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12 mai 2026

Natalia Routkevitch
11/5/2026

Le 9 Mai vs le 9 Mai

Il n’est pas étonnant que les célébrations de ces derniers jours aient fait couler autant d’encre, de larmes et de venin, suscitant chez beaucoup le besoin d’exprimer, plus ou moins publiquement, des passions joyeuses ou tristes.
C’est que cette date, et ce qu’elle symbolise pour les uns et les autres, se trouve au cœur des nouvelles guerres de religion qui déchirent le continent européen. Elle est au centre de croyances qui s’opposent et s’affrontent, mais aussi du conflit militaire mené avec acharnement dans la partie orientale de l’Europe, avec l’implication importante de nombreux États du monde. Un conflit qui a déjà coûté tant de vies et qui menace d’en coûter encore davantage.
Le 9 mai, une grande partie des habitants de l’Eurasie commémore l’anéantissement du nazisme au prix d’immenses sacrifices consentis par le peuple russe, les autres peuples des républiques soviétiques, ainsi que les Alliés et les mouvements de résistance de nombreux pays auxquels hommage est rendu ce jour-là.
Au centre de ce récit : l’unicité du crime nazi et du monstre abattu ; la reconnaissance du nazisme comme une menace existentielle pour de nombreux peuples ; le rôle décisif de l’URSS ; enfin, la nécessité de commémorer cette victoire afin de prévenir toute résurgence des idéologies d’État fondées sur la supériorité raciale.
L’autre partie du continent commémore la chute du nazisme le 8 mai, avec davantage de retenue et de réserves, en en faisant avant tout « un jour pour la paix », « un jour de deuil pour les victimes des totalitarismes », « un jour contre toutes les guerres », bref, un jour pour tout le bien et contre tout le mal.
Le récit des événements diffère plus ou moins sensiblement, ou du moins les accents ne sont pas placés de la même manière.
Ainsi, cette année, le chancelier allemand Friedrich Merz a certes salué la libération de l’Allemagne du régime nazi, mais sans prononcer un mot sur le rôle de l’Armée rouge. Lors d’un briefing, lorsqu’un journaliste a posé frontalement la question de savoir qui avait libéré l’Allemagne du nazisme, le représentant du gouvernement a refusé de répondre, renvoyant à des sources écrites.
Le grand jour de communion sacrée de cette autre obédience tombe lui aussi le 9 mai, devenu Journée de l’Europe pour les habitants de l’Union européenne, l’européisme y étant inculqué comme une grande religion civile.
D’ailleurs, est-ce vraiment une coïncidence si la Journée de l’Europe a été fixée au 9 mai, date où l’URSS et ses alliés commémorent leur grande Victoire sur le nazisme ?
Dans ses canons, l’Europe représente le règne de la démocratie, de la liberté et, plus largement, le meilleur modèle politique et social du monde. Elle se pense comme l’exact opposé des totalitarismes, n’ayant rien à voir ni avec le nazisme ni avec le totalitarisme soviétique, présentés dans cette vision comme des frères jumeaux.
Beaucoup d’observateurs ont souligné à quel point la dimension religieuse joue un rôle important dans ces deux célébrations, aussi bien dans leur dimension cultuelle que dans leur fonction de "religare", de lien collectif.
Ainsi, la grande Victoire n’est plus seulement un souvenir : elle est devenue un culte, un autel autour duquel les gens se rassemblent, se recueillent et communient, réunis par cette mémoire en un seul corps. Ce n'est pas pour rien qu'elle est parfois appelée en Russie des « Pâques séculières », car, à l’image de Pâques – fête centrale de l’orthodoxie célébrant la résurrection du Christ – la Victoire de 1945 célèbre une forme de résurrection miraculeuse d’un peuple promis à l’anéantissement. Au prix d’un sacrifice immense, de souffrances inouïes, ce peuple aurait su résister, renaître et se relever avec une rapidité telle qu’il fut capable, quinze ans plus tard, d’envoyer un homme dans l’espace.
Le culte possède ses masses de fidèles, mais aussi ses hérétiques, blâmés pour remettre en cause le caractère sacré de la fête, ainsi que ses martyrs, qui professent ce culte dans un environnement hostile à leurs risques et périls.
La religion européiste, elle, s’est imposée plus discrètement, presque subrepticement, dans l’esprit du père fondateur Jean Monnet : les petits ruisseaux font les grands fleuves.
