, Burns envoie à Washington un câble confidentiel à sa cheffe, la Secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, intitulé : « NYET MEANS NYET: RUSSIA'S NATO ENLARGEMENT REDLINES ».

Le câble, ultérieurement rendu public par WikiLeaks, est explicite. L'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN demeure pour la Russie « an emotional and neuralgic issue », mais Burns précise immédiatement que de véritables considérations stratégiques expliquent cette opposition. Plus étonnant encore, il avertit que la question de l'extension de l'OTAN pourrait « split the country in two » (l'Ukraine), conduire à des violences, « or even, some claim, civil war », obligeant alors la Russie à décider si elle doit intervenir... soit très exactement ce qui adviendra à partir du coup d'Etat de 2014 contre le Président ukrainien Viktor Ianoukovitch.

Pourtant, deux mois plus tard, au sommet de Bucarest d'avril 2008, l'OTAN adopte cette phrase sous la pression de G.W. Bush Jr ; (et surtout sous la pression de l'État profond néocons à Washington) : « We agreed today that these countries will become members of NATO », à propos de l'Ukraine et de la Géorgie.
Angela Merkel, toujours chancelière et représentante de l'Allemagne lors de ce sommet, écrira dans ses mémoires, « Le fait que l'OTAN leur ait simultanément ouvert la perspective générale d'une adhésion constituait, pour Poutine, un oui à l'adhésion des deux pays à l'OTAN, une déclaration de guerre (Kampfansage). » Elle rapporte cette phrase que Poutine lui aurait ensuite adressée :

« Tu ne seras pas chancelière éternellement. Et alors ils deviendront membres de l'OTAN. Et cela, je veux l'empêcher. »
Vladimir Poutine cité par Angela Merkel

Washington ne pouvait pas ignorer la ligne rouge russe ; son propre ambassadeur l'avait décrite, ainsi que certains des mécanismes susceptibles de conduire à la guerre, tout comme nombre de ses prééminents géopoliticiens et stratèges.

2014 : John Mearsheimer annonce la catastrophe

Après Maïdan, l'annexion russe de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, John J. Mearsheimer, professeur à l'université de Chicago et l'un des principaux théoriciens mondiaux du réalisme en géopolitique, publie en septembre 2014 dans Foreign Affairs un texte devenu célèbre : « Why the Ukraine Crisis Is the West's Fault ».

Sa thèse tient en une phrase : « The taproot of the trouble is NATO enlargement » (« La racine profonde du problème est l’élargissement de l’OTAN. »).

Pour John Mearsheimer, les États-Unis poursuivent trois politiques convergentes : élargissement de l'OTAN, extension de l'Union européenne et soutien à l'occidentalisation politique de l'Ukraine. Or, une grande puissance ne tolère pas facilement qu'un rival militaire absorbe un État stratégique situé directement sur sa frontière. Les États-Unis eux-mêmes, rappelle-t-il, ne toléreraient pas une alliance militaire chinoise avec le Mexique ou le Canada. C'est par ailleurs complètement opposé à toutes les doctrines de dissuasion nucléaire qui spécifient qu'un espace tampon doit exister entre puissances nucléaires pour éviter les risques de déclanchement d'une guerre nucléaire suite à une erreut humaine.

Sa conclusion n'est pas de livrer l'Ukraine à Moscou mais d'en faire un État souverain, économiquement viable et militairement neutre, un « bridge between Russia and NATO » plutôt qu'un avant-poste de l'un contre l'autre, soit très exactement la demande et la position du Krémlin avant 2014... et qui aurait assuré à l'Ukraine un développement et un enrichissement sans précédent. Persister dans la stratégie inverse, avertit-il, risque de conduire l'Ukraine à la ruine. Et c'est ce que l'on peut observer tragiquement aujourd'hui. Une autre Cassandre américaine.

2019 : la RAND et la stratégie de « sur-extension »

En 2019, la RAND Corporation publie Extending Russia: Competing from Advantageous Ground, un document qui mérite d'être lu. L'objectif de l'étude est explicite : identifier des moyens de pousser la Russie à consacrer davantage de ressources à une cause qui n'assurera pas son développement.

Parmi les six options géopolitiques étudiées figure : « Providing Lethal Aid to Ukraine » (« Fournir une aide militaire létale à l’Ukraine »).

La RAND analyse donc l'augmentation de l'aide militaire à Kiev comme un moyen potentiel d'accroître les coûts imposés à Moscou. Mais ses auteurs voient également le piège, à savoir que davantage d'armes américaines pourraient provoquer une réponse russe, accroître l'intensité de la guerre et conduire Moscou à engager davantage de forces. Le rapport ne « recommande » donc pas une guerre russo-ukrainienne ; il étudie froidement une stratégie de compétition dont l'Ukraine constitue l'un des théâtres possibles et reconnaît qu'une escalade destinée à augmenter le coût pour la Russie augmenterait simultanément le danger pour l'Ukraine et... conduirait assurément à sa destruction.

Lu rétrospectivement, le document est glaçant. Ce qui pouvait constituer un coût géopolitique imposé à la Russie représentait nécessairement, pour l'Ukraine, une guerre menée sur son propre territoire et éventuellement sa destruction, pur servir les intérêts géopolitiques des Etats-Unis.

2021-2022 : la dernière ligne rouge avant la guerre

Jeffrey Sachs appartient , lui, à une autre tradition. Économiste mondialement reconnu, professeur à Columbia University, conseiller de nombreux gouvernements ou du Secrétaire général de l'ONU où il supervise le combat pour la réduction de la pauvreté dans le monde, il fut directement impliqué dans les transformations économiques postsoviétiques. Il soutient que la guerre est l'aboutissement de « decades in the making » (« qui se préparait depuis des décennies »).

Il insiste particulièrement sur décembre 2021. Le 17 décembre, Moscou présente deux projets de traité aux États-Unis et à l'OTAN. Parmi les exigences figure l'arrêt de l'élargissement de l'Alliance. Washington refuse de fermer la « porte ouverte » de l'OTAN et déclare que l'élargissement de l'OTAN n'est pas du ressort de la Russie, mais exclusivement de l'OTAN et des Etats voulant y adhérer. Evidemment, les têtes pensantes à Washington et à l'OTAN sont convaincues alors que, soit la Russie n'osera pas franchir le Rubicon, soit en le faisant, elle sera détruite pas la riposte des sanctions économiques de l'Occident. Ce fut, en France, la fameuse « mise à genoux de la Russie » de l'inénarrable Bruno Le Maire, alors ministre de l'économie d'Emmanuel Macron.

Pour Sachs, ce refus constitue l'une des dernières occasions manquées avant l'invasion du 24 février. Il insiste ensuite sur les négociations russo-ukrainiennes du printemps 2022 et considère qu'une neutralité ukrainienne accompagnée de garanties internationales aurait pu constituer une sortie de guerre... lesquelles ont échoué en raison de l'intervention des dirigeants américains et britanniques, et tout particulièrement Boris Johnson qui fera alors le voyage à Kiev pour convaincre Volodymyr Zelensky, alors enclin à signer, de ne pas le faire, comme en témoigna le Premier ministre israélien d'alors, Naftali Bennett, participant aux négociations du memorendum d'Istanbul. Une forme de pacte fut alors passée, l'Occident demandant à l'Ukraine de tenir six mois, temps nécessaire pour mettre économiquement la Russie à genoux. On connait la suite... Pour Jeffrey Sachs la guerre d'Ukraine fut sciemment provoquée.

George Beebe apporte enfin une perspective particulièrement intéressante. Ancien directeur de l'analyse Russie à la CIA, aujourd'hui au directeur de la grande stratégie au Quincy Institute for Responsible Statecraft, il analyse le conflit à travers le concept géopolitique classique du dilemme de sécurité. Une puissance prend une mesure qu'elle juge défensive ; son adversaire la perçoit comme offensive et répond ; cette réponse confirme rétrospectivement les craintes initiales du premier camp. La spirale devient auto-entretenue.

Sa conclusion rejoint largement celle de Mearsheimer : la sortie durable du conflit passe par une Ukraine indépendante mais neutre, extérieure à l'OTAN, et par une architecture européenne de sécurité qui ne repose pas exclusivement sur l'expansion indéfinie de l'Alliance atlantique.

Une tragédie qui n'aurait pas dû être

Trente ans de documents et de témoignage dessinent ainsi une continuité difficile à balayer : les assurances de 1990 ; Matlock contre l'élargissement ; Kennan annonçant une nouvelle guerre froide ; Poutine formulant publiquement la ligne rouge russe en 2007 ; Burns avertissant Washington en 2008 des conséquences potentielles d'une entrée de l'Ukraine dans l'OTAN ; Mearsheimer annonçant en 2014 que l'Ukraine risquait d'être détruite par cette confrontation ; RAND étudiant en 2019 comment accroître les coûts supportés par la Russie en Ukraine ; Sachs et Beebe décrivant finalement l'engrenage qui conduit à 2022

Et c'est peut-être la leçon essentielle du réalisme en géopolitique. La sécurité d'un État ne peut durablement être construite en ignorant la perception de sécurité de la puissance située de l'autre côté de sa frontière. Les intentions changent, les gouvernements passent, mais les capacités militaires et la géographie demeurent.

Aujourd'hui, le danger est d'aller au bout de l'engrenage. Une poursuite de la dynamique actuelle peut conduire à une Ukraine encore amputée, démographiquement exsangue et économiquement ruinée, voire, dans le scénario le plus sombre, à sa désintégration comme État viable. Elle peut aussi consacrer un échec stratégique majeur de l'OTAN si l'objectif d'intégrer durablement l'Ukraine à l'espace occidental aboutit au résultat inverse : perte de territoires, destruction du pays et neutralisation imposée.

Cela démontre que la guerre d'Ukraine était prévisible en poursuivant la politique d'extension de l'OTAN. L'Ukraine en paye et en payera le prix fort ; son existence même à terme est, à nouveau, peut-être en jeu.
Certains, comme l'auteur de cet article, avaient vu juste avant même le déclanchement du conflit... rejoignant la longue liste des Cassandres dont les analyses parfaitement fondées et rationnelles n'ont finalement suscité que des attaques idiotes en « pro-Russie ». Sic transit gloria mundi.

Mais il existe un risque plus grave encore. Une dégradation militaire rapide de l'Ukraine pourrait provoquer à Washington ou dans certaines capitales européennes une réaction de panique stratégique : l'engagement supplémentaire, l'arme ou le déploiement de trop, faisant basculer une guerre par procuration en confrontation directe entre l'OTAN et la Russie. Entre puissances nucléaires, il n'existe alors aucune garantie que l'escalade puisse être maîtrisée.

Kennan l'avait compris alors que la Russie était à genoux. Matlock l'avait compris avant même le premier élargissement. Burns l'avait écrit noir sur blanc avant le sommet de Bucarest.

Plus de trente ans après les premiers avertissements, la question n'est donc peut-être plus seulement de savoir qui avait raison sur les origines de la guerre. Elle est de savoir combien de fois une catastrophe doit être annoncée avant qu'on ne recommence à écouter ceux qui tentent de la prévenir et ainsi de donner une chance à la diplomatie. Et aujourd'hui, les menaces avec ce conflit en Ukraine ne font que s'accroître pour l'ensemble de l'humanité.

« Ce sont les hommes qui écrivent l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils écrivent. »
Raymond Aron

24 août 2026

Georges Kuzmanovic
23/8/2026

AMFIS 2026 : Mélenchon entre en campagne et promet une VIe République écologique, sociale et populaire

Lors des AMFIS 2026, dans la Drôme, Jean-Luc Mélenchon a lancé sa bataille présidentielle autour de l’écologie, de la justice sociale et de la refondation de l’État. Un projet ambitieux, mais où la question de la réindustrialisation, de l'international et de l'Union européenne sont largement absents

Jean-Luc Mélenchon, discours de clôture des AMFIS2026, Châteauneuf-sur-Isère, 23 août 2026 © Image tirée de la vidéo du discours

Les AMFIS de La France insoumise se sont déroulés près de Valence dans la Drôme, du jeudi 20 au dimanche 23 août. Quatre jours de débats, de formations et de rencontres au bord du lac de Châteauneuf-sur-Isère, avec une l'ambition de lancer véritablement la bataille de l’élection présidentielle de 2027.
LFI revendiquait cette année 23 sessions de formation, 79 conférences, sept « temps forts », huit grands entretiens et une importante programmation culturelle. Le mouvement avait annoncé plus de 4 000 inscrits dès la fin juillet, puis quelque 7 000 participants, tandis que les organisateurs revendiquent plus de 10 000 personnes pour le meeting final.
Si ce chiffre est difficile à vérifier, il apparaît clairement que le public militant était au rendez-vous en nombre et que LFI a rassemblé ses forces avant la confrontation présidentielle de cette année, offrant à voir un de ses atouts constitué au fils de trois présidentielles : sa force militante justement.

Pour Jean-Luc Mélenchon, l’objectif est désormais limpide, s’imposer comme le candidat naturel de la gauche et parvenir, après avoir échoué à quelque 420 000 voix du second tour en 2022, à franchir cette fois l’obstacle. Comme à son habitude, il ne veut entendre parler d’aucune « primaire de la gauche » – on peut d’ailleurs lui reconnaître que ce type d’exercice a souvent davantage produit de divisions que d’unité et se soit avéré stérile – et considère que la question doit être tranchée directement par les électeurs. Sur son chemin se trouvent donc d’abord les autres candidats déclarés ou potentiels de gauche. Fabien Roussel, François Ruffin, désormais tricard chez les Insoumis – ces deux là seront immédiatement et en priorité attaqués. Raphaël Glucksmann, mais aussi l'hypothèse François Hollande, éternel adversaire idéologique et personnel de Mélenchon... avec ce clin d'œil de l’histoire que c'est en participant à la constitution du Nouveau Front Populaire en 2024, Mélenchon a contribué de facto aux conditions qui ont permis à l’ancien président de retrouver un siège de député et, avec lui, une place dans le jeu politique national.

Des AMFIS tournés vers 2027

Tout, à Châteauneuf-sur-Isère, respirait la présidentielle. Des maillots de football « Mélenchon 27 » étaient vendus sur place et le mouvement a multiplié les appels aux « parrainages citoyens », tout en préparant déjà la véritable bataille des 500 signatures d’élus nécessaires pour accéder au scrutin. Dans le meeting de clôture, les animateurs ont ainsi lancé un défi, celui de dépasser les 350 000 soutiens citoyens et mobiliser les militants afin qu'ils démarchent les maires. « Nous avons un programme, nous avons une équipe, nous avons un candidat », résumait-on à la tribune avant l’arrivée de Mélenchon.

Ces AMFIS ont cependant été davantage qu’un simple rassemblement militant. LFI cherche depuis plusieurs années à construire autour d’elle un véritable écosystème politique et culturel. Économistes, universitaires, écrivains, artistes, militants écologistes et responsables associatifs ont participé aux débats. Frédéric Lordon, Pierre Lemaitre, Éric Vuillard ou encore Didier Fassin figuraient notamment parmi les invités annoncés, tandis que l’Institut La Boétie – structure fondée par la France Insoumise pour rassembler les compagnons de route, comme boîte à idée et comme source de financement – occupait une place importante dans le dispositif.

