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Affichage des articles dont le libellé est • Kuzmanovic Georges. Afficher tous les articles
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24 avril 2026

Georges Kuzmanovic
Fréquence Populaire
24/4/2026

Robots combattants, le basculement stratégique a commencé

Un robot joue au ping-pong, là un autre court ou saute. Sport mécanique ? On assiste en réalité à l’aube d’une révolution militaire. Après l’ère du char et du porte-avions vient celle des machines combattantes. La puissance mondiale appartiendra à ceux qui sauront les produire et... en masse.


1) Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;

2) Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;

3) Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
Cerles vicieux (1942), puis Fondations. Isaac Asimov

Au Japon, un robot nommé Ace vient de battre trois pongistes (joueurs de tennis de table) de haut niveau ayant chacun plus de dix années d’entraînement derrière eux. Beaucoup y verront une curiosité technologique, une démonstration de laboratoire, un divertissement pour salons industriels. Ce serait une erreur de lecture. Derrière cette table, cette petite balle virevoltante et ces échanges fulgurants, se joue peut-être déjà une bascule stratégique comparable à celle provoquée par Deep Blue lorsqu’il affronta Garry Kasparov. En 1996, la machine perdait le match, même si elle remporta une partie. En 1997, il y a presque trente ans déjà, elle battait le même champion du monde en titre, signant la première défaite d’un roi humain face à un système informatique dans un match officiel.

Deep Blue fut l’un des premiers signes visibles de la révolution technologique qui allait transformer le monde, un avant-goût de l’IA contemporaine à une époque où la plupart des êtres humains n’avaient même pas encore de téléphone portable. Ce qui semblait alors n’être qu’un duel d’échecs entre geeks, un sujet confiné aux laboratoires, aux universités, aux ingénieurs et aux passionnés du jeu se dessinait déjà le futur, celui de la puissance algorithmique, de l’automatisation et de la quatrième révolution industrielle.

Le ping-pong d’Ace relève de la même logique historique. Ce n’est pas le sport qui compte, c’est la compétence sous-jacente et surtout ses implications. Elles sont ici militaires, géostratégiques et dessinent les frontières entre les puissances de demain.

Quand le jeu masque l’arsenal
Le tennis de table est l’un des sports les plus exigeants qui soient pour une machine. Il impose des réflexes quasi instantanés, une lecture balistique en temps réel, une précision millimétrique, des corrections permanentes, une anticipation des intentions adverses, une sélection optimale du geste à exécuter dans une fenêtre de temps minuscule. En clair : anticiper, voir, décider, agir, corriger, surprendre... plus vite que l’autre.

Ce sont exactement les briques cognitives et mécaniques requises pour la guerre automatisée. Ce qui permet de renvoyer une balle liftée à 1200 km/h permet demain de pointer une arme, intercepter un drone, manœuvrer dans un couloir urbain, lancer un projectile, esquiver un tir ou neutraliser une cible mouvante.

Ajoutez à cela les démonstrations récentes de robots chinois capables d’enchaîner des séquences complexes de kung-fu, de danse ou d’équilibre dynamique, et les semi-marathons robotiques observés à Pékin. Endurance, coordination, stabilité, autonomie locomotrice, adaptation au terrain... là encore, on parle d’abord de performance civile, mais les usages militaires sont évidents.

Fusionnez endurance du marathon, agilité du combat chorégraphié, précision de tir, réflexe du ping-pong et vous obtenez l’ébauche du fantassin robotisé autonome.

La guerre a déjà changé de nature
Les conflits d’Ukraine et du Moyen-Orient ont révélé que les doctrines héritées du XXe siècle s’effondrent. Le champ de bataille moderne est transparent : satellites, capteurs, drones de reconnaissance, etc., rendent l'espace du champs de bataille très visible. Concentrer des forces devient extrêmement risqué, voir impossible, car les masses humaines ou de matériel attirent le feu.

Les plateformes lourdes qui symbolisaient la domination – chars, grandes bases, bâtiments majeurs, parfois même porte-avions dans certaines zones saturées de missiles – voient leur invulnérabilité contestée. Des systèmes bien moins coûteux peuvent menacer des matériels valant des centaines de millions de dollar, parfois davantage.

Le rapport coût-efficacité s’est inversé. Un drone consommable, un missile rôdeur, une salve coordonnée peuvent immobiliser ou dégrader des moyens autrefois décisifs, laissant les stratèges dans l'indécision, sinon la panique – on l'a vu avec l'état-major russe lors de la première contre-offensive ukrainienne, on le voit aujourd'hui avec le Pentagone, l'un comme l'autre d'autant plus paralysés que leur puissance initiale était absolue, ou supposément telle. Les grandes armées gardent de la puissance, mais l'organisation de cette puissance se dilue, les déploiements deviennent plus prudents, plus distants.

L’arrivée du robot combattant amplifiera ce phénomène jusqu’à la rupture.

Le soldat qui ne dort jamais
Un robot ne mange pas. Le robot ne dort pas, il ne panique pas, il ne connaît ni la maladie, ni fatigue morale, ni la mélancolie de la distance avec les proches, ni traumatisme psychique et même les dégâts matériels ne l'empêchant pas d'avancer, parfois . Il peut rester immobile vingt heures puis bondir à la milliseconde voulue. Il peut tenir un poste NBC, une zone irradiée, un tunnel toxique, un front gelé ou brûlant. Le robot ne se perd pas. Le robot n'a pas besoin d'oxygène. Le robot n'a pas de remord ou de cas de conscience. Il n'a pas non plus de traumatismes psychiques.

Tant qu’il n’est pas détruit, un robot continue. Et s’il est endommagé, on peut imaginer des unités de récupération autonomes venant prélever pièces, capteurs, batteries, actionneurs, pour remettre d’autres machines en état de combattre. La maintenance sur le champs de bataille amplifie les capacités de combat des robots.

Enfin et surtout, la perte d’un robot n’a pas le coût politique de la perte d’un soldat humain. Aucun cercueil, aucun désarroi familial, ni aucun choc national. Dès lors, aucun mouvement d’opinion lié aux pertes humaines massives du côté de ceux qui ont les robots. Cela change évidemment profondément la liberté d’action des gouvernements. On s'en est peu rendu compte dans les opinions publiques occidentales, mais la décennies d'usage hégémoniques des drones de combat par les États-Unis et l'OTAN au Proche et au Moyen-Orient, les exécutions foudroyantes venant du ciel, sans possibilité de riposter mis à part détruire un tas de ferraille et de câbles, ont marqué les esprits dans le Sud Global et... refondé la pensée stratégique de la guerre.

Aujourd’hui, ces systèmes robotisés restent coûteux en recherche et développement. Demain, les coûts unitaires chuteront avec la production de masse. Comme toujours, la première génération d'unités produites est ruineuses ; les suivantes recomposent le monde.

Taïwan, les îles et la fin du verrou amphibie
L’histoire militaire montre que les débarquements sont parmi les opérations les plus difficiles – logistique titanesque, vulnérabilité sur les plages, friction maximale, pertes élevées, aléas météorologiques, dépendance au tempo et surtout lignes logistiques difficiles à maintenir pour tout ce qui concerne les munitions, la nourriture et l'eau pour les soldats, les rembarquements sanitaires.

L’insularité protège. Taïwan en est l’exemple contemporain majeur, comme hier la Sicile face à l'appétit impérial d'Athènes.

Mais que vaut encore ce verrou si les premières vagues ne sont plus des hommes, mais des milliers de systèmes autonomes ou téléopérés ? Essaims maritimes, nageurs robotiques, véhicules chenillés jetables, unités de sabotage, capteurs auto-enterrants, mules logistiques sans équipage, drones de couverture permanente. L’assaillant pourrait user les défenses sans exposer immédiatement son capital humain, ni avoir le besoin de mettre en place des lignes logistiques complexes.

La géographie demeure. Mais elle ne protège plus de la même manière.

La vraie puissance : l'attrition par la production industrielle
Quand les unités combattantes deviennent industrialisables, la hiérarchie mondiale de la puissance se redéfinit et c'est déjà le cas. La puissance ne se mesure plus seulement au nombre de soldats ni au prestige des états-majors, elle se mesure à la cadence de production et on le voit clairement dans la guerre en Ukraine et dans la guerre entre l'Iran et les États-Unis alliés à Israël – Washington et Tel-Aviv n'ont pas sérieusement anticipé les capacité de production iranienne, de la même manière que l'OTAN a mal jaugé son sévère désavantage de production industrielle par rapport à celui de la Russie. Est-ce nécessaire de parler de la Chine dont l'avantage industriel est encore plus puissant ?

Combien de batteries ? Combien de moteurs ? Combien de puces durcies ? Combien de capteurs optiques ? Combien de logiciels mis à jour chaque semaine ? Combien de drones ou robots remplacés rapidement ? Ces questions seront celles des états-majors de demain, en fait d'aujourd'hui.
Nous le voyons déjà avec les drones, les missiles, les intercepteurs, l’attrition favorise celui qui fabrique vite, répare vite, adapte vite, car c'est bien de guerre d'attrition dont il s'agit.

Derrière l’usine se trouvent les vraies matières premières du XXIe siècle qui rendent cette nouvelle puissance possible. Celui qui contrôle l'extraction et le raffinage des métaux critiques, des terres rares, des composants électroniques, celui qui détient une énergie abondante et bon marché, celui qui a les chaînes logistiques sécurisées et efficaces, celui qui dispose d'ingénieurs, celui qui a la main sur ses données, celui qui a des logiciels et des systèmes souverains est le maître du champ de bataille de demain.

Ceux qui possèdent cet écosystème imposeront les règles. Les autres subiront.

Un réveil brutal pour l'Europe : le rebond de la balle, l’écho du canon
Le continent européen conserve des savoir-faire remarquables, des industries d’excellence, des armées professionnelles compétentes, mais il souffre d’un mal stratégique majeur, à savoir les dépendances multiples et croisées qu'il s'est lui-même infligé avec la mondialisation dont il se croyait le maître. Au total, l'Europe connaît la fragmentation industrielle, la lenteur décisionnelle très bureaucratisée, une crise d'insuffisance majeure, la difficulté à massifier hors des paradigmes néolibéraux de la puissance financière. La crise COVID n'a finalement permis aucune prise de conscience : quand c'est la guerre, le potentiel adversaire ne vend plus, ils stocke, surtout s'il est le producteur.