L’affirmation d’une identité européenne est devenue un élément incontournable de la vie publique, et le drapeau étoilé s’est imposé dans les paysages, surpassant souvent en nombre les drapeaux nationaux – à l’image du droit et des normes européens, qui tendent à primer sur les législations nationales. Plusieurs générations ont grandi dans les pays de l’Union européenne avec l’idée constante des « valeurs européennes » et d’une identité commune. Être pro-européen – au sens d’adhérer au projet de l’UE – n’est plus simplement une option : c’est un prérequis implicite pour toute position publique aspirant à une certaine respectabilité.
« L’Europe, c’est la paix », « ensemble nous sommes plus forts », ou encore l’image de « l’Europe-jardin au milieu de la jungle mondiale » sont devenues des crédos que l’on ne remet plus en question.
Régis Debray, que je cite souvent, qualifiait l’européisme de religion plate et fade, parce qu’elle renverrait davantage à des « valeurs » qu’au sacré, reposant sur un patriotisme constitutionnel désincarné, des règlements et, surtout, l’argent.
Mais on ne peut pas lui donner entièrement raison.
Si de nombreux Ukrainiens se sont mobilisés pendant leur Maïdan pour l’Europe et contre une association plus étroite avec la Russie, si beaucoup acceptent aujourd’hui de mourir pour ce qu’ils considèrent comme la défense de leur choix européen, ce n’est pas seulement pour des avantages matériels qu’ils espèrent retirer de l’appartenance à l’Europe. Moscou pouvait elle aussi offrir de l’argent, des contrats avantageux et divers bénéfices économiques.
Ce qu’elle ne pouvait offrir, en revanche, c’était le sentiment d’appartenir à ce club sélect, à ce «jardin», à ce monde perçu comme civilisé.
Ce qui est central dans la religion européenne, ce n’est donc pas uniquement la prospérité, mais le statut : la posture morale de celui qui fixe les règles et se pose en arbitre en décidant des valeurs suprêmes.
Si l’argent est devenu une mesure universelle, ce qui compte davantage encore, c’est le pouvoir d’imposer les normes et de définir qui appartient au camp du bien et qui en est exclu.
Un pays riche peut être transformé en paria du jour au lendemain, coupé d’une partie des échanges et des commodités du monde globalisé, sa richesse se trouvant alors grandement dévaluée. Ce qui distingue le « jardin » de la « jungle », c’est précisément l'habilitation de désigner les parias.
Et c’est pour préserver ce statut d’arbitre moral suprême que l’UE fait aujourd'hui de ce conflit une affaire de principe en acceptant de sacrifier ce qui semblait pourtant, selon ses propres standards, le plus précieux : le bien-être matériel de ses populations, désormais invitées à se serrer la ceinture et à assumer les lourdes conséquences de décisions « dictées par les valeurs » – qu’il s’agisse de la rupture des liens économiques ou de la perspective d’une confrontation militaire accrue. C’est donc dans l’espoir d’être admise dans ce club que l’Ukraine mène sa bataille.
Enfin, la question mémorielle et les croyances liées à la Grande Victoire comme à l’Europe se trouvaient déjà au cœur du Maïdan ukrainien.
Les séparatistes et ceux qui ont contesté les résultats de l’Euro-Maïdan l’ont fait en grande partie pour des raisons mémorielles : par opposition à ce qu’ils percevaient comme une remise en cause du culte de la Grande Victoire soviétique sur le nazisme – un récit particulièrement insupportable pour les forces les plus actives et virulentes du Maïdan, pour des raisons abondamment étudiées et commentées.

Enfin, il est somme toute logique que le principal cri de ralliement des élites européennes et le ciment du fragile édifice européen sont aujourd’hui une hostilité de longue durée envers la Russie. Certes, cette hostilité varie en intensité selon les pays, mais il serait erroné de voir dans les quelques gouvernements réticents aux mesures les plus radicales – souvent par souci de préserver leurs intérêts nationaux – de véritables alliés de Moscou.
La Russie conteste un statut fondamental : celui de l’Occident comme arbitre ultime de la modernité politique et historique. Ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas acceptable.
Historiquement, et si l’on s’en tient au XXᵉ siècle, l’Europe communautaire s’est construite, sous supervision américaine, comme un rempart contre l’URSS. Dans cette perspective, les pays occidentaux n’ont pas hésité à réintégrer d’anciens cadres nazis afin de faire face à ce qu’ils percevaient comme la menace principale : la menace soviétique.
La gifle retentissante infligée par Beate Klarsfeld à Kurt Georg Kiesