19/2/2026
13 000 millionnaires sans impôt : information ou mise en scène ?
Depuis quelques jours, un chiffre circule avec la puissance d’un slogan : 13 000 "millionnaires" ne paieraient pas d’impôt sur le revenu. Présenté ainsi, l’effet est immédiat. Le mot millionnaire déclenche l’indignation comme un réflexe pavlovien, et l’on devine sans peine la conclusion implicite : l’injustice fiscale serait flagrante, l’évasion massive, le scandale évident.
Encore faudrait-il commencer par comprendre ce que ce chiffre recouvre réellement.
Dans l’imaginaire collectif, le millionnaire est un personnage de fiction : revenus extravagants, vie fastueuse, luxe ostentatoire. Mais dans la réalité statistique française, il suffit bien souvent d’un appartement acheté il y a vingt ou trente ans dans une grande ville, d’un peu d’épargne et parfois d’un héritage pour franchir ce seuil. La France compte près de trois millions de personnes dans ce cas. Dès lors, les 13 000 foyers mis en avant cessent d’être une armée de privilégiés pour redevenir ce qu’ils sont : une fraction infime de ménages patrimoniaux, moins d’un demi-pourcent de l’ensemble.
Le cœur du malentendu tient en une confusion savamment entretenue entre patrimoine et revenu. L’impôt sur le revenu porte sur les revenus, non sur la valeur d’un appartement qui a pris de la valeur au fil des décennies. Une personne peut être riche en patrimoine et modeste en ressources courantes ; c’est même une situation fréquente dans un pays vieillissant, où nombre de retraités vivent dans des logements devenus très chers sans disposer pour autant de revenus élevés. On peut débattre de la pertinence de ce système, mais transformer cette réalité sociologique en scandale moral relève davantage de la dramaturgie que de l’analyse.
L’étrangeté de la polémique tient aussi à l’importance disproportionnée accordée à l’impôt sur le revenu dans l’imaginaire public. Il fascine parce qu’il est visible, progressif, symbolique. Pourtant, il ne constitue qu’une part minoritaire des recettes fiscales de l’État. L’essentiel provient d’ailleurs : TVA, cotisations sociales, taxes multiples et diffuses qui irriguent silencieusement les finances publiques et notre système de subventionnement de l'inactivité. L’impôt sur le revenu est l’impôt dont on parle le plus, mais certainement pas celui qui finance le plus.
Il faut également rappeler une évidence que la mise en scène actuelle semble découvrir : le système fiscal français est traversé de déductions, de crédits d’impôt, d’incitations diverses. Dons, pensions alimentaires, investissements encouragés par la loi, mécanismes votés année après année par le Parlement. Ne pas payer d’impôt sur le revenu peut être la conséquence directe de ces dispositifs, non une anomalie ni une fraude. C’est le résultat de choix politiques accumulés dans le temps.
Reste alors la question la plus intéressante : pourquoi ce chiffre surgit-il maintenant dans le débat public ? Dans un pays où les déficits sont chroniques, où la dépense publique atteint des niveaux records et où la pression fiscale est déjà l’une des plus élevées du monde développé, la préparation de l’opinion est devenue un exercice presque mécanique. On expose un chiffre frappant, on suscite l’émotion, on installe l’idée d’un déséquilibre moral. Le terrain est prêt pour expliquer demain que de nouvelles mesures seront nécessaires.
La France a pris l’habitude de modifier sans cesse ses règles fiscales, de chercher de nouvelles bases taxables pour financer une dépense qui ne cesse de croître, parce que nos politiciens sont totalement irresponsables. Le mouvement est devenu circulaire : plus l’État dépense, plus il doit justifier de nouveaux prélèvements ; plus il prélève, plus il lui faut convaincre qu’il existe encore des contribuables insuffisamment mis à contribution. Dans cette mécanique, les chiffres spectaculaires jouent un rôle précieux. Ils créent l’urgence morale qui précède la décision politique.
Ainsi, les 13 000 « millionnaires sans impôt sur le revenu » ressemblent moins à une révélation qu’à un signal. Non pas la découverte d’une injustice inconnue, mais la première étape d’un récit familier : celui qui prépare les esprits à l’idée que l’impôt devra, une fois encore, appuyer un peu plus fort sur l’accélérateur.