Or la guerre robotisée favorisera la série, la standardisation, la redondance, la rapidité de cycle. Elle punira les structures bureaucratiques, les coûts explosifs, les programmes trop lents, les défaut de production industrielle, les incapacités à produire de l'énergie bon marché.

On peut mépriser ces démonstrations asiatiques, sourire devant un robot joueur de ping-pong, parler de gadget, mais c’est souvent ainsi que les civilisations déclinent, en confondant signaux faibles d'un autre monde et de nouveaux paradigmes qui viennent, et anecdote. Avant la conquête de Constantinople par les Turcs le 29 mai 1453, il est dit qu'on dissertait sur le sexe des anges – un wokisme avant l'heure – dans une ville qui se considérait imprenable. La prise de Constantinople par Mehmed II est l’un des grands exemples d’irruption d’une modernité militaire face à des défenses héritées d’un autre âge. Mehmed II utilisa de très grosses bombardes, des canons géants, capables de frapper les célèbres murailles théodosiennes de Constantinople, réputées presque imprenables depuis des siècles. Parmi elles, la plus célèbre fut conçue par Orban, un fondeur d’origine hongroise. Ces pièces tiraient des projectiles de pierre massifs et ouvraient des brèches progressivement. Cette technologie émergente rendait obsolète un système défensif longtemps dominant ; les murailles qui avaient protégé la ville pendant près d’un millénaire furent dépassées par l’artillerie à poudre et une organisation stratégique comme logistique nouvelle.

Revenons à notre robot pongiste. Ce que beaucoup regardent comme un match anodin, ou des activités mécaniques robotisées sportive, sont peut-être les signaux de la prochaine révolution militaire. La table de ping-pong n’est qu’un banc d’essai. Le véritable objectif est ailleurs. Le problème n'est pas de craindre, comme dans le célèbre film Terminator, un renversement de l'humanité par une IA utilisant des robots combattants quasi indestructibles pour nous éliminer, mais qu'apparaissent de nouveaux systèmes d'arme, entraînant une modification radicale de l'art de la guerre, sa philosophie même, et que nous ne soyons pas prêts.

L’ordre mondial de demain opposera moins démocraties et autocraties, moins continents et idéologies, que producteurs souverains et clients dépendants. D’un côté, ceux qui sauront transformer intelligence artificielle, robotique, énergie et industrie en puissance concrète. De l’autre, ceux qui subiront la loi technologique des premiers.
Dans tous ces domaines, la Chine a plusieurs longueurs d'avance et nous pourrions être les témoins d'une inversion du « siècle de l’humiliation ».

9 avril 2026

Kuzmanovic Georges
8/4/2026

Israël fait tout pour casser le cessez-le-feu et provoque l'escalade de la guerre illégale menée au Liban


Plus d'une centaine de bombardements dans tout le pays. des dizaines de morts, des centaines de blessés et des dizaines de milliers de réfugiés supplémentaires.
• Guerre des "12 jours" en juin 2025.
• Entraînement des États-Unis dans la guerre contre l'Iran le 28 février.
• Guerre sans fin et criminelle contre les Palestiniens
Le gouvernement fasciste et fanatique religieux de Netanyahou veut la guerre totale dans le Proche et le Moyen-Orient, le nettoyage ethnique des Palestiniens, faire le Grand Israël biblique, la destruction de l'Iran (quel que soit son "régime"). Et tant pis, même pour les habitants d'Israël, car en retour cela peut fort mal finir pour les habitants de ce pays.
Il ne peut y avoir aucune solution dans la région sans sanctions internationales. Les États-Unis doivent cesser de soutenir sans conditions Israël.

8 avril 2026

Georges Kuzmanovic (Fréquence Populaire Média)
8/4/2026

Cessez-le-feu Iran–États-Unis – victoire iranienne ou prélude à l'intensification de la guerre

Cessez-le-feu fragile, victoire revendiquée par tous. L’Iran crie succès, Washington parle de triomphe, mais rien n’est réglé. Désaccord sur le Liban, détroit d’Ormuz sous tension, négociations incertaines. Est-ce le début d'une paix ou une pause stratégique avant une possible reprise de la guerre ?


Un cessez-le-feu fragile qui ressemble à une victoire iranienne, mais peut masquer une pause stratégique

Après plus de cinq semaines d’affrontements, l’annonce d’un cessez-le-feu de deux semaines entre l’Iran et les États-Unis, incluant Israël mais entouré d’ambiguïtés majeures, apparaît moins comme une sortie de crise que comme une suspension instable. Les déclarations contradictoires, l’incertitude sur le Liban, l’absence d’accord clair sur les termes politiques et les mouvements militaires en cours suggèrent une pause tactique davantage qu’un véritable tournant. À ce stade, la situation peut donner l’impression d’une victoire iranienne, mais cette lecture reste précaire tant les paramètres militaires et diplomatiques demeurent mouvants.

Des scènes de liesse ont été observées en Iran, où l’annonce du cessez-le-feu est perçue comme la preuve que le pays a tenu face à une campagne militaire destinée, selon Téhéran, à provoquer l’effondrement du régime. À Washington, à l’inverse, l’administration américaine affirme avoir remporté une « victoire décisive ». Ce double récit illustre, certes, le fait que chacun parle à sa population cible, mais surtout l’incertitude stratégique du moment. Car si victoire américaine il y a, elle paraît paradoxale. Le régime iranien est toujours en place, l’Iran conserve sa capacité de nuisance régionale et sa puissance militaire balistique, et le détroit d’Ormuz s’impose désormais comme un levier politique central contrôlé par l'Iran.

Une victoire aux conséquences stratégiques inversées

Dans cette configuration, la victoire revendiquée par Washington pourrait se traduire par un résultat inverse à l’objectif initial. L’Iran demeure intact politiquement malgré les frappes, le détroit d’Ormuz devient un instrument de pression durable, les monarchies pétrolières apparaissent plus vulnérables, et l’Iran se trouve renforcé comme puissance régionale incontournable. À terme, cela pourrait conduire à un repositionnement stratégique où certains États du Golfe chercheraient davantage à composer avec Téhéran, sous l’ombre portée de la Chine et de la Russie.

Le cessez-le-feu prévoit la réouverture du détroit d’Ormuz pendant deux semaines, mais selon des modalités largement favorables à l’Iran. Les navires devront obtenir l’autorisation des forces iraniennes, et la possibilité d’un péage a été évoquée. Avec près de 3 000 navires en attente et moins de 200 passages quotidiens possibles, la reprise du trafic s’annonce lente et sous contrôle. Ce mécanisme transforme Ormuz en outil politique et économique. Même symbolique, un droit de passage représenterait des recettes quotidiennes importantes et surtout une reconnaissance de facto du rôle iranien dans la sécurisation du détroit.

Cette évolution est l’un des effets stratégiques majeurs du conflit. Avant la guerre, la fermeture d’Ormuz restait une menace théorique. Les combats ont démontré que quelques drones, mines et embarcations suffisaient à perturber durablement la navigation mondiale. Le détroit devient ainsi une arme stratégique permanente. Ce basculement constitue probablement l’un des échecs d’analyse les plus significatifs pour Washington et ses alliés.

Un accord encore flou et contesté

Les contours du cessez-le-feu restent néanmoins très incertains. Les autorités iraniennes évoquent un plan en dix points servant de base aux négociations, comprenant la levée des sanctions, des garanties de non-agression, la reconnaissance de l’enrichissement nucléaire et un rôle iranien dans la gestion d’Ormuz. La Maison Blanche affirme au contraire que ces conditions ne correspondent pas à l’accord conclu. Cette divergence traduit l’absence de texte commun et confirme le caractère fragile de la trêve.

La médiation aurait été rendue possible par l’intervention du Pakistan, avec un rôle décisif de la Chine, qui se serait proposée comme garant du processus. La Russie a également pesé en arrière-plan. Cette configuration diplomatique illustre l’émergence d’un cadre de négociation où les puissances occidentales ne sont plus seules maîtresses du jeu. L’ouverture de discussions à Islamabad confirme cette évolution vers une diplomatie multipolaire.

Mais la principale zone de friction concerne le Liban. L’Iran affirme que le cessez-le-feu inclut ce théâtre. Israël et les États-Unis soutiennent l’inverse. Le bureau du Premier ministre israélien a explicitement indiqué que les opérations contre le Hezbollah dans le sud du Liban se poursuivraient. Des frappes israéliennes ont d’ailleurs été signalées peu après l’annonce de la trêve. Cette divergence crée un risque immédiat de reprise des hostilités.

Téhéran a déjà averti que la poursuite des frappes au Liban pourrait remettre en cause la réouverture du détroit d’Ormuz. Ce lien entre Liban et navigation maritime transforme la trêve en équilibre extrêmement fragile. La guerre pourrait reprendre non pas directement entre l’Iran et les États-Unis, mais par escalade indirecte via le Hezbollah.

Une pause stratégique plutôt qu’une paix

Plusieurs hypothèses circulent sur les motivations réelles du cessez-le-feu. Les États-Unis pourraient chercher à gagner du temps pour repositionner leurs forces dans la région. L’observation des mouvements militaires (concentration ou dispersion) sera déterminante pour comprendre l’intention stratégique. Certains analystes évoquent la nécessité pour Israël de reconstituer ses stocks d’intercepteurs après des semaines d’engagement intensif. D’autres avancent l’hypothèse d’un arrêt temporaire après l’échec d’opérations offensives récentes.

Le Pentagone a d’ailleurs laissé entendre que la campagne militaire pourrait reprendre immédiatement si les négociations échouent. Cette position confirme que le cessez-le-feu n’est pas conçu comme une paix, mais comme une suspension conditionnelle. Dans ce contexte, chaque camp tente de transformer la pause en avantage stratégique.

Les divisions internes iraniennes jouent également un rôle. Les partisans d’une escalade militaire auraient été déçus par la trêve, tandis que les pragmatiques y voient une opportunité de consolider les gains politiques. Le régime sort affaibli matériellement, mais renforcé symboliquement. Le peuple iranien reste la principale victime, confronté à des destructions importantes et à un probable durcissement politique interne.

Un échec stratégique pour Washington et Tel-Aviv ?

Le conflit met en lumière une double erreur d’analyse majeure. La première concerne la résilience du système politique iranien. Malgré l’élimination de nombreux responsables, la structure de commandement a continué de fonctionner. Le pari d’un effondrement rapide ne s’est pas réalisé. La seconde erreur concerne le détroit d’Ormuz, devenu un levier stratégique majeur pour Téhéran.

À ces éléments s’ajoutent des conséquences géopolitiques plus larges, à savoir une crédibilité américaine fortement écornée, un accroissement de la puissance de la Chine et de la Russie, l'affirmation d’une diplomatie alternative menée par les pays du Sud Global. La tentative au Conseil de sécurité de l’ONU d’autoriser l’ouverture du détroit par la force a échoué face au veto russo-chinois. Ce blocage illustre l’impossibilité d’une solution coercitive internationale et renforce la centralité de la négociation.

Dans ce contexte, la trêve apparaît comme une sortie diplomatique après l’échec de la stratégie militaire. La force n’a pas permis d’obtenir les objectifs politiques initiaux. La diplomatie, soutenue par des puissances extérieures, impose désormais le tempo.

Une paix encore improbable

Malgré l’arrêt temporaire des combats, les chances d’une paix durable restent faibles. Les divergences sur le Liban, l’absence d’accord sur les conditions politiques et la possibilité d’une reprise rapide des opérations maintiennent un risque élevé d’escalade. Chaque cessez-le-feu dans ce conflit a jusqu’ici précédé une nouvelle phase de combats.

Si la situation se stabilisait, l’Iran pourrait apparaître comme le principal bénéficiaire stratégique : maintien du régime, reconnaissance implicite de son rôle régional, contrôle sur Ormuz, renforcement diplomatique, perception internationale très positive dans le Sud Global. Mais cette lecture dépend entièrement du respect de la trêve. La moindre violation pourrait relancer le cycle de confrontation.

Pour l’heure, le cessez-le-feu ressemble à une victoire iranienne sur le plan politique, mais à une victoire instable, suspendue à des équilibres militaires fragiles. La guerre n’est pas terminée ; elle est simplement entrée dans une phase d’incertitude où diplomatie et stratégie s’entremêlent. Les prochains jours, et notamment la question du Liban et les mouvements militaires américains, détermineront si cette pause marque le début d’un compromis durable ou seulement l’entracte d’une nouvelle escalade.

D'ailleurs, à l'heure où nous écrivons et selon l'agence iranienne officielle Fars, le détroit d'Ormuz semble à nouveau être bloqué par l'Iran, suite à l'attaque israélienne sur le Liban (à Beyrouth) qui selon les premiers bilans aurait fait plus de 90 morts et plus de 720 blessés selon le ministère de la santé libanais.

Tout est fragile et instable.

3 février 2026

Georges Kuzmanovic
30/1/2026

Macron, la résistance en vitrine, la soumission en coulisses

Pendant que Macron et les médias aux ordres surjouent la « résistance » depuis Davos, la France continue à être bradée. Industries stratégiques, défense, technologies, la souveraineté est toujours sacrifiée sur l’autel de l’alignement américain. LMB, Exaion : chronique d’une trahison industrielle.


« On ne ment jamais tant qu'avant les élections, pendant la guerre et après la chasse. »
Georges Clémenceau

Résistance en carton, trahison en acte

Ils osent tout. Et c’est même à cela qu’on les reconnaît.
Depuis Davos, depuis les salons feutrés de la globalisation heureuse – quoique de moins en moins heureuse, avec le voile des illusions levé par le Premier Ministre canadien, Mark Carney –, depuis les tribunes médiatiques et européennes où l’on se gargarise de grands mots, Emmanuel Macron et sa cour rejouent la scène de la « résistance ». Résistance à Trump, résistance aux nationalismes, résistance aux vents mauvais. Une posture. Un décor. Une mise en scène. Car pendant qu’on vend aux Français le roman d’un président courageux, seul face à l’Empire, la réalité, elle, est d’une brutalité glaçante. La France continue de se livrer, morceau par morceau, aux intérêts américains.

Cette « résistance » est reprise comme un seul homme par des médias dociles, empressés, presque enthousiastes. À commencer par Radio France, qui semble avoir oublié qu’elle n’est pas une radio présidentielle du temps de l'ORTF, ni un service après-vente de l’Élysée, ni un relais des dogmes de Bruxelles, mais un bien public au service de tous les Français, dans leur pluralité politique, sociale et culturelle. À l’antenne, la dramaturgie est rodée : Macron en rempart, l’Europe en bouclier, la souveraineté en slogan. Dans les faits, c’est une liquidation. et rien ne change. On se gargarise de mots, mais on n'agit pas, voire on fait le contraire de ce qui est déclaré, car les solutions aux crises ne peuvent jamais venir de ceux qui les ont créées.

La souveraineté en discours, la soumission en pratique

Car pendant qu’on singe la résistance, Macron écrit des tweets enamourés et obséquieux à Donald Trump – . Pendant qu’on feint la fermeté, on multiplie les courbettes. Comme Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, dont la mission semble moins de défendre l’Europe que d’organiser son alignement et de bien rester dans le giron américain, quand bien même Washington traite les Européens comme un paillasson. Tout cela est grotesque. Ils parlent d’indépendance stratégique, mais ils agissent comme des intendants.

Le mot juste, celui qu’ils refusent de prononcer, c’est dépendance. Dépendance militaire, dépendance énergétique, dépendance industrielle, dépendance technologique. Et une dépendance voulue. Et cette dépendance implique, toujours et encore, la vente des fleurons français, la dépossession méthodique, la mise sous pavillon étranger de secteurs vitaux.

On ne gouverne plus un pays, on le met en pièces détachées.

Quand la trahison n’est plus une métaphore

Il arrive un moment où les mots doivent retrouver leur sens. Trahison. Ce terme n’est pas un excès de langage, ce n’est pas une figure de style. L'article 411-6 du code pénal est clair sur la trahison : « Le fait de livrer ou de rendre accessibles à une puissance étrangère, à une entreprise ou organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou à leurs agents des renseignements, procédés, objets, documents, données informatisées ou fichiers dont l'exploitation, la divulgation ou la réunion est de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation est puni de quinze ans de détention criminelle et de 225 000 euros d'amende. »

Quinze ans de détention criminelle.

Quinze ans.

Et que faisons-nous aujourd’hui ? Nous livrons, nous cédons, nous abandonnons, souvent en catimini, parfois sans même le cacher, des entreprises sensibles, stratégiques, cruciales. On appelle cela des « opérations économiques ». On maquille cela en « attractivité ». Mais c’est une abdication, et toujours au profit des Etats-Unis, dont Emmanuel Macron a reçu le prix de l'employé de l'année avec son « Global Citizen Award » de l'Atlantic Council remis le 24 septembre à New-York des mains mêmes de Larry Fink, PDG de BlackRock.

Prenons l’exemple d’Exaion, une filiale high-tech d’un géant public comme EDF, spécialisée dans le calcul haute performance, le cloud sécurisé, la cybersécurité, l’intelligence artificielle, la blockchain. On parle là de trois supercalculateurs, d'infrastructures critiques, de données sensibles. Sur les estrades de l'Union européenne et sur les plateau télé, les dirigeants européens et spécifiquement les Français parlent « d'indépendance européenne » de « souveraineté », en particulier dans le numérique, pour « résister » au GAFAM. Et pourtant, le gouvernement Macron envisage, par le biais de la Direction générale du Trésor, d’en autoriser la vente au géant américain Mara. Voilà où nous en sommes : au moment même où l’on parle de guerre hybride, de cybermenaces, de compétition technologique mondiale, la France se dépouille elle-même. Contre l'avis de ses experts !

Ce n’est plus de l’inconscience. C’est une faute historique.

Industrie de défense, la braderie continue

Le carnage continue, au ministère de l'économie, où le ministre, Roland Lescure, est spécifiquement chargé de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique – ça c'est pour la façade officielle, dans l'arrière-cour, il autorise discrètement en décembre dernier des cessions qui défient l’entendement.
Ainsi, LMB Aerospace (ou LMB Fans & Motors) est cédé au groupe américain Loar.
C'est quoi ? LMB est une entreprise française de taille intermédiaire implantée à Malemort-sur-Corrèze depuis 1956, spécialisée dans le secteur de la défense. Elle conçoit et produit des moteurs ainsi que des systèmes de ventilation électrique destinés à des usages militaires, aéronautiques, spatiaux et liés à l’industrie des semi-conducteurs. Ses équipements sont notamment intégrés à des programmes majeurs tels que l’avion Rafale, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), les hélicoptères Tigre d’Airbus, le char Leclerc ou encore le porte-avions Charles de Gaulle... Une paille !
Quand on sait que les États-Unis font tout pour bloquer les ventes de Rafale au profil de leur fer à repasser F-35 on peut se demander s'il n'y a pas trahison. Car, demain, les États-Unis pourront exiger que le Rafale ne soit pas vendu à tel ou tel État, car... une de ses composantes est maintenant formellement « américaine ».
On sait maintenant que Roland Lescure a forcé cette vente. En effet, la DGA (Direction Générale de l'Armement) s'y opposait ! Et pour cause, le cœur industriel de notre défense, transféré avec la légèreté d’un dossier administratif.

Le gouvernement répond « garanties » oiseuses. De « cloisonnement ». De « golden share ». Mais qui peut croire une seconde à ces contes pour enfants ? La souveraineté ne se protège pas avec des promesses, mais avec la maîtrise pleine et entière des chaînes industrielles, des brevets, des savoir-faire, de l’information.

À ce niveau, l’erreur n’est pas permise. Et pourtant, elle devient système.

Macron, Lescure, et la continuité du désastre

Mais pourquoi s’étonner ? Roland Lescure ne fait que prolonger une ligne. Celle de Macron lui-même, bien avant 2017. Quand il était déjà au ministère de l’Économie, quand il a laissé partir Alstom à General Electric. Quand l’extraterritorialité du droit américain faisait plier la France. Quand un dirigeant français d'Alston, Frédéric Pierucci, était broyé par le Department of Justice et que Paris détournait le regard.

Depuis, c’est une longue liste. Une hémorragie. Une France bradée. Des centaines d’entreprises stratégiques absorbées, délocalisées, dissoutes dans des intérêts étrangers, le plus souvent américains, parfois allemands. Et toujours le même discours : modernité, Europe, compétitivité. Toujours la même réalité : dépossession.

Ils ont désindustrialisé le pays. Ils ont aggravé la dette. Ils ont sabordé la puissance de la France. Ils ont transformé une nation indépendante en marché ouvert, en terrain de chasse, en colonie économique consentante.

La caste doit tomber

Cette caste dirigeante, installée depuis trente ans, ne défend plus la France. Elle la gère comme un portefeuille. Elle ne pense plus en termes de peuple, mais en termes de flux. Elle ne sert plus l’intérêt national, mais des réseaux, des dogmes, des alliances et surtout des intérêts économiques et stratégiques américains. Cette caste a été élevée pour servir Washington, c'est son idéologie profonde que même l'annexion annoncée du Groenland ne parvient pas à faire dévier.

Ils parlent de résistance, mais ils capitulent. Ils parlent de souveraineté, mais ils vendent. Ils parlent de République, mais ils agissent contre la nation. Le constat est là, clair et net, ainsi que l'avait formulé feu le député Olivier Marleix dans son rapport parlementaire tiré de la Commission d’enquête sur les décisions de l’État en matière de politique industrielle, notamment dans les cas d’Alstom, d’Alcatel et de STX.

Il faut que cela cesse. Il faut que ce système soit politiquement balayé. Car demain, que restera-t-il ? Une armée dépendante, une industrie amputée, une technologie sous contrôle étranger, une nation réduite à la gesticulation.

La souveraineté n’est pas un slogan. C’est une ligne rouge.

Et ceux qui la franchissent devront répondre devant l’Histoire. Et peut-être, un jour, devant la loi.

Fréquence Populaire Media

30 janvier 2026

Scoop : un ambassadeur russe travaillait pour la Russie

Kuzmanovic Georges


- 29/1/2026 - Alexandre Orlov, ambassadeur officiel de Russie en France de 2008 à 2017, est accusé d’être un espion caché… en plein jour. Pour la touche suspense, on parle du « KGB », disparu depuis trente ans. L'Express confond diplomatie et infiltration clandestine. Ridicule et russophobie à son paroxysme.

Un « scoop » construit... sur les attributs du métier d'ambassadeur

Ce que L’Express semble découvrir avec effroi, c’est qu’un ambassadeur russe défend les intérêts de la Russie... ce qui a tout l’air d’une découverte du fil à couper le beurre.
Il faut tout de même rappeler une évidence élémentaire. Un ambassadeur est précisément chargé de représenter son pays, de promouvoir ses positions, sa culture, ses intérêts stratégiques. À ce compte-là, qualifier Orlov « d’agent d’influence » n’a rien d’une révélation. C’est même un truisme, vu que c'est la fonction même d'un ambassadeur : il représente son pays, donc les intérêts de son pays. Le pays d'accueil peut l'écouter ou pas, voire l'expulser, mais pas l'accuser de faire son métier public.

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7 janvier 2026

Kuzmanovic Georges
6/1/2026

Le Groenland sera américain - le révélateur de l'impuissance européenne


Le Groenland n’est plus seulement un territoire arctique isolé : il est au cœur d’une bataille mondiale pour les ressources et l’influence. Sous l’impulsion de Donald Trump, les États-Unis s’apprêtent à en prendre le contrôle. L’Europe, elle, regarde passer l’histoire.

“Les grands pays le sont pour l'avoir voulu.”
Charles de Gaulle

Le cas du Groenland est le révélateur brutal du déclassement stratégique des pays d'Europe

L’image pourrait prêter à sourire si elle ne traduisait pas en réalité un basculement historique. Voir les dirigeants européens – en particulier les plus atlantistes – s’agiter, s’indigner, parfois s’affoler face à la perspective désormais certaine d’une prise de contrôle américaine du Groenland, dit tout de l’état de faiblesse stratégique des Etats qui composent l'Union européenne - celle-ci n'ayant aucune envergure stratégique, quoi qu'en pense Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron, Kaja Kallas ou Raphaël Glucksmann dans leurs fantasmes fédéralistes.

Cette évolution n’est pas un coup de tonnerre isolé. Elle est l’aboutissement de plus de trente années d’abandon progressif de toute autonomie politique, militaire et diplomatique de chacun des Etats européens pris individuellement au profit des États-Unis - l'Union européenne actuelle ayant été un des vecteurs principaux de cette inféodation, ainsi que l'avais parfaitement compris le Général de Gaulle. Depuis le traité de Maastricht, l’Union européenne a renoncé à exister géopolitiquement autrement qu’en tant que prolongement occidental de Washington. Son fonctionnement même empêche les Etats membres de toute autonomie stratégique ; on le voit avec la Hongrie et ses petites velléités de souveraineté. L'annexion du Groenland ne sera qu’une étape supplémentaire – et spectaculaire – dans cette dynamique.

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20 novembre 2025

Georges Kuzmanovic

L’Ukraine sacrifiée sur l’autel du réalisme américain

-20/11/2025- Les États-Unis et la Russie discutent en secret du futur de l’Ukraine. Entre avancée militaire russe, scandales à Kiev et désengagement américain, un nouvel ordre stratégique se dessine, révélant le basculement stratégique des États-Unis et l’impuissance croissante de l’Union européenne.

Photo by Jørgen Håland / Unsplash

Alors que Kiev vacille et que Moscou impose son tempo, Washington négocie directement avec le Kremlin, laissant les Européens sans prise sur la fin possible du conflit.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les négociations entre Washington et Moscou au sujet de la guerre en Ukraine n’ont en réalité jamais cessé. Elles ont simplement avancé loin des regards, dans la continuité des premiers échanges menés en Arabie saoudite. Les brusques accès de colère du président américain, régulièrement mis en scène à propos de l’attitude jugée négative de Vladimir Poutine, ou des blocages institutionnels à Washington, relèvent davantage de la communication interne que de divergences réelles. Ils visent avant tout les opinions occidentales, les dirigeants européens et un Congrès largement va-t-en-guerre, afin de préserver la marge de manœuvre de la diplomatie américaine.

Car la réalité est tout autre : ces négociations illustrent le lent mais certain désengagement stratégique des États-Unis d’Ukraine. Washington transmet progressivement à une Union européenne dépassée – dirigée par des responsables sans vision stratégique, prisonniers de postures martiales – l’immense fardeau politique, militaire et financier du conflit. Alors que Macron, Starmer, Merz ou von der Leyen multiplient les déclarations belliqueuses, jusqu’aux propos délirants du chef d’état-major français, le général Fabien Mandon, appelant à se préparer à une guerre contre la Russie dans trois ou quatre ans et à « sacrifier nos enfants », les États-Unis, eux, se repositionnent dans un monde désormais multipolaire.

Un Zelensky fragilisé, un plan imposé

C’est dans ce contexte que s’inscrit la dernière initiative diplomatique américano-russe révélée par Axios. Le 19 novembre au soir, Kiev annonçait avoir reçu une nouvelle offre de négociation venue de Washington, mais élaborée sans même consulter les autorités ukrainiennes – déjà un classique et qui se répétera, on peut ajouter que les Européens non plus n'ont pas été « consultés ». L’émissaire américain Steve Witkoff et son homologue russe Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain russe, auraient mis au point ce plan lors d’une visite de ce dernier aux États-Unis en octobre.

Cette démarche survient au pire moment pour Volodymyr Zelensky, affaibli par un vaste scandale de corruption dans le secteur énergétique, qui a entraîné la démission de deux ministres et d’un proche du président, juste avant des perquisitions menées par la justice. En réalité, Witkoff et le Kremlin cherchent à convaincre Donald Trump de faire pression sur Kiev pour qu’il accepte un accord favorable à Moscou, profitant du contexte politique et informationnel très défavorable à l’Ukraine. Dans le même temps, l’armée russe progresse dans l’est du pays et intensifie ses frappes contre les infrastructures énergétiques et les civils à l’approche de l’hiver.

La réalité stratégique pousse Washington à négocier

Les réalistes de Washington n’ont plus réellement le choix : la situation sur le terrain, l’essoufflement militaire ukrainien et la solidité résiliente de l’économie russe rendent toute stratégie d’usure illusoire.
Contrairement aux prédictions répétées en 2022 annonçant l’effondrement économique du Kremlin, la Russie a résisté aux sanctions, tout en développant des secteurs entiers de production souveraine. L'industrie aéronautique civile en est l’exemple le plus frappant : donnée moribonde il y a trois ans, elle signe aujourd’hui des contrats d’exportation avec l’Inde, démontrant l’ampleur des erreurs d’analyse en Europe et l’ineptie de la doctrine visant à « mettre la Russie à genoux ».

Sur le plan géopolitique, Washington mesure également les conséquences de son entêtement : la guerre en Ukraine a accéléré l’essor des BRICS et l’érosion progressive de l’hégémonie du dollar sur l'économie mondiale. Dans le grand affrontement stratégique avec la Chine, les États-Unis ne peuvent pas se permettre de pousser la Russie dans une dépendance totale vis-à-vis de Pékin. Henry Kissinger, George Kennan, John Mearsheimer et d’autres réalistes le martèlent depuis des décennies : une alliance russo-chinoise, à plus forte raison incluant l’Iran, serait rédhibitoire pour les intérêts américains. On peut à ce titre également relire le livre de Zbigniew Brzeziński, Le grand échiquier (1996) : « Pour les États-Unis, le pire des scénarios serait une grande coalition de la Chine, la Russie et peut-être l'Iran (...) unie par une détestation commune des États-Unis. Dans un tel cas, la Chine serait plus probablement le leader, et la Russie un suiveur. » – le « pire des scénarios » s'est en fait réalisé, ironiquement en raison de la volonté américaine d'étendre l'OTAN à l'Ukraine. On comprend la nécessité impérieuse pour Washington, sinon de le briser, au moins de l'atténuer.

Mais la question nucléaire ajoute encore à l’urgence. Depuis la sortie américaine du traité ABM sous Bush fils (2002) puis du traité INF sous Trump (2019), la course aux armements a repris. La Russie domine désormais dans le domaine des missiles hypersoniques, dictant en partie les orientations stratégiques américaines. D’où l’intérêt croissant à Washington pour un nouvel accord de sécurité globale, incluant cette fois la Chine, l’Inde et les puissances nucléaires émergentes, afin d’éviter une spirale ruineuse.

Les points clés du plan russo-américain

Le nouveau projet de Washington et Moscou aborde quatre grands domaines :
1. la paix en Ukraine ;
2. les garanties de sécurité ;
3. la sécurité du continent européen ;
4. le rapprochement entre les États-Unis et la Russie.

Comme les précédents, ce plan reprend largement les exigences du Kremlin. Il prévoirait :
• une reconnaissance internationale de la souveraineté russe sur la Crimée et les régions du Donbass, de Donetsk, de Kherson et de Zaporijia ;
• une réduction de moitié de l’armée ukrainienne, limitée à 400 000 hommes ;
• l’interdiction pour Kiev de détenir des armes de longue portée ;
• une Ukraine neutralisée, exclue de l’OTAN et sans présence militaire occidentale ;
• la levée des sanctions internationales et la restitution des avoirs russes gelés, intérêts compris.

Autant dire une défaite stratégique nette pour l’OTAN et l’Union européenne, conséquence directe de leurs propres erreurs d’analyse et de posture.

L’Europe surprise, impuissante, paralysée

Les Européens ont été pris de court – comme à chaque fois. Merz, Macron et Starmer ont immédiatement tenté de réagir lors d’un dîner improvisé à Berlin le 18 novembre, rappelant leur refus catégorique de tout accord conclu sans l’Ukraine. Mais leur marge de manœuvre est inexistante : ils ne disposent ni du rapport de force militaire, ni du poids diplomatique, ni même du réalisme politique nécessaires pour peser sur le cours des négociations.

L’Europe continue de se payer de mots : elle parle sanctions, fermeté, pression accrue sur Moscou, alors même qu’elle est incapable d’augmenter réellement son soutien militaire à Kiev. Pire encore : ces postures conduisent à un affaiblissement économique massif du continent, aggravant la crise énergétique et la dette publique dans un contexte de récession sur le continent, particulièrement en Allemagne, au Royaume-Uni et en France.

Sur le terrain : l’effondrement ukrainien

Pendant que les chancelleries s’agitent, la Russie poursuit son offensive. Pokrovsk, Mirnograd et Koupiansk tombent ; Slaviansk pourrait suivre rapidement. L’armée russe frappe massivement les infrastructures énergétiques, ferroviaires et industrielles, y compris loin de la ligne de front. Trois ans de discours occidentaux annonçant la fin imminente des stocks de missiles russes se heurtent depuis à la réalité d'une Russie apte à produire trois fois plus de moyens militaires que l'ensemble des pays OTAN réunis, et dont pourtant le PIB est 10 fois supérieur.

Quant à l’Ukraine, les pertes humaines sont colossales – 1,5 million de morts selon certaines estimations, plus de 600 000 déserteurs – et 14 millions de citoyens ont fui vers l’Europe ou la Russie (recensement ukrainien récent). La société ukrainienne est brisée, l’économie exsangue et politiquement Zelensky ne tient que par une autorité martiale qui ne repose plus que sur une légitimité faible.

Un théâtre diplomatique pour masquer l’impuissance

Les réactions européennes sont prévisibles : condamnations verbales, indignation morale, dénonciation des « attaques brutales » de Moscou (elles le sont). Le Quai d’Orsay parle d’agression inacceptable ; le ministre français Jean-Noël Barrot affirme que « la paix ne peut pas être la capitulation de Kiev ».
On se paye de mots.

Mais derrière les grandes phrases se cache une vérité simple : l’Europe ne peut plus agir. La guerre a révélé l’absence de puissance militaire, diplomatique et stratégique du continent. Pour certains dirigeants, cette agitation pourrait même servir à détourner l’attention de leurs difficultés politiques internes – quitte à abandonner l’Ukraine à son sort.

Cette séquence historique tragique pour l'Europe annonce peut-être le nécessaire retour du réalisme en géopolitique. On l'espère au moins pour la France.


Georges Kuzmanovic est directeur de la publication et rédacteur en chef de Fréquence Populaire. Analyste Géopolitique. Ancien officier de l'armée française. Ancien humanitaire.

13 novembre 2025

Boualem Sansal enfin libre – mais la honte demeure !

Kuzmanovic Georges

-12/11/2025- Quelle joie d’apprendre la libération prochaine de Boualem Sansal, après des mois d’injustice. Son courage, sa droiture et sa parole libre ont triomphé des barreaux.
Il a été la victime de l'arbitraire et aussi la victime collatérale du différend géopolitique entre la France et l'Algérie.
Hier comme aujourd'hui ou demain, un écrivain, un artiste ne peut pas être un levier politique. Son arrestation en raison de son expression, de sa pensée, est toujours inacceptable.
Mais quelle honte pour la France ! Jadis patrie des écrivains et de la liberté, elle n’a même plus la force de faire entendre sa voix.
Il aura fallu que le président allemand intervienne pour obtenir ce que Paris n’a pas su imposer : la libération d’un grand auteur francophone.
Voilà où nous en sommes : la France réduite au murmure diplomatique, contrainte de déléguer sa parole.
Cela illustre malheureusement parfaitement ce que Emmanuel Macron a fait du second réseau diplomatique mondial : le 6ème, et une France brouillonne, faible, inaudible et incapable d'imposer ses vues à l'international.
Cette libération n’est pas un cadeau : elle a été arrachée par la mobilisation, par l’indignation, par la solidarité des consciences libres à travers le monde et en particulier du Comité International pour la Libération de Boualem Sansal.
Sans elles, Sansal serait encore derrière les murs.
Nous saluons son courage indomptable, son refus de plier, son exemple lumineux dans un monde où les obscurantismes se répandent.
Sa voix, elle n’a jamais été emprisonnée – elle a continué de défier la peur, de dénoncer la lâcheté et la censure.
Mais notre combat n’est pas terminé.
Nous n’oublions pas notre compatriote Christophe Gleizes, toujours détenu.
Comme Sansal aujourd'hui , il doit être libéré.

8 novembre 2025

Kuzmanovic Georges
7/11/2025

Macron trahit à nouveau les intérêts de la France – cette fois, ceux des agriculteurs

Depuis le Brésil, Macron déclare qu’il pourrait accepter le traité du Mercosur.
La FNSEA, à qui Macron avait affirmé "sa ferme opposition" à ce traité, est cocue : il avait simplement besoin d’elle pour étouffer la colère paysanne.
C’est un peu comme avec le Parti Socialiste : Macron agite la verroterie, et quelques dirigeants syndicaux ou politiques faibles (ou corruptibles) se laissent aisément berner.
Les Polonais, eux aussi, se sentent trahis par Macron.
En acceptant le Mercosur, Macron va achever de détruire l’agriculture française, incapable de rivaliser avec des pays qui n’ont ni les mêmes contraintes sociales, ni les mêmes normes écologiques, ni les mêmes coûts financiers.
Résultat : des assiettes françaises plus polluées et des campagnes désertées.
Il est d’ailleurs étonnant que certains soient encore surpris par une telle trahison.
Eh oui : Macron favorise l’industrie allemande, à bout de souffle, pour lui permettre de survivre encore un peu.
Tant pis pour la France.
Tant pis pour l’écologie.
Mais voilà : Macron se rêve, après 2027, président du Conseil européen.
Et pour y parvenir, il faut caresser les Allemands dans le sens du poil, ceux qui dominent l’Union européenne.
Quant aux Français, pour savoir où ils en sont, qu’ils lisent le livre de son principal ministre de l’Économie, Bruno Le Maire…
Il y est question de "renflement brun" – tout un programme.

6 novembre 2025

Théo Francken, un docteur Folamour néonazi ?

Georges Kuzmanovic
6/11/2025
Georges Kuzmanovic

Quand un ministre aux attaches néonazies se permet de menacer Moscou, ce n’est plus un « dérapage » : c’est une alerte rouge pour l’Europe. Francken, nostalgique assumé du VNV, parle aujourd’hui au nom de l’armée belge. Ses propos bellicistes révèlent une dérive brune qui gangrène les institutions.

Théo Francken, ministre de la Défense de Belgique (depuis février 2025, dans le gouvernement fédéral dirigé par Bart De Wever), mais également proche de groupes d'extrême droite, voire carrément néonazis, illustre la dérive stratégique et la confusion idéologique qui saisit nombre de dirigeants européens et interroge les « valeurs européennes » que l'Union européenne (UE) se glorifie de défendre en Ukraine.
Dans une interview récente du 30 octobre dans les médias Huomo et De Morgen, Théo Franken, très martial, n'a pas hésité à déclarer « nous raserons Moscou ». Aucune mesure, aucune diplomatie, mais de la communication hystérique et dangereuse, dans la continuation des propos insensés de la très belliciste Kaya Kallas, ministre des Affaires étrangères de l'UE – qui n'hésite pas à dire publiquement qu'il faut vaincre la Russie et la briser en quinze États différents, ce qui est très exactement le vieux projet néocon et qui n'est évidemment pas de nature à trouver un chemin vers la paix.

Théo Franken, ministre ou nostalgique du fascisme ?

Le parcours et l'idéologie profonde qui meuvent Théo Franken sont plus que douteux et ses propos marquent une dérive morale.

Morale, car il ne s'agit pas là d'un mot trop haut d'un politique qui s'emporte ou d'une boutade belge : Francken n’est pas un novice du scandale.
Figure emblématique de la N-VA ( Nieuw-Vlaamse Alliantie – parti nationaliste Flamand), il a connu une carrière politique flirtant non seulement avec l'extrême droite, mais avec les nostalgique du 3ème Reich allemand.

Le 14 octobre 2014, trois jours seulement après sa nomination comme secrétaire d’État dans le gouvernement Michel I, Theo Francken se retrouve au centre d’une tempête politique. L’opposition lui reproche d’avoir participé, avec le N-VA Ben Weyts (alors ministre flamand de la Mobilité et membre de son parti), au 90ᵉ anniversaire de Bob Maes. Ce dernier n’est pas un simple vétéran : sympathisant nazi, collaborateur et ancien membre du parti pro-hitlérien VNV (Vlaams Nationaal Verbond) durant la Seconde Guerre mondiale, il a ensuite fondé en 1950 le Vlaamse Militanten Orde (VMO), milice privée d’extrême droite interdite en 1983. Héritier direct des organisations collaborationnistes flamandes de l’entre-deux-guerres, le VMO incarne une continuité idéologique brune que la présence de deux ministres lors de cette célébration rend particulièrement choquante. Face au scandale, plusieurs partis exigent la démission de Francken et de Weyts.
Il n'en fut rien et Francken ne s'en excusa jamais.

Une nouvelle révélation ravive la polémique. On découvre, après cette première « gaffe », l'implication de Théo Francken dans l’organisation, en 2007, de réunions pour un groupe baptisé « VNV » – référence explicite au Vlaams Nationaal Verbond, formation ayant collaboré avec le régime nazi. Il y a quelques années encore, n'importe où en Europe, un tel passé aurait valu une opprobre générale et une démission – il n'en est rien de nos jours.

Sudpresse publie alors plusieurs courriels où Francken tient des propos à la fois menaçants et homophobes : il y écrit que ceux qui dévoileraient ces réunions néonazies secrètes « recevraient une balle » (sic!) ou seraient condamnés à « passer une nuit avec Christian Dutoit », homosexuel flamand bien connu – amis de la poésie bonjour. Ces messages ne laissent aucun doute sur l'idéologie profonde du ministre Fancken.

Figure de la ligne dure au sein de la N-VA, Theo Francken est souvent accusé de reprendre à son compte les thèmes du Vlaams Belang. Au point que ce dernier, parti d’extrême droite, lui a attribué un surnom révélateur : « Xerox », pour souligner qu’il ne ferait que copier ses positions.

Que l’homme chargé aujourd’hui des clés d’une armée ait un parcours politique entaché de liens et de rendez-vous peu compatibles avec les principes démocratiques – participation à l’anniversaire d’un sympathisant nazi ancien membre du VNV en 2014, organisation supposée de réunions flirtant avec des références au VNV – n’est pas un détail anecdotique. C’est grave et c'est un signal d’alarme.

La dissuasion nucléaire n’est pas une métaphore

En dehors du fait qu'on peut se demander par quels moyens magiques la Belgique pourrait raser Moscou, vu que ce pays ne dispose pas d'armes nucléaires, il s'agit là de propos non seulement maladroits, mais dangereux. Théo Franken, sûrement saisi par l'hubris du moment qui frappe les dirigeant européens, semble oublier qu'il parle là de la Russie, qui, elle, dispose de milliers d'armes nucléaires et des meilleurs vecteurs au monde, en particulier les missiles hypersoniques.
« Moscou rasée » a pour corolaire que toutes les villes d'Europe seront rasées.

Dire « nous raserons Moscou » quand on est ministre de la Défense d’un pays membre de l’UE, c’est irresponsable au sens le plus littéral. Nous parlons d’États nucléaires et d’un équilibre fragile. La rhétorique belliciste et jubilatoire, qui fantasme l’annihilation d’une métropole, n’est pas de la bravade stratégique ; elle est la marque d’un esprit qui a perdu de vue la réalité géopolitique élémentaire : une confrontation directe entre puissances nucléaires ne peut avoir d’issue autre qu’une catastrophe planétaire. Que des responsables publics s’y adonnent publiquement – ou s’entourent de nostalgies historiques qui renvoient à l’ombre du fascisme – est inacceptable. La politique doit tempérer la fureur, pas l’alimenter.

L’autre face de la même folie est la conversion du discours « anti-Poutine » en un délire stratégiquement suicidaire. On lit et on entend des propositions qui, sous couvert d’affronter l’agresseur, évoquent la « désintégration contrôlée » de la Russie, sa « division » en myriades de petits États – une proposition que des dirigeants du cercle atlantiste, y compris la dirigeante estonienne Kaja Kallas, n’ont pas totalement écartée lorsqu’ils ont évoqué l’idée que la Russie ne doive pas rester telle quelle après la période de guerre – comme si l'Ukraine et l'OTAN allaient gagner, ce qui en soi est une hallucination sévère par rapport au réel.
Un tel programme ressemble aux pires scénarios néoconservateurs : imposer la balkanisation d’une puissance continentale. C’est une folie stratégique et morale – et, c'est une folie pour laquelle l’Europe n’est pas équipée, sauf dans la tête de quelques esprits déséquilibrés.

Pourquoi ? Parce que diviser un État-continent, en particulier une puissance nucléaire, n’est pas une manœuvre diplomatique anodine. Imaginons dans un scénario de pure fiction absolument improbable que cela marche : la Russie est défaite et on la découpe en petits morceaux. Ce serait semer les graines d’innombrables conflits futurs, d’instabilités régionales chroniques et d’une prolifération de zones grises où des acteurs non étatiques et des puissances extérieures pourront prospérer. C’est aussi jouer avec un équilibre composé d’arsenaux militaires nucléaires ou classiques et d’alliances qu’aucun décideur sain ne devrait considérer comme une variable d’ajustement pour le prestige national ou pour le gain électoral.
Le vrai courage politique consiste à protéger la population – la sienne comme celle de l’autre – contre des options qui mènent à l’anéantissement.

Einstein l’avait déjà formulé avec génie et sobriété : « Je ne sais pas avec quelles armes la Troisième Guerre mondiale sera menée, mais la Quatrième Guerre mondiale le sera avec des bâtons et des pierres. »

Le premier devoir des dirigeants politiques à l'ère nucléaire est de préserver leur pays, et par extension l'humanité de l’apocalypse.
La responsabilité des dirigeants est donc de freiner l’inconscient collectif plutôt que de l’attiser.

Une dérive européenne

Mais la faute n’est pas que personnelle. Elle est collective. Il est légitime, sain et nécessaire de questionner les « valeurs européennes » lorsqu’un ministre d’un État membre peut se réclamer d’un nationalisme flirtant avec l’extrême droite, voire le nazisme, tout en tenant des propos qui mènent l’Europe vers les abysses.
On peut se demander si les fantasmes de Théo Francken, emprunt des tragédies de la deuxième guerre mondiale, à savoir la destruction de la Russie sont compatibles avec les valeurs que nous brandissons. « Démocratie, dignité humaine, rejet du totalitarisme » ne sont pas des slogans décoratifs : elles exigent cohérence et sanctions.
Peut-on encore prétendre être le bastion des droits humains si l’on tolère, à la tête des institutions, des personnalités qui fraternisent avec des héritages collaborationnistes et qui, en paroles, accompagnent la montée des tensions vers l’irréversible ? Non. Cela oblige à des choix clairs : mise à l’écart des nostalgiques, enquêtes sur les complicités idéologiques, et un effort réel de dénazification des élites politiques.

Ne nous méprenons pas : dénoncer la rhétorique de Francken et la surenchère stratégique n’est pas confondre la critique de la politique de dissuasion ou du soutien à l’Ukraine avec une posture pro-Poutine. Il est possible de soutenir la souveraineté ukrainienne – chacun est libre de ses convictions – d’aider les victimes et de condamner les agressions sans tomber dans la logique qui veut « anéantir » l’adversaire. La différence entre un démocrate et un va-t-en-guerre est simple : l’un agit pour limiter les souffrances humaines, l’autre propose la guerre et l’éradication comme politique d’État.

Enfin, la dimension idéologique est cruciale. Quand des hommes politiques roulent des mécaniques en s’abreuvant à des symboles ou à des réseaux qui sentent le passé le plus sombre de l’Europe, ils ne trahissent pas seulement la mémoire : ils trahissent l’avenir. Le néonazisme n’est pas une opinion respectable à intégrer dans le débat ; c’est une menace. Qu’un responsable public catalogue, minimise ou normalise ces attaches devrait suffire à le disqualifier. L’argument de la « ligne dure » sur l’immigration, la sécurité ou le commerce extérieur ne justifie pas la complaisance envers l’idéologie fasciste.

La Belgique, l’Europe, l’OTAN et l’Union doivent donc opérer trois choix clairs et urgents :
1. traiter conformément à la loi et à la déontologie toute preuve de connexions extrémistes néonazie chez des responsables publics ;
2. imposer une discipline rhétorique et institutionnelle – les ministres parlent au nom de leurs peuples, pas de leurs rancœurs personnelles ;
3. replacer la stratégie européenne dans le cadre le plus strict de prévention d’un conflit généralisé, en priorisant la diplomatie, le contrôle des armements et des mécanismes sérieux de désescalade.

Il ne s’agit pas d’un excès de prudence mais d’un impératif de survie. La planète ne peut pas être le champ d’expérimentation des frasques rhétoriques ou des vengeances idéologiques. Quand un ministre évoque la destruction d’une capitale, quand d’autres appellent à la dislocation d’États, la démocratie ne peut pas s’en remettre à la tempérance spontanée de l'Autre : elle doit agir, rappeler les limites, et rappeler que « valeurs européennes » n’est pas une formule vide mais un contrat – entre nations, entre générations – qui interdit l’inhumanité et la folie.

La politique sérieuse commence là où la bravade s’arrête. Si nous voulons encore parler de l’Europe comme d’un espace de civilisation, alors il faut être implacable envers ceux qui souhaitent sa dérive : néonazis, va-t-en-guerre et idéologues belligérants. Les mettre hors d’état de nuire n’est ni une censure ni un excès : c’est la condition minimale pour la paix.