Le meeting final lui-même a été construit pour illustrer cette volonté d’agrégation. Avant Mélenchon sont intervenus des représentants du monde culturel et militant, dont l’écrivain Pierre Lemaitre et l’activiste écologiste Marie Chourau. Cette dernière a défendu une écologie explicitement « anticapitaliste », « antiraciste » et « antifasciste », réclamant notamment un moratoire sur les mégabassines et certains grands projets d'infrastructures, la lutte contre l’artificialisation des sols et une remise en cause de l’agro-industrie.

« La victoire est possible »

Puis Jean-Luc Mélenchon monte à la tribune avec un message central, « La victoire est possible », soulevant fort logiquement l'enthousiasme des militants présents. Il présente l’élection de 2027 comme un moment de bascule historique et reprend l’une de ses constructions politiques favorites, la bipolarisation du pays entre un « pôle populaire » qu’incarnerait LFI et un bloc adverse réunissant progressivement le centre, la droite et l’extrême droite. « C'est eux ou nous. Il n'y a rien au milieu ».
C'est largement une extrapolation marquant surtout la volonté de Mélenchon de fixer l'attention de l'élection présidentielle sur ce second tour idéalisé, la réalité du pays est celle d'une tripartition de la vie politique avec un bloc central – ou plutôt extrême centre néolibéral, atlantiste et européiste – que là encore, Le Nouveau Front Populaire a contribué à sauver, en particulier les députés macronistes. Par ailleurs, le RN dispose, lui aussi, sinon plus encore, d'un vote populaire sociologiquement identifié.

Mélenchon refuse explicitement de faire du nombre de candidatures à gauche le problème central. Selon lui, l’histoire montre qu’il y en eut beaucoup, y compris lors des victoires de 1981 et 1988. « Ce qui compte et qui est le plus important, ce n'est pas le nombre de candidatures, c'est le nombre d'électeurs », explique-t-il. Son objectif n’est donc pas l’unité préalable des appareils mais une « unité populaire » réalisée directement dans les urnes autour d’un programme de rupture.
Cela a le mérite de la clarté, d'autant que Jean-Luc Mélenchon est un tribun accompli qui n'a rien perdu de sa verve et de son talent oratoire, clairement le meilleur et de loin, relativement à tous les autres candidats déclarés ou supposés.

C’est aussi une manière de signifier à ses concurrents qu’il n’entend négocier ni sa candidature ni l’essentiel de son programme.

Censure du budget 2027 et relance par la demande

Sur l’économie, Mélenchon commence par l'annonce d'une bataille politique immédiate, en annonçant que les députés insoumis censureront le gouvernement de Sébastien Lecornu sur le budget 2027, estimant que les nouvelles réductions de dépenses promises précipiteraient une économie française déjà « sur le fil du rasoir de la récession ».
Certes, le budget que présentera Lecornu sera aux antipodes idéologiques des Insoumis, mais... la manœuvre est aussi habille : Mélenchon, entre les lignes, annonce que ceux qui ne voteront pas cette motion de censure annoncée, et en premier lieu les députés socialistes, se feront les défenseurs d'Emmanuel Macron et de son gouvernement. Soit ces députés votent contre la motion de censure, sauvent Lecornu et se discréditent complètement pour la suite de l'élection présidentielle (« coucou François Hollande »), soit ils la soutiennent et se rangent symboliquement derrière Mélenchon et les Insoumis qui mènent la bataille – et pour la prochaine élection législative, il ne fera pas bon, à gauche, de s'être opposé à Mélenchon.

Face à la dette et au déficit, il récuse l’austérité et promet au contraire de « remettre de l’ordre dans les comptes publics » par une politique de recettes nouvelles et de relance. Il veut faire davantage contribuer les grandes fortunes et les multinationales, taxer les superprofits, supprimer certaines niches fiscales, augmenter les salaires pour relancer la consommation populaire et soutenir l’investissement. Il reprend également sa proposition de placer certaines dettes publiques détenues par la Banque centrale européenne « au congélateur », en commençant par les dettes accumulées pendant la période du Covid.

Les principales propositions ou orientations avancées pendant le meeting peuvent ainsi être résumées :
• censurer le projet de budget 2027 du gouvernement Lecornu ;
• accroître l’imposition des grandes fortunes, des multinationales et des superprofits ;
• augmenter les salaires afin de soutenir la consommation populaire et l’activité ;
• supprimer des niches fiscales considérées comme inefficaces ou « prédatrices » ;
• demander à la BCE de neutraliser une partie de la dette publique, notamment celle héritée du Covid ;
• généraliser une véritable planification écologique ;
• produire en France des bombardiers d’eau et renforcer les moyens de la sécurité civile ;
• créer une « conscription écologique » alimentant une réserve mobilisable en cas de catastrophe ;
• transformer les régions actuelles en « écorégions », organisées principalement autour des bassins versants ;
• confier à ces écorégions des compétences sur l’eau, les forêts, les sols, les littoraux, les mobilités, l’économie circulaire et la santé environnementale ;
• reconstruire un État républicain stable et impartial et limiter les passages des hauts fonctionnaires vers le privé ;
• instaurer la VIe République, le référendum d’initiative citoyenne et le référendum révocatoire.

Programme plutôt cohérent, même si, comme avec le programme du Nouveau Front Populaire en 2024, il n'apparaît pas clairement comment « accroître l’imposition des grandes fortunes, des multinationales et des superprofits »... Quarante années de néolibéralisme, de libre-échange, de paradis fiscaux, et d'évolution des outils informatiques et numériques rendent cet objectif déclaratif quasiment impossible à réaliser dans ces termes.

Jean-Luc Mélenchon est aussi resté étonnement assez réservé sur le nucléaire, qui n'est cité qu'une seule fois dans le discours, alors que dès 2018, et dans le but de pouvoir coopérer avec les écologistes d'EELV, la France Insoumise se donnait comme objectif de sortir totalement du nucléaire. La crise énergétique, aggravée par les guerres d'Ukraine et d'Iran, est passée par là, et puis, Jean-Luc Mélenchon qui veut « en même temps » conserver la dissuasion nucléaire sait fort bien qu'il n'y a pas de nucléaire militaire sans nucléaire civil – une petite contradiction que la dissonance cognitive naturelle du militant obère. Donc une petite entaille contre le nucléaire qui fait plaisir au petit cœur du militant EELV moyen présent en force aux AMPHIS2026 : « Voyez le nouveau programme nucléaire de monsieur Macron. Comme si le problème du refroidissement des centrales et la baisse des débits des cours d'eau n'existaient pas. que de temps, que d'argent perdus pour les énergies renouvelables »... oubliant les investissement massif sous Macron dans les énergies renouvelables (et à mauvais escient) et ignorant les centrales au Thorium, projet abandonné par son ennemi François Hollande, alors Président et là encore pour complaire à EELV. Clin d'œil de l'histoire, la Chine, que Jean-Luc Mélenchon admire, développe, elle, et à bon escient, des énergies renouvelables (en fait autant que le reste de la planète), mais aussi... des dizaines de centrales nucléaires dont deux centrales au Thorium dans des zones arides, comme le désert de Gobi, car cette technologie ne nécessite pas de refroidissement par eau.
Ce n'est pas avec Mélenchon Président que le nucléaire français sera relancé, ni donc son indépendance énergétique.

Une gauche de transformation… mais où est passée la production ?

On ne s'étonnera pas de ma lecture républicaine, sociale, gaullienne, aussi marxiste, du discours de Jean-Luc Mélenchon qui fait apparaître à la fois sa force et sa principale faiblesse.

Il faut d’abord reconnaître à Mélenchon une conception de l’État beaucoup plus structurée que celle d’une large partie de la gauche contemporaine. Son attaque contre le démantèlement néolibéral des administrations, la privatisation rampante des missions publiques, le recours aux cabinets de conseil, le pantouflage ou l’idée d’un spoils system à l’américaine touche à une question fondamentale, celui d'un État qui n’est pas seulement une machine administrative, mais l’instrument par lequel la nation transforme une volonté politique en action collective – il y a là chez Mélenchon de la grandeur et une vision, si rare chez les autres candidats. Mélenchon le dit d'ailleurs presque dans ces termes, l’État a historiquement permis à la nation française de devenir « une conscience collective, une volonté collective ».

Cette conception peut rencontrer une tradition républicaine et même, sur certains aspects, gaullienne avec la primauté de l’intérêt général, la continuité de l’État, l'indépendance de la haute fonction publique, le refus de sa capture par les intérêts privés et restauration de capacités de planification. Sa critique du spoils system proposé par Gabriel Attal est à cet égard pertinente : un État républicain n’est ni la propriété d’un parti ni celle d’une caste administrative, il doit être capable de mettre loyalement ses compétences au service du gouvernement légitimement choisi par le suffrage universel.

Mais une question considérable demeure presque absente de ce discours : que produit la France, comment le produit-elle et comment recommence-t-elle à produire massivement ?

Mélenchon parle beaucoup de redistribution de la richesse, de fiscalité, de consommation, de services publics, de protection des biens communs et de planification écologique. Il évoque certes la nécessité de changer « nos manières de vivre, de produire et d’échanger » et avance quelques propositions productives concrètes, notamment la fabrication française de bombardiers d’eau et la relance des métiers de la filière bois. Mais il ne place pas au cœur de son raisonnement la reconstruction de l’appareil productif français.

Or c’est précisément là que devrait se situer l’un des piliers d’une gauche républicaine de gouvernement. On ne redistribue durablement que ce que l’on produit. On ne finance ni l’hôpital, ni l’école, ni l’armée, ni la transition écologique, ni la Sécurité sociale uniquement en taxant davantage un stock de richesse existant et en chassant « les riches » comme des papillons. Il faut créer de nouvelles richesses, produire des machines, de l’énergie, des médicaments, des trains, des semi-conducteurs, des véhicules, des équipements agricoles, des matériaux et des biens industriels. La souveraineté politique elle-même devient largement fictive lorsque le pays dépend de l’étranger pour ses approvisionnements essentiels.

La planification écologique proposée par LFI gagnerait donc à devenir également une planification industrielle et productive. De Gaulle avait le Plan, une politique énergétique, de grands programmes industriels et technologiques et une conception de l’État stratège. La gauche républicaine d’après-guerre partageait largement cette culture de la production. Or, dans le discours de Mélenchon, la production apparaît surtout à travers ses externalités écologiques et la nécessité de transformer les modes de consommation, beaucoup moins comme la condition matérielle de l’indépendance nationale et du progrès social.

Cette faiblesse est d’autant plus frappante que Mélenchon identifie correctement la décomposition de l’État. Mais reconstruire l’État sans reconstruire simultanément l’appareil productif risque de donner à la puissance publique davantage de missions sans lui restituer la base économique permettant de les financer.

Il est bien mort « le plan B »

Notons également que l'Union européenne est aux abonnés absents dans ce discours : elle est critiquée dans le cadre de la crise des incendies de cet été et dans sa volonté de financer des armes de guerre (ce qui est par ailleurs juste), mais rien sur son rôle dans la paralysie de la France, de son industrie. Déjà avec le programme du Nouveau Front Populaire, comme avec le programme du Parti Socialiste présenté (ailleurs) par Chloé Ridel, des économistes de gauche avaient critiqué ce silence gêné en des termes relativement acerbes : quasiment rien de ce programme n'est réalisable dans le cadre du fonctionnement actuel de l'Union européenne.

Il faut rappeler que le « plan B » européen constituait en 2017 un verrou stratégique de L’Avenir en commun, et non une proposition secondaire parmi d’autres. Il a aujourd'hui disparu du programme de la France Insoumise, remplacé par un vague « changer l'Europe de l'intérieur » que ressasse le Parti Socialiste et ses épigones depuis plus de trente ans sans réellement y croire.
Dans l’édition présidentielle de 2017, dont l’introduction était signée par Jean-Luc Mélenchon lui-même, la question européenne était posée comme une condition de possibilité du programme. LFI partait du constat que nombre de ses mesures – politique budgétaire expansive, investissements publics, protectionnisme, harmonisation sociale et fiscale, intervention accrue de l'État ou modification du rôle de la BCE – entreraient en contradiction avec les traités et les règles européennes existantes. Le programme comportait d'ailleurs une partie explicitement intitulée « L'Europe en question, sortir des traités européens ».

La doctrine tenait dans une formule particulièrement claire : « L’UE, on la change ou on la quitte. » Elle reposait sur deux étapes. Le plan A consistait à engager, une fois au pouvoir, un rapport de force avec les autres États membres afin d'obtenir une sortie concertée des traités européens existants, suivie de la négociation de nouvelles règles avec les pays qui le souhaiteraient. Mais cette négociation n'avait de sens, selon Mélenchon, que parce qu'elle était accompagnée d'une menace crédible : le plan B.
Le plan B, en cas d'échec des négociations, consistait donc à ce que la France sorte unilatéralement du cadre des traités européens et propose de nouvelles formes de coopération aux États disposés à la suivre. Mélenchon le disait lui-même dès 2016 : pour la France, le plan A était une sortie collective des traités et le plan B une sortie individuelle. Il ne s'agissait donc pas nécessairement d'un « Frexit » conçu sur le modèle britannique, c'est-à-dire d'un repli national suivi d'une rupture de toute coopération européenne, l'idée était plutôt de désobéir puis de s'affranchir du cadre juridique existant pour reconstruire d'autres coopérations européennes – largement préparée alors lors des « sommet européen du plan B ». La décision finale devait être soumise au peuple français par référendum.

C'était surtout la cohérence politique fondamentale du dispositif : sans possibilité réelle de rompre, le plan A perdait l'essentiel de sa force de négociation – très exactement ce dont avait souffert la Grèce de Tsipras en 2015 lors des négociations face à Troïka, comme l'expliquait alors Yanis Varoufakis. Mélenchon l'expliquait encore pendant la présidentielle : il fallait que les partenaires européens sachent que, si les négociations échouaient, « la France s'en ira ». L'expérience grecque de 2015 était précisément à l'origine de cette doctrine : après la capitulation du gouvernement Tsipras devant ses créanciers, Mélenchon et Éric Coquerel avaient estimé qu'une gauche arrivée au pouvoir ne devait plus jamais se retrouver sans solution de rechange face aux institutions européennes.

Autrement dit, le message de 2017 était beaucoup plus radical que la ligne européenne progressivement adoptée ensuite par LFI : cette Europe, on la change ou on la quitte. Et ce préalable était déterminant, car l'idée était bien que, sans rupture avec les traités si leur renégociation échouait, une partie substantielle de L'Avenir en commun ne pourrait tout simplement pas être appliquée. Ce n'était donc pas seulement une position sur l'Europe, c'était la clé de voûte permettant de rendre crédible l'ensemble du programme de rupture. Cette stratégie Plan A / Plan B fut encore revendiquée officiellement par LFI après 2017 comme nécessaire pour pouvoir appliquer L'Avenir en commun.

