Natalia Routkevitch
10/2/2026
Présentation du livre qui vient de sortir à la librairie du Tiers-Mythe
En décembre 2021, à l’occasion du trentième anniversaire de l’auto-dissolution de l’URSS, j’ai partagé une réflexion rétrospective, essayant de formuler, à travers des souvenirs personnels et des analyses posthumes de quelques auteurs qui me semblent importants, ce qu’avait été cet immense artefact, qui constituait, pendant 70 ans, une alternative au modèle occidental. Le besoin de cette remise en perspective est venu dans un contexte historique particulier : mutation surprenante de la démocratie occidentale et montée des « populismes », révision des consensus issus de la Seconde Guerre mondiale, imposition de récits mémoriels irréconciliables, hostilité croissante entre anciens alliés – bref, un véritable choc des narratifs qui ne présageait rien de bon.
À la suite de cette publication (qui a suscité beaucoup d’échanges stimulants et a montré que l’intérêt pour le sujet était considérable), Amar Ingrachen m’a proposé de développer ce texte pour en faire un livre. La décision de m’y plonger ne se fera pas immédiatement : une impulsion décisive viendra l’année suivante, quand tout bascule et que le choc des narratifs se transforme en choc des armées – une guerre qui plonge ses racines dans l’héritage de l’URSS et la façon dont elle s’est décomposée.
On ne le savait pas encore, mais 2021 a été la dernière année encore relativement « normale », celle du monde d’avant. Février 2022 a marqué un immense désarroi, y compris chez des analystes expérimentés. Ce que l’on croyait – pour des raisons relevant d’une déformation mentale particulièrement révélatrice, que j’explore en détail – impensable, impossible, inconcevable, s’est produit : une guerre violente au cœur de l’Europe. Immédiatement après le premier choc s’en est abattu un second : l’instauration par l’Europe d’un nouveau rideau de fer, par certains aspects plus épais et plus infranchissable que celui de la guerre froide. L’affrontement a aussitôt pris la forme d’une guerre par procuration russo-occidentale, porteuse d’un risque d’escalade globale, nous ramenant à des peurs que l’on croyait révolues – celles d’une confrontation mondiale capable d’anéantir une partie de l’humanité.
La déferlante de sanctions sans précédent, de réactions et de déclarations tonitruantes trahit, malgré les tentatives de se présenter comme logiques et rationnelles, des craintes enfouies, des ressentiments anciens et, dans le cas européen, une forme de « pensée conte de fées », peu adaptée à la description de l’histoire et des relations internationales. Certes, ces réactions prolongent et radicalisent des discours déjà mobilisés et instrumentalisés depuis plusieurs années. Mais pour en comprendre pleinement les ressorts, il faut faire remonter à la surface des histoires plus anciennes, parfois vieilles de plus d’un millénaire.
Le propre de cette « pensée conte de fées » est son incapacité à décrire la réalité de manière satisfaisante et, par conséquent, à y répondre de façon adéquate. Rarement l’atmosphère décrite par Eric Voegelin au milieu du XXème siècle aura été aussi perceptible et étouffante : les dirigeants occidentaux, écrivait-il, "ne reconnaissent les menaces qu’une fois devenues imminentes, sans pour autant y répondre de manière adéquate. Ils se réfugient plutôt dans des opérations « magiques » relevant du monde rêvé : désapprobation, condamnations morales, déclarations d’intention, résolutions, appels à l’opinion publique, diabolisation des ennemis, dénonciation de l’illégalité des guerres, propagande en faveur de la paix universelle ou d’un gouvernement mondial. Cette corruption intellectuelle et morale, exprimée à travers ce complexe d’actions magiques, imprègne la société d’une atmosphère étrange et fantomatique, comparable à celle d’un asile de fous – et c’est bien ce que l’on ressent aujourd’hui en Occident, en pleine époque de crise."
Après 2022, d’autres chocs viendront ébranler l’ossature et la crédibilité du storytelling occidental : nouveau cycle de violences au Proche-Orient, montée continue des courants national-conservateurs en Occident, tempête trumpienne...
Le livre, intitulé "Le recommencement de l'histoire. D’une perestroïka à l’autre" – dont seul le premier chapitre prolonge et développe le texte initial – sera achevé l’année du quarantième anniversaire du début de la perestroïka gorbatchévienne, ce qui apparaît, somme toute, logique. Les événements que nous vivons clôturent définitivement le cycle ouvert en 1985, même si les signes annonciateurs étaient apparus bien plus tôt : celui de la « fin de l’histoire », du moment unipolaire, de l’illusion de l’alternative unique, de la mondialisation heureuse, de l’insouciance béate et de l’irresponsabilité. L’année 2025 marque également le retour de Donald Trump, qui lance une déconstruction accélérée de l’ordre mondial, ou plutôt de ses décors scéniques, car cet ordre s'est transformé en désordre dès lors que l’équilibre géopolitique avait été rompu.
La nouvelle perestroïka – celle du système mondial – est désormais clairement en cours, et son esprit est radicalement différent de celui qui animait la perestroïka de 1985.
Cet ouvrage est volontairement polyphonique : il fait entendre de nombreuses voix des deux côtés de ce nouveau rideau de fer. Journaliste et intervieweur, mon travail a toujours consisté à porter la France dans le monde russe, et la Russie dans le monde francophone ; donner la parole à ceux qui aident à comprendre leurs sociétés en mutation ; analyser et confronter les arguments.
Pour ceux qui, comme moi, portent en eux ces deux cultures et les ont toujours pensées comme complémentaires et non conflictuelles, l’affrontement qui s’intensifie chaque jour est une déchirure profonde de leur identité. Écrire ce livre était une manière de poursuivre ce travail de médiation intellectuelle, qui est devenu extrêmement difficile à l’heure où les liens sont rompus de façon radicale et ostentatoire.
Il ne s’agit pas d’un ouvrage d’un expert universitaire, « intellectuel engagé » ou journaliste d’un média de référence. La marginalité relative de ma position – hors des cercles universitaires, de la sphère savante et des rédactions, travaillant depuis longtemps en indépendant – constitue un certain avantage. Appartenir à deux mondes tout en y étant perçue comme extérieure confère une distance qui élargit la liberté d’analyse et permet un regard à la fois impliqué et détaché.
L’objectivité étant illusoire dans les sciences humaines, mon regard est nécessairement façonné par mon parcours, mes rencontres et mes lectures, que j’ai souhaité partager avec les publics francophones. La grille proposée est large et hétérogène – allant des penseurs russes et occidentaux issus de la gauche néo-marxiste ou wallersteinienne aux courants réalistes en relations internationales, aux conservateurs chrétiens ou « conservateurs de gauche », aux critiques du néolibéralisme et aux décroissants, ou encore aux écrivains, historiens, poètes et cinéastes capables de rendre un peu plus lisible ce « rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ».
Cet ouvrage n’ambitionne que d’apporter une petite pierre à la compréhension d’un sujet complexe, clivant et trop souvent traité à la légère, comme s’il était possible d’imputer tous les maux du monde à un « Axe du Mal » – construction commode qui nous décharge de nos propres responsabilités.