Théo Francken, Ministre de la défense de Belgique - © BELGA

30 octobre 2025

Georges Renard-Kuzmanovic
Fréquence Populaire

L’Argentine, nouveau protectorat américain

-27/10/2025- Sous perfusion de dollars et sous influence américaine, Javier Milei gagne les législatives. Quarante milliards de “soutien” conditionnés à sa victoire : un scrutin transformé en référendum pro-Trump. La démocratie argentine n’a plus que l’apparence du choix. Sa souveraineté est enterrée.


Vote obligatoire, abstention record, aide étrangère massive : la victoire de Milei n’est pas celle d’un peuple souverain, mais d’une tutelle financière. L’ère Monroe renaît, et Buenos Aires en devient la première colonie politique du XXIᵉ siècle.

Milei a gagné, mais à quel prix ?
Vote obligatoire, abstention record, aide étrangère massive : la victoire de Milei n’est pas celle d’un peuple souverain, mais d’une tutelle financière. L’ère Monroe renaît, et Buenos Aires en devient la première colonie politique du XXIᵉ siècle.
Une victoire en trompe-l’œil, achetée à coups de 40 milliards $ et d’ingérences assumées.
Donald Trump, Elon Musk, l’Atlantic Council : tout Washington derrière Milei. L’Argentine ne vient pas de voter, elle vient d’être achetée. La démocratie argentine, elle, ne s’en relèvera pas si facilement.
Avec ces 40 milliards $ d’aide conditionnée à la victoire de Milei, Washington transforme l’Argentine en protectorat. Le vote est obligatoire, mais la souveraineté ne l’est plus. Sous les applaudissements de l'Atlantic Council, Milei qui en a été le lauréat cette année avec Emmanuel Macron, consolide son pouvoir. Derrière le vernis libéral, une réalité brutale : l’Argentine redevient une colonie financière.

Le dimanche 26 octobre 2025, l’Argentine a organisé ses élections législatives de mi-mandat afin de renouveler la moitié de la Chambre des députés et un tiers du Sénat.
Le résultat est indéniable : le parti du président Javier Milei, La Libertad Avanza (LLA, « La Liberté Avance ») s’impose comme première force : autour de 40,6 % des voix au niveau national. En face, la coalition pé­ro­niste de l’opposition, Fuerza Patria obtient un résultats moindre, autour de 31,7 %.
Le scrutin renforce la base parlementaire de Milei : son alliance triple ses sièges dans les deux chambres.


Principales forces politiques en Argentine lors du scrutin du 26 octobre 2025

- Libertad Avanza (Milei) – 40,6 % et obtient 64 nouveaux sièges
C'est un parti libertarien / d’extrême droite, anti-establishment, volonté d'un choc économique néolibéral, privatisations généralisées, suppression de l’inflation, dollarisation avancée de l'économie argentine (et donc mise sous tutelle). Corrélation forte avec l'expérience dramatique d'Augusto Pinochet au Chili et l'intervention des « Chicago boys » de l'école néolibérale d'économie de Chicago et de Milton Friedman.

- Fuerza Patria - 31,7% et obtient 44 nouveaux sièges
Coalition peroniste traditionnelle – héritière du péronisme, populisme de centre-gauche, dont la dernière grande figure fut Cristina Fernández de Kirchner (Présidente de l'Argentine de 2007 à 2015 et Vide-Présidente de 2019 à 2023), favorable à l'État providence et des dispositifs sociaux, soutien aux plus pauvres et faibles, pro services publics, proche des BRICS qu'ils devaient rejoindre en tant que membre à part entière, avant la décision de Miléi de rompre cet accord... à la demande des USA.

- Divers partis provinciaux, fédéralistes, de gauche radicale (ex. « Frente de Izquierda ») – mais marginalisés dans le duel entre les deux premiers. :

« Provencias Unidas » : 7% et 8 sièges
« Frente de Izquierda » : 4,7 % et 3 sièges
« Fuerzas provinciales » : 4,4 % et 6 sièges

La participation fait partie des premiers signaux d’alarme : environ 67,9 % de taux de participation, soit le niveau le plus bas depuis le retour de la démocratie en 1983 pour une élection nationale ! Et... dont très peu de commentateurs ont fait état, y compris en Europe.
Il faut préciser que le vote est obligatoire en Argentine depuis de nombreuses années – ce qui rend ce taux faible d’autant plus inhabituel. Cela signifie que près de un tiers du corps électoral ne s’est pas rendu aux urnes alors que le cadre légal l’y obligeait.
Dans ce contexte, on peut d’emblée s’interroger : que vaut une « victoire » obtenue avec une participation réduite ?

Mais la critique ne doit pas s’arrêter à la seule question de la participation. Car derrière l’apparente victoire de Milei se profile une logique d’ingérence étrangère, de dépendance extérieure et une souveraineté nationale fortement remise en cause au profit des intérêts des États-Unis.

L’ingérence américaine et la « victoire » de Milei
L’un des éléments les plus frappants de cette élection est le rôle joué par les États-Unis d’Amérique : Donald Trump a autorisé un plan d’assistance financière à l’Argentine de deux fois 20 milliards de dollars, soit 40 milliards de dollars. Concrètement : une ligne d’échange (currency swap) de 20 milliards de dollars a été signée, et un second volet de 20 milliards en financement privé ou via fonds souverains est à l’étude. Son délivrement dépendait, entre autres du résultats de ces élections législatives.

Qu'est-ce qu'un currency swap ?

Un currency swap est un accord entre deux parties – souvent deux banques centrales – pour échanger une certaine quantité de devises (par exemple des dollars contre des pesos argentins dans le cas présent) afin de stabiliser la monnaie locale ou de soutenir les réserves de change.

Dans le cas de l’Argentine, il s’agit d’un accord de swap de devises avec les États-Unis (ou indirectement via la Réserve fédérale), permettant à Buenos Aires d’obtenir des dollars pour soutenir sa monnaie et financer ses importations, en échange d’engagements financiers équivalents en pesos ou en garanties futures... et donc d'inféodation encore plus importantes aux États-Unis, qui, par ce biais, « achètent » une part de la souveraineté de l'Argentine.

Cette injection massive survient alors que l’économie argentine est en crise grave : inflation galopante, dette étrangère élevée, réserves de change faibles, etc.
Le soutien financier américain est colossal en proportion du budget de l'Argentine.
Les recettes totales de l'État argentin s'élevaient en 2023 à 123,90 milliards de $, soit environ 17,9 % du produit intérieur brut (PIB). Dès lors, 40 milliards de dollars représentent une proportion considérable du budget national argentin, un tiers, ce qui met son économie sous perfusion, de facto, des États-Unis.

Par comparaison, si l’on appliquait cette logique à la France voilà ce que cela donnerait : les recettes nettes du budget général de l’État s’élèvent à 308 milliards d'Euros, si les États-Unis nous aidaient à hauteur de l'Argentine soit untiers de ces recettes, c'est comme si nous recevions 100 milliards pour appuyer un candidat pro-américain. Rapporté aux difficultés budgétaires de la France, ce serait un bon ballon d'oxygène et cela souligne l’ampleur de l’ingérence qui se joue à Buenos Aires.
Cela paraîtrait aussi absurde et inacceptable - comme le fait que notre Président en exercice reçoive lui aussi le Global Citizen Award de l'Atlantic Council.

Autre détail hautement significatif : lors d’une réunion à la Maison-Blanche avec Milei, Donald Trump avait déclaré que « si Milei ne gagne pas », alors « il n’y aura plus d’aide pour l’Argentine ». Autrement dit : l’aide est conditionnée à la victoire électorale de Milei. Cela n’est plus simplement du « soft power », mais bien de la logique de « financement externe mis au service du succès d’un candidat » – ce qui, dans nombre de démocraties, serait qualifié d’ingérence insupportable et qui fort logiquement a dû motiver bon nombre d'électeurs argentins tétanisés par le risque d'une nouvelle crise financière catastrophique.

À cela s’ajoutent d’autres vecteurs d’intervention : les réseaux sociaux américains (X, Facebook) ont joué à plein la carte Milei - Elon Musk était allé plusieurs fois directement soutenir Milei, recevant de ses mains une tronçonneuse d'honneur alors qu'il s'occupait du DOGE (Department of Government Efficiency - « département de l'Efficacité gouvernementale ») et coupait dans les dépenses publiques américaine (avec un faible succès et beaucoup de coupes absurdes).
Dans ce genre de situation, il faut imaginer les évènements en images miroirs : que dirait-on si Pavel Durov, patron de Telegram, menait une campagne clairement en soutien d'un candidat pro-russe et venait officiellement recevoir un cadeau symbolique de « son » candidat, c'est-à-dire du candidat du Kremlin ? Evidemment tous nos médias hurleraient à l'ingérence insupportable.
On peut se référer au cas de l'élection présidentielle en Roumanie, invalidée pour ingérence étrangère supposée (russe) à travers le réseau social TikTok, alors même que la preuve n'en a pas été réellement établie. Mais dans le cas de l'Argentine c'est à visage découvert sans que cela provoque une levée de bouclier médiatique. On se demande pourquoi...

On note également la sur-présence de lobbyistes ou parlementaires américains en tous genres et à tous les niveaux de la société américaine.
On ne sait pas encore quel a été le rôle de la Nation Endowment for Democracy (NED), mais il très certainement été majeur, ainsi que l'indiquent plusieurs observateurs locaux - ce ne serait pas une première en Amérique Latine, pas plus que l'implication de la CIA.

C'est quoi la National Endowment for Democracy (NED) ?

La NED – en français Fondation nationale pour la démocratie – est une organisation américaine « à but non lucratif » créée en 1983 sous la présidence de Ronald Reagan.
Officiellement, elle a pour mission de promouvoir la démocratie dans le monde.
Mais en réalité, son rôle et ses financements en font un instrument d’influence politique et géopolitique des États-Unis, souvent décrit comme le bras civil de la CIA.