Clairement, tout cela a été oublié et enterré et le programme de la France Insoumise fait face là à une contradiction majeure et une réelle inopérabilité.

L’écologie comme nouvelle architecture de l’État

Le cœur doctrinal du discours est ailleurs, dans l’écologie. Mélenchon consacre une grande partie de son intervention aux incendies, aux canicules, à l’eau, aux forêts et à la santé environnementale. Le changement climatique n’est plus présenté comme une politique sectorielle mais comme le phénomène qui doit déterminer l’organisation générale du pays. La « planification écologique », dit-il, n’est désormais plus seulement une « ardente obligation », mais une « exigence de survie ». Il faut dire que le cœur du dispositif militant de la France Insoumise est composé d'une jeunesse bourgeoise et petite-bourgeoise, souvent en voie de déclassement, mais intellectualisée, catégorie sociologique particulièrement intéressée par l'écologie et également la plus sujette à « l'éco-anxiété » – Mélenchon fédère d'abord ses troupes.

Mais le discours déploie quelques idées intéressantes. La proposition la plus originale est celle des « écorégions ». Il s'agirait de régions administratives actuelles, amis restructurées autour des bassins versants. Ces nouvelles collectivités auraient la responsabilité de l’eau, de l’air, des forêts, de la fertilité des sols, des côtes, des mobilités, de l’économie circulaire et d’une partie de la santé environnementale. Mélenchon envisage même de leur accorder un pouvoir normatif, à condition qu’il ne permette aucune régression par rapport à la législation nationale... au risque d'aggraver le mille-feuille administratif qui rend fou nombre de Français.

L’idée est ambitieuse, mais elle soulève là encore une interrogation républicaine. Organiser certaines politiques environnementales autour des réalités physiques des bassins versants est rationnel. Faire de ces espaces le principe structurant de l’organisation territoriale de la République est beaucoup plus discutable. Une nation et ses collectivités ne sont pas uniquement des écosystèmes, elles sont aussi le produit d’une histoire, d’une géographie humaine, d’infrastructures, de solidarités économiques et d’une construction politique. À trop vouloir faire correspondre l’organisation politique aux écosystèmes naturels, on risque de substituer une logique environnementale à la logique historique et civique qui structure la République.

Reconstruire « l’État républicain »

La dernière partie du discours est probablement la plus républicaine. Mélenchon décrit un État français devenu « l’ombre de lui-même » après des décennies de recul des services publics et neuf années de macronisme. Il prend l’exemple de la facturation électronique obligatoire : si l’État impose une nouvelle obligation à un artisan ou à un petit commerçant, affirme-t-il, il doit fournir le service public permettant de s’y conformer, plutôt que de contraindre l’intéressé à acheter une prestation sur le marché.

Il réclame un État « impartial », dans lequel un citoyen ne serait jugé ni selon ses opinions politiques, ni selon son adresse, ni selon sa couleur de peau, un État stable, disposant de fonctionnaires protégés de la précarité, mais également un État placé sous le contrôle d’un peuple rendu « souverain en permanence » par le référendum d’initiative citoyenne et le référendum révocatoire.

Sur ce terrain, Mélenchon retrouve une veine ancienne de son discours, celle du républicanisme social, de la souveraineté populaire et de la critique du dépérissement de l’État sous l’effet du néolibéralisme, peut-être une des plus grandes forces de son discours. Mais, elle cohabite toutefois désormais avec un discours beaucoup plus marqué par les catégories militantes de la gauche identitaire contemporaine, omniprésentes dans plusieurs interventions ayant précédé la sienne. Les AMFIS auront ainsi juxtaposé deux cultures politiques : celle de la République sociale et de l’État, que Mélenchon continue de mobiliser, et celle des luttes intersectionnelles, antiracistes, décoloniales et identitaires qui occupe désormais une place considérable dans l’écosystème militant insoumis.

L’international est quasiment absent

Autre surprise de ce discours de lancement présidentiel, l’international est quasiment absent. Mélenchon évoque certes en quelques phrases le bouleversement des équilibres mondiaux, affirme que « Trump et Netanyahu sont défaits en Iran » et que « Poutine est enlisé en Ukraine » [en conformité avec ce que se dit dans les médias en Occident et qui est complètement en décalage avec la réalité du terrain et de l'aspect économique et géopolitique de la guerre], puis concentre ses critiques – en toute logique compte tenu de la sociologie militante de ces AMPHIS2026 – sur Gaza, Israël et l’alignement diplomatique d’Emmanuel Macron. Mais il ne développe ni doctrine pour l’Ukraine, ni proposition de règlement du conflit, ni architecture de sécurité européenne [un des arguments au cœur de ses campagnes de2017 et 2022 et clairement nécessaire], ni véritable stratégie concernant l’Iran et le Moyen-Orient. Plus étonnant encore, la paix, élément structurant et fort du mélanchonisme, n’est pas structurée comme un grand axe programmatique du discours, alors même que les guerres se multiplient, que le risque d’escalade entre grandes puissances s’accroît et que les questions diplomatiques, militaires et nucléaires relèvent directement des prérogatives essentielles du président de la République. Il eut été facile et logique d'invoquer la mémoire de Jean Jaurès, mais non...

Le contraste avec les AMFIS de 2025 est d’autant plus remarquable. Un an plus tôt, Mélenchon avait consacré une place importante à l’Ukraine et s’était montré, assez étonnement, extrêmement critique envers Volodymyr Zelensky, allant jusqu’à déclarer, « Il n’est président de rien », en référence à l’expiration de son mandat électif initial – or c'est maintenant que des pans importants du peuple en Ukraine demandent son départ et la tenue d'élections alors qu'explosent de multiples scandales de corruption. Il posait alors explicitement la question de savoir qui disposerait de la légitimité nécessaire pour signer un accord de paix, plaidait pour de nouvelles élections en Ukraine et défendait l’idée que d’éventuelles modifications territoriales devraient être soumises aux populations concernées. Il avait également contesté la thèse d’une Russie se préparant à attaquer le reste de l’Europe. Sa position avait suscité une vive polémique, y compris à gauche. En 2026, presque tout cela a disparu, l’Ukraine se résume, dans ce discours, à quelques mots sur l’enlisement de Poutine. On appelle cela « enjamber la question »

Pourquoi un tel effacement ? Mélenchon craint-il que ses positions internationales deviennent un handicap dans la campagne présidentielle qui commence ? Après les controverses suscitées par ses déclarations sur l’Ukraine, mais aussi par les accusations récurrentes de ses adversaires sur les positions internationales de LFI, peut-être préfère-t-il déplacer le centre de gravité de son discours vers des terrains jugés électoralement plus favorables, écologie, services publics, fiscalité, VIe République et critique du macronisme. Ce n’est à ce stade qu’une hypothèse, ce discours du jour ne permet évidemment pas d’établir les raisons de ce choix, mais l’écart avec 2025, et avec les position antérieures de Mélenchon, est suffisamment important pour que la question soit posée.

Cette discrétion est d’autant plus paradoxale que Mélenchon a longtemps fait de l’indépendance diplomatique de la France, du non-alignement et de la sortie de l’OTAN des marqueurs importants de son identité politique. Ainsi, là encore c'est une surprise, pas un mot sur les BRICS qui étaient au cœur de sa doctrine géopolitique depuis des années et toujours évoqués dans ses discours. À l'heure où l'Europe se réarme, où la guerre en Ukraine demeure ouverte et où le Moyen-Orient connaît une succession d'affrontements qui entraîneront au minimum une grave crise économique en Europe et donc en France, on aurait pu attendre d'un candidat qui ambitionne l'Élysée qu'il explique quelle politique de paix, quelle diplomatie et quelle indépendance stratégique il entend proposer à la France. Sur ces sujets comme sur la réindustrialisation, les AMFIS 2026 laissent donc, pour l'instant, une partie importante du projet présidentiel dans l'ombre.

« Ce n’est pas une affaire d’unité des appareils »

Reste enfin la stratégie. Mélenchon ne croit pas à une réconciliation préalable de la gauche. Il entend la dépasser. Son raisonnement est cohérent avec toute la stratégie développée depuis 2017, celle de constituer un « pôle populaire » suffisamment puissant pour absorber une partie de l’électorat des autres gauches, mobiliser les abstentionnistes et accéder directement au second tour. Les dernières législatives de 2022 et de 2024, la NUPES et le Nouveau Front Populaire donnent raison à Mélenchon : la France Insoumise y est centrale et point d'élection de député sans elle ; elle est la principale force à gauche

« C'est la part de responsabilité de chacun et ce n’est pas une affaire d’unité des appareils politiques », affirme-t-il. La rupture doit au contraire rester « nette » et « claire ». Autrement dit, pas question de diluer L’Avenir en commun dans un compromis avec les socialistes, les communistes ou les sociaux-démocrates pour obtenir une candidature unique.

À neuf mois du premier tour, les AMFIS 2026 auront donc moins ressemblé à une université d’été classique qu’au premier grand rassemblement de campagne de Jean-Luc Mélenchon. LFI possède incontestablement une organisation, des militants, un programme, une capacité de mobilisation et un candidat qui a de l'expérience, du verbe, une vision et de la force, malgré ses 75 ans au compteur mais qu'il porte semble-t-il très bien. Le mouvement se pense déjà comme l’un des deux pôles du second tour.

Son projet dessine une France profondément transformée : VIe République, souveraineté populaire permanente, planification écologique, écorégions, reconstruction des services publics et redistribution massive des richesses. Mais il laisse encore largement dans l’ombre une question qui pourrait pourtant déterminer toutes les autres : quelle puissance productive pour la France de 2030 ? Surtout dans un contexte de crises économiques mondiales et géopolitiques graves.

Car pour refaire un État fort, financer la République sociale et retrouver une véritable souveraineté, il ne suffira pas de mieux répartir les richesses. Il faudra aussi recommencer à les produire en France.

18 juillet 2026

Georges Kuzmanovic
17/7/2026

Guerre en Ukraine
La paix c'est la guerre... jusqu'au dernier Ukrainien


Sous couvert de paix, Londres, Paris, Berlin et Bruxelles préparent la continuation de la guerre. En refusant de traiter les causes du conflit et en envisageant un déploiement occidental en Ukraine, ils rendent tout cessez-le-feu impossible. Les Ukrainiens en payeront, comme toujours, le prix fort.

Un disque otanien rayé

Depuis des années et particulièrement depuis plusieurs mois, les dirigeants européens et de l'OTAN multiplient les déclarations en faveur de la paix en Ukraine. Pourtant, les projets qu'ils présentent visent exactement l'inverse, non pas les conditions d'une désescalade, mais celles d'une prolongation du conflit pour en faire une nouvelle guerre sans fin.
Les mots ont un sens, et lorsqu'ils cessent de correspondre aux actes, voire y sont diamétralement opposés, ils deviennent instruments de propagande – situation parfaitement décrite par George Orwell dans sa célèbre dystopie 1984.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer a ainsi confirmé que vingt pays, puis près d'une trentaine issus de la « coalition des volontaires », étaient prêts à participer à une force militaire destinée à être déployée en Ukraine après un éventuel cessez-le-feu. Londres, Paris, Berlin et Bruxelles travaillent ouvertement à cette architecture, tandis que les livraisons d'armes à Kiev se poursuivraient pendant les négociations et que les sanctions contre Moscou seraient maintenues, voire renforcées.
Un ignorant en stratégie militaire comprendrait dès lors qu'un tel cessez-le-feu aurait d'abord pour objectif de renforcer l'armée ukrainienne – actuellement très en difficulté et reculant sur tout le front – et serait complètement au détriment de la Russie. Ce serait une sorte de Minsk II revisité et dont on connait le résultat.

Quelles sont les chances que le Kremlin accepte un tel accord ? Aucune ! Pas plus cette fois que les autres fois ces deux dernières années.
La solution proposée par l'OTAN et les dirigeants européens ressemble à un vieux disque rayé répétant à l'infini la même chose.

Présentée aux opinions publiques occidentales comme une initiative de paix, cette proposition constitue pourtant, du point de vue russe, la garantie même de la poursuite de la guerre. Et c'est précisément là que réside le cœur du problème, car depuis plus de quinze ans, les dirigeants européens prétendent rechercher la paix (Minsk, Minsk II, négociations diverses, Anchorage...) tout en refusant de prendre en compte la principale cause stratégique du conflit, à savoir l'extension de l'OTAN à l'est.

Une guerre d'extension de l'OTAN

Pour comprendre pourquoi cette proposition est pratiquement vouée à l'échec avant même d'être mise en œuvre, il faut revenir aux causes profondes de cette guerre.
C'est fondamental. Car de la définition des causes de la guerre dépend son issue.

Dans la lecture dominante en Europe occidentale, la Russie aurait envahi l'Ukraine par pur impérialisme territorial et sans aucune provocation. Cette interprétation existe évidemment à Moscou dans certains courants nationalistes ou identitaires, et minoritaires, mais elle ne suffit pas à expliquer la décision stratégique prise en février 2022.
Si tel était le cas, alors la position des Occidentaux serait parfaitement légitime : on ne peut pas laisser s'étendre sans sanctions ou tenter de la bloquer une puissance impériale tentant de s'étendre partout et d'imposer sa volonté par simple désir de maximiser sa puissance.

Évidemment, on note le manque d'à propos des Européens, car s'il y a une puissance hégémonique qui impose ses vues de manière impériale depuis 1991 et d'abord sur le dos des Européens, ce sont bien les États-Unis... Mais la cohérence n'est pas leur fort.

La réalité, depuis les années 1990, et plus encore depuis le sommet de Bucarest de 2008, est que la question centrale est celle de l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, et particulièrement de son extension potentielle à l'Ukraine et à la Géorgie qui avait conduit à un conflit similaire au conflit ukrainien dès l'été 2008.

Le refus russe de cette extension n'est ni récent ni ambigu.
Dès le discours de Vladimir Poutine à la conférence sur la sécurité de Munich en février 2007, Moscou dénonçait publiquement l'expansion continue de l'Alliance atlantique comme une menace directe pour sa sécurité nationale et tirait une ligne rouge à ne pas franchir.
Quelques mois plus tard, William Burns, alors ambassadeur des États-Unis à Moscou (puis directeur de la CIA sous Joe Biden), adressait à la secrétaire d'État Condoleezza Rice un câble diplomatique devenu célèbre, révélé par les Wikileaks, sous le titre « Nyet Means Nyet » (« Non signifie Non »). Burns y expliquait que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait la ligne rouge absolue pour l'ensemble des élites russes et dans toute la classe politique russe, bien au-delà du seul Vladimir Poutine. Il avertissait qu'une telle évolution risquait de provoquer une guerre civile en Ukraine et d'obliger la Russie à intervenir.
Ces avertissements n'étaient pas ceux de propagandistes russes. Ils émanaient du plus haut représentant diplomatique américain à Moscou et analyste consciencieux de la situation.