Objectifs officiels et réalités :

“Promouvoir la démocratie, les droits humains et la société civile dans les pays autoritaires ou en transition.” - c'est beau comme l'antique.
Mais derrière cette rhétorique, ses actions consistent souvent à financer, former et conseiller des mouvements, ONG, médias ou partis politiques alignés sur les intérêts américains – notamment dans les pays du Sud global ou les zones d’influence de la Russie et de la Chine.
- De nombreux chercheurs et journalistes (notamment William Blum, John Pilger, Noam Chomsky) ont montré que la NED a repris les missions d’ingérence politique autrefois confiées à la CIA, mais sous une façade « publique et morale ».
- La NED est accusée d’avoir soutenu ou influencé des mouvements de renversement de régimes, dont elle s'est plusieurs fois vanté :
> le Nicaragua.
> la Serbie : création et soutien à « Otpor! », qui a renversé Milosevic, première révolution de couleur.
> la Géorgie : « Révolution des Roses » en 2003.
> l’Ukraine : « Révolutions orange » en 2004 et Maïdan en 2014.
(dans les deux derniers pays cités, Raphaël Glucksmann a participé dans une logique toute NED, mais ce sera un prochain article de Fréquence populaire).
> Hong Kong, Venezuela, Biélorussie, et récemment Cuba.


Son ancien président, Allen Weinstein, avait d’ailleurs reconnu dès 1991 : « Beaucoup de ce que nous faisons aujourd’hui ouvertement était fait secrètement par la CIA il y a 25 ans. » - Sans commentaire...

Structure et financement :
- La NED est financée presque entièrement par le Congrès américain, via le budget du Département d’État (donc de l’argent public).
- Son conseil d’administration comprend des représentants des deux grands partis américains (Républicains et Démocrates), d’anciens diplomates, des militaires, des patrons de médias et des dirigeants d’entreprises.
- Son conseil d’administration comprend des représentants des deux grands partis américains (Républicains et Démocrates), d’anciens diplomates, des militaires, des patrons de médias et des dirigeants d’entreprises.
- Elle redistribue ses fonds à quatre “branches” principales :
1) NDI – National Democratic Institute (proche du Parti démocrate).
2) IRI – International Republican Institute (proche du Parti républicain).
3) Center for International Private Enterprise (CIPE) – lié à la Chambre de commerce américaine.
4) Solidarity Center – proche de la centrale syndicale américaine AFL-CIO.
Bref... pour influencer la gauche, la droite, le patronat et les syndicats dans le monde entier. L'affaire est bien rodée.

La NED est un instrument d’influence extérieure des États-Unis, qui finance des acteurs politiques, médiatiques et associatifs à l’étranger sous couvert de « promotion démocratique ».
Elle illustre parfaitement la stratégie américaine d’ingérence douce (soft power), habillée d’un discours moral mais poursuivant des objectifs géopolitiques très concrets : affaiblir les gouvernements non alignés, renforcer les élites pro-occidentales et contenir les influences russe ou chinoise.

Enfin, Milei a reçu le 24 septembre 2025 le « Global Citizen Award » du Atlantic Council – un des think-tanks d’influence américaine les plus puissants dans le domaine de l’influence globale. Ce type de reconnaissance internationale contribue symboliquement à légitimer l’axe Milei–Washington, renforçant l’idée que l’Argentine entre dans une logique de protectorat, ou du moins de quasi-vassalité.

Pourquoi cette élection « ne vaut rien » au regard de la légitimité
Sur la base de ces éléments, on peut poser la thèse suivante : oui, Milei a formellement gagné les élections législatives en Argentine — mais non, sa victoire ne peut être interprétée comme l’affirmation limpide d’une souveraineté populaire libre et autonome. Plusieurs raisons :

- Participation affaiblie – Le taux (~67,9 %) est historiquement bas pour une élection nationale avec vote obligatoire. Cela affaiblit la représentation démocratique et soulève la question de savoir si le corps électoral a massivement adhéré ou simplement ployé sous des contraintes économiques.

- Soutien extérieur massif et conditionnel – Lorsque l’aide d’un pays tiers (ici les États-Unis, première superpuissance mondiale) est conditionnée à la victoire d’un candidat ou d’une force politique, cela transforme l’élection en instrument géopolitique, plutôt qu’en expression libre de la volonté nationale.

- Crise économique extrême – L’Argentine traverse une situation économique catastrophique. Une économie en détresse rend l’électorat vulnérable, les choix plus dictés par la contrainte et/ou le financement extérieur que par la conviction politique. Dans ce contexte, un soutien financier extérieur massif peut peser d’un poids déterminant.

- Affaiblissement de la souveraineté – En acceptant ce type d’assistance, et en s’alignant sur les priorités géopolitiques de Washington (blocage de l’influence chinoise en Amérique latine, contrôle des ressources, etc.), l’Argentine s’engage dans une trajectoire qui rappelle certaines heures sombres de l’histoire latino-américaine, comme l'époque de l’Opération Condor;
Pour les États-Unis, c'est au minimum la réactivation sans scrupules de la « doctrine Monroe ».
En un mot : la «victoire» de Milei est certes incontestable sur le plan quantitatif, mais sa légitimité qualitative, en termes de souveraineté populaire autonome, est sérieusement entamée.

Un petit crochet sarcastique
Imaginons un instant la scène suivante : la Russie finance à hauteur de 40 milliards de dollars le candidat d’un pays tiers, et déclare que « nous couperons toute aide si notre candidat ne gagne pas ». Et cela, dans un pays en crise économique grave, fortement dépendant de cette aide extérieure. Ne parlerions-nous pas tous d’ingérence politique majeure, de mise sous tutelle, de manipulation électorale flagrante ? On dénoncerait massivement l’atteinte à la souveraineté et à la démocratie.
Et pourtant, dans le cas argentin, cette double condition (soutien + condition « victoire ou rien ») semble être à l’œuvre, sans que la communauté internationale occidentale n’ait élevé le même niveau de protestation.

Ainsi, la victoire de Javier Milei aux élections législatives argentines comporte bien un double visage : celui d’un triomphe politique apparent, mais aussi celui d’une capitulation tacite de la souveraineté nationale au profit des intérêts géopolitiques américains et au prix d'un asservissement financier.
Le vote obligatoire, un taux de participation faible, l’intervention étasunienne massive et conditionnelle, la reconnaissance internationale par un think-tank de Washington : tous ces éléments combinés soulèvent la question : l’Argentine vient-elle de renouveler librement sa représentation parlementaire, ou bien de confirmer une nouvelle phase de dépendance exogène ? Difficile de parler ici de « souveraineté retrouvée ». L’Argentine semble reculer, se prêter à un format de protectorat moderne, et perdre un peu – peut-être beaucoup – de son indépendance politique.
À ce titre, cette « élection » vaut moins qu’il n’y paraît, et mérite d’être analysée non pas comme un triomphe démocratique, mais comme un ajustement du pays à d'un nouveau système de domination des Etats-Unis sur le continent Sud-Américain.

L'Opération Condor, c'est quoi ?

L’Opération Condor (Operación Cóndor en espagnol) fut une campagne de coordination politico-militaire secrète, mise en place dans les années 1970 en Amérique du Sud, sous impulsion et supervision des États-Unis.
Son objectif : éliminer les opposants politiques (réels ou supposés) aux dictatures militaires alliées de Washington dans la région. C'était un système de répression globalisé.

L'Opération Condor fut lancée officiellement en 1975 à Santiago du Chili, sous la direction du général Manuel Contreras, chef de la DINA (la police politique de Pinochet), donc après le coup d'État du 11 septembre 1973 fomenté et soutenu logistiquement, techniquement et financièrement par la CIA et d’autres agences américaines.
Cette opération avait été inspirée de la doctrine de sécurité nationale développée dans le cadre de la guerre froide, qui assimilait tout mouvement de gauche, socialiste ou syndical à une menace communiste - on peut se demander si avec le développement des BRICS, les États-Unis ne replongent pas dans leurs anciens travers.

Les principales dictatures d’Amérique du Sud y ont participé à l'Opération Condor :
- Le Chili de Pinochet.
- l'Argentine de la junte militaire de Videla.
- L'Uruguay.
- Le Paraguay.
- La Bolivie.
- Le Brésil.
- Le Pérou.
- L'Equateur.

Quels étaient les objectifs de l'Opération Condor ?
- Identifier, traquer et éliminer les militants, intellectuels, syndicalistes, journalistes ou opposants politiques exilés d’un pays à l’autre.
- Mettre en place un réseau transnational d’espionnage, d’enlèvements et d’assassinats.
- Créer une base de données commune sur les « ennemis intérieurs ».
- En définitive : défendre d'abord les intérêts géopolitiques américains et faire appliquer la doctrine Monroe se manière stricte.
- La doctrine Monroe (1823) affirme que toute intervention européenne dans les affaires du continent américain sera considérée comme une menace pour les États-Unis, posant ainsi le principe : « L’Amérique aux Américains » — c’est-à-dire, aux États-Unis.

Moyens et méthodes :
- Enlèvements d’exilés politiques dans des pays voisins.
- Transferts clandestins (“extraordinary renditions”) d’opposants d’un pays à l’autre.
- Torture systématique et exécutions extrajudiciaires.
- Opérations conjointes menées par les services secrets des différents États sous supervision américaine.
- Formation des « élites » des dictatures (militaires, police politique) à « l'Ecole des Amériques » (dite « école des dictateurs ») : c'était un centre de formation militaire américain créé en 1946 au Panama pour former les officiers d’Amérique latine aux techniques de contre-insurrection, la torture, l'assassinat et la répression politique.
- l’École des Amériques a été fermée au Panama en 1984 et déplacée aux États-Unis, sur la base de Fort Benning (Géorgie), où elle a rouvert sous un nouveau nom en 2001 : Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHINSEC), en 2001.
Malgré ce changement de nom, les critiques persistent : « l'école » poursuit les mêmes missions d’ingérence et de formation idéologique pro-américaine auprès des officiers latino-américains.
- Les archives déclassifiées montrent que le Secrétaire d’État Henry Kissinger était informé de l’existence de l'Opération Condor et n’a rien fait pour l’arrêter, au contraire, il en a été un des instigateurs.
- La CIA, le FBI et le Pentagone ont fourni des moyens logistiques, de communication, des formations et du renseignement aux dictatures.

Bilan humain de l'Opération Condor :
On estime que plus de 60 000 personnes ont été assassinées, torturées ou portées « disparues » dans le cadre direct ou indirect de l’Opération Condor.
En Argentine seule, la dictature (1976-1983) fit environ 30 000 disparus.