Angela Merkel elle-même reconnaît dans ses mémoires que la perspective d'une intégration de l'Ukraine à l'OTAN était susceptible de provoquer une guerre avec la Russie. L'ancienne chancelière allemande explique notamment pourquoi elle s'était opposée à une adhésion rapide de Kiev lors du sommet de Bucarest, en accord alors avec Nicolas Sarkozy.

Dès le 15 décembre 2021, soit plus de deux mois avant le déclenchement de la guerre, Vladimir Poutine avait officiellement transmis à Washington un projet de traité sur les garanties de sécurité proposant une négociation globale sur l'architecture de sécurité européenne et exigeant notamment l'arrêt de l'élargissement de l'OTAN à l'Ukraine. Cette initiative, rendue publique deux jours plus tard, fut rejetée sur ses points essentiels.

Les exemples de ce types sont pléthoriques et encore une fois, la guerre de Géorgie de 2008 annonçait clairement ce qu'il allait se passer.
Autrement dit, les principaux dirigeants occidentaux connaissaient parfaitement les conséquences prévisibles de cette trajectoire stratégique.

Même Jens Stoltenberg, alors secrétaire général de l'OTAN, a reconnu que Vladimir Poutine avait demandé, à l'automne 2021, l'arrêt de l'élargissement de l'OTAN comme condition pour ne pas envahir l'Ukraine. L'Alliance a refusé cette demande, et, selon les propres mots de Stoltenberg, « il est donc allé à la guerre pour empêcher davantage d'OTAN à ses frontières ».

« À l'automne 2021, le président Poutine a envoyé un projet de traité que l'OTAN devait signer, promettant qu'il n'y aurait plus d'élargissement de l'OTAN. C'était sa condition pour ne pas envahir l'Ukraine. Bien sûr, nous ne l'avons pas signé. Au contraire, nous avons réaffirmé la politique de la porte ouverte. (...) Il est donc allé à la guerre pour empêcher davantage d'OTAN à ses frontières. » – Jens Stoltenberg, Jens Stoltenberg speaks to the EU Parliament.

On peut également évoquer le mémorandum d'Istanbul.
Quelques jours seulement après le début de la guerre, des négociations directes entre Moscou et Kiev s'ouvrent en Biélorussie puis à Istanbul et aboutissaient quasiment définitivement après quelques semaines à ce qui a été appelé le mémorandum d'Istanbul.
Les projets d'accord alors discutés prévoyaient notamment, et principalement, la neutralité de l'Ukraine, assortie de garanties internationales de sécurité, donc l'abandon de toute perspective d'adhésion à l'OTAN, le règlement définitif de la question de la Crimée comme territoire russe, ainsi qu'une autonomie des territoires du Donbass et de Lougansk... maintenus comme territoire ukrainien. Ces discussions semblaient avoir enregistré des avancées significatives avant d'être interrompues. Pour Moscou, mais aussi selon plusieurs acteurs ayant participé ou assisté au processus, dont l'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l'intervention des États-Unis et du Royaume-Uni, symbolisée par la visite de Boris Johnson à Kiev en avril 2022, a joué un rôle déterminant dans l'abandon de cette voie diplomatique et dans la poursuite de la guerre.
L'Occident était alors convaincu que le cortège sans précédent de sanctions économiques allait mettre la Russie à genoux. Il n'en a rien été, or c'était la carte maîtresse occidentale.

Une « paix » qui reprend exactement les causes de la guerre

Or que proposent aujourd'hui Londres, Paris, Berlin, Bruxelles et leurs partenaires ?
Un cessez-le-feu au cours duquel les livraisons d'armes occidentales se poursuivraient, les sanctions contre la Russie resteraient en place et une force militaire composée de pays membres de l'OTAN ou de ses alliés serait déployée en Ukraine. Donc des troupes de l'OTAN, des bases de l'OTAN, des systèmes d'armes à longue portée de l'OTAN en Ukraine...

Autrement dit, ils proposent précisément ce contre quoi la Russie affirme combattre depuis le premier jour. Et c'est de surcroît le projet d'affaiblissement de la Russie clairement écrit par les têtes pensantes néoconservatrices, Zbigniew Brzeziński en particulier dans Le grand échiquier (1997).

On peut discuter la légitimité des exigences russes. On peut condamner l'invasion de l'Ukraine. On peut considérer que Moscou porte une responsabilité majeure dans cette guerre. On peut discuter à bâtons rompus du cadre d'une nouvelle architecture de sécurité, mais une négociation ne consiste pas à ignorer les intérêts de sécurité de son adversaire, en particulier quand cet adversaire dispose de plus de 6000 têtes nucléaires.

La négociation consiste précisément à trouver un équilibre acceptable entre des intérêts contradictoires, comme on avait su le faire lors de la guerre froide.
Or aucune négociation sérieuse n'est possible si l'une des parties exige que l'autre accepte, à l'issue de la guerre, la situation stratégique contre laquelle elle était entrée en guerre pour l'empêcher, sauf à espérer une défaite stratégique totale de l'adversaire. Or, c'est précisément ce que poursuivent les dirigeants otaniens bien que ce soit complètement illusoire. Là encore, le disque est rayé. Londres, Paris, Berlin et Bruxelles, comme l'État profond américain, partagent l'espoir, la croyance en fait, que la Russie va finir par s'effondrer par un renversement de Poutine, ou une révolution populaire, ou encore un épuisement de l'armée, voire par un effondrement économique, sans que rien de cela ne se passe... ni même que le début des conditions soient réunies pour qu'un de ses scénarios aboutisse.

Du point de vue du Kremlin, une force militaire occidentale installée durablement en Ukraine constituerait une présence de fait de l'OTAN, quelle que soit l'appellation choisie.
Il n'existe donc pratiquement aucune probabilité que Moscou accepte un tel dispositif. Chacun le sait parfaitement.

Le prix de l'aveuglement stratégique

Les conséquences sont prévisibles : il n'y aura pas de cessez-le-feu dans ces conditions, pas plus cette fois que lors des précédentes propositions.

Par contre depuis, la Russie a avancé et revendique quatre Oblast, le Donbass, Lougansk, Kherson et Zaporijia et surtout elle lamine l'armée ukrainienne, l'Ukraine et la société ukrainienne.
Les conséquences pour l'Ukraine et les Ukrainiens dont on prétend se préoccuper à l'Ouest sont catastrophiques, au point qu'il sera difficile pour ce pays de se remettre, voire impossible.
Depuis le début du conflit en février 2022, les pertes ukrainiennes ont dépassé le million de morts – c'est sidérant. Des centaines de milliers ont déserté. L'Ukraine s'est vidée de sa population : de 42 millions d'habitants avant le conflit, elle n'en compte plus que 25 millions selon le dernier recensement, en raison des pertes et surtout d'une émigration massives vers l'Europe et la Russie. Par ailleurs, les infrastructures du pays sont massivement détruites.

En face, la Russie a subi quelques dommages sur certaines raffineries – pas de quoi casser son économie (voir l'émission avec Jacques Sapir) – son économie réorientée cers les pays BRICS et décorrélée du cadre financier occidental n'est pas à genoux, loin s'en faut ; sur le front, 770 000 soldats sont massés face à l'armée ukrainienne, elle a l'ascendant en artillerie par 9 contre 1 (l'artillerie est ce qui tue le plus dans cette guerre), l'ascendant en aviation, en munitions, l'ascendant en nombre et en qualité de missiles, l'ascendant maintenant en drones.
Ses pertes sont importantes, mais limitées compte tenu de la nature colossale de ce conflit, soit entre 240 000 et 260 000 morts (chiffres que nous avons plusieurs fois expliqués sur Fréquence Populaire).
Même le général Valeri Zaloujny, ancien commandant en chef de l'armée ukrainienne, estime dans un article récent du Telegraph, « N'imaginez pas que la Russie a perdu la guerre » (c'est un euphémisme) que la Russie a perdu près de 250 000 soldats tués depuis le début de la guerre. Il ajoute, que croire que Moscou est sur le point de s'effondrer serait une « dangereuse erreur d'appréciation ». Autrement dit, malgré des pertes considérables, la Russie démontre qu'elle est prête à poursuivre une guerre d'attrition dont les Européens semblent toujours refuser de mesurer les conséquences stratégiques.

La Russie poursuivra son offensive, et plus les dirigeants européens insisteront sur cette ligne, plus Moscou considérera qu'il lui faut obtenir par les armes ce qu'elle ne peut obtenir par la négociation.
L'évolution du discours russe est d'ailleurs révélatrice.
Il y a peu, Vladimir Poutine qui était tenant d'une ligne cherchant un compromis a basculé. Lors du discours devants les cadets de l'armée, il a déclaré que l'Europe et l'OTAN voulait la guerre et qu'il fallait s'y préparer. Iouri Ouchakov, conseiller spécial de Poutine pour les Affaires étrangères, a déclaré que les négociations et accords d'Anchorage (sommet Trump / Poutine du 15 août 2O25) étaient caduques, quand à Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, il considère, publiquement, qu'il n'y a plus aucune négociation et que le conflit se règlera sur le champ de bataille.

Alors que les premiers objectifs étaient officiellement centrés sur la neutralité de l'Ukraine, la démilitarisation et la reconnaissance des territoires déjà annexés, plusieurs responsables russes évoquent désormais de manière beaucoup plus ouverte la perspective d'un contrôle durable de l'ensemble de la Novorossia, c'est-à-dire tout l'espace situé à l'est du Dniepr (et donc Kharkov, 2e ville d'Ukraine), plus Odessa, voire davantage (c'est-à-dire Kiev) si les projets occidentaux devaient se poursuivre.
C'est cohérent du point de vue russe : si les pays de l'OTAN veulent l'Ukraine dans l'OTAN, alors il faut faire reculer sa frontière au plus loin et le Dniepr est une ligne de défense et de séparation naturelle, et Odessa prive ce qui reste d'Ukraine d'accès à la mer Noire et l'OTAN d'une ligne maritime de ravitaillement.


Les trois zones hachurées (à l'est du Dniepr, l'Oblast d'Odessa, zone tampon entre l'Oblast d'Odessa et Dnipropetrovsk) correspondent aux objectifs de conquête russe si l'option d'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN est maintenue. Cela pourrait inclure Kiev et également la Transnistrie (bande séparatiste russe à l'est de la Moldavie). Ces visées sont maximalistes mais font écho aux visées maximalistes de l'OTAN. De tels gains territoriaux ne pourraient évidemment être obtenus que par une capitulation sans condition de Kiev.

Autrement dit, plus l'Occident refuse de traiter la question de l'OTAN, plus les objectifs territoriaux russes s'élargissent, condamnant à terme les possibilités d'existence viable d'une Ukraine croupion qui serait potentiellement partagée entre ses voisins.

Les Ukrainiens veulent désormais la paix

Cette stratégie est d'autant plus troublante qu'elle semble désormais en contradiction avec l'évolution de l'opinion ukrainienne elle-même.

Selon Gallup, le soutien à une guerre menée « jusqu'à la victoire » s'est effondré en quelques années. (En 2022, 73 % des Ukrainiens souhaitaient poursuivre les combats jusqu'à la victoire militaire.)
Les enquêtes plus récentes confirment cette tendance : une large majorité des Ukrainiens privilégie désormais une solution négociée plutôt qu'une guerre indéfinie.
Le même sondage en 2026 donne 80 % d'Ukrainiens favorables à une paix ici et maintenant, y compris si celles-ci impliquaient l'acceptation des pertes territoriales déjà subies.

Cette évolution n'a rien de surprenant.
Depuis plus de quatre ans, le pays vit sous mobilisation permanente.
Les vidéos montrant les recrutements forcés dans les rues ukrainiennes se multiplient. Les centres de mobilisation font l'objet de contestations grandissantes. Même dans l'ouest du pays, notamment autour de Lviv, longtemps considéré comme le bastion du nationalisme ukrainien, des manifestations et des actes de résistance contre les méthodes de mobilisation apparaissent désormais – même si la plupart de médias occidentaux détournent pudiquement le regard .

La fatigue humaine est immense. L'économie est exsangue, et en fait est à l'arrêt complet sous perfusion permanente de l'Ouest.
Des millions d'Ukrainiens vivent à l'étranger. Une génération entière est sacrifiée. No futur.

Une guerre qui sert d'autres intérêts

Pourquoi un tel entêtement chez ceux qui sont loin du front et de ces souffrances ?
Pourquoi, dès lors, maintenir une stratégie dont chacun peut constater qu'elle éloigne les perspectives de paix ?

Une première réponse est économique.
La guerre constitue un gigantesque marché pour l'industrie d'armement occidentale, en particulier américaine. Les commandes explosent, les budgets militaires atteignent des niveaux historiques et le complexe militaro-industriel occupe une centralité politique comme jamais auparavant. Ce que craignait le général et Président Eisenhower s'est réalisé : la mainmise de l'appareil militaro-industriel sur les institutions et plus largement la démocratie.

« On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »
Anatole France.

Mais cette explication, bien que réelle, ne suffit probablement pas. Il y a une seconde dimension, plus idéologique.
Depuis trois ans, une partie des élites occidentales caresse l'espoir qu'un retournement stratégique majeur puisse encore intervenir : effondrement économique russe, crise politique interne, rupture du front ou changement de régime à Moscou.
Cet espoir relève de moins en moins de l'analyse stratégique et de plus en plus de la croyance.

Or, pendant que l'on attend ce miracle, les réalités militaires continuent d'évoluer.
Sur plusieurs secteurs du front, les forces ukrainiennes connaissent des difficultés croissantes en effectifs, en réserves et en capacité de rotation.
La forteresse de Kostiantynivka est tombée, ainsi que Krasny Liman, le front connaît des percées russes du côté de Soumy et de Kharkov – alors même que les médias occidentaux depuis presque deux mois affirment le contraire, créant une étrange illusion de victoire ukrainienne. La pression russe s'accroît progressivement sur l'ensemble du front. Le temps joue davantage en faveur de Moscou qu'en faveur de Kiev, et compte tenu des manque de réserve, nécessairement, le front finira par craquer quelque part ou continuera à reculer tout le long vers le Dniepr.

Persister à promettre une victoire devenue de plus en plus improbable revient à prolonger une guerre dont les premiers à payer le prix sont les Ukrainiens eux-mêmes.

Au fond, la contradiction est devenue totale. Les capitales européennes parlent de paix tout en préparant les conditions militaires qui rendent cette paix impossible. Elles refusent toujours d'intégrer dans leur réflexion l'élément stratégique qui a conduit au déclenchement de la guerre, la question de l'OTAN et des garanties de sécurité réclamées par Moscou depuis près de vingt ans.

La paix ne consiste pas à imposer à son adversaire les raisons mêmes qui l'ont conduit à entrer en guerre, elle consiste à construire un compromis suffisamment solide pour que chacun y trouve un intérêt supérieur.
Tant que cette réalité élémentaire continuera d'être ignorée, les conférences diplomatiques, les coalitions de volontaires et les annonces de forces de réassurance ne prépareront pas la paix.

Elles garantissent seulement la poursuite de la guerre.
Jusqu'au dernier Ukrainien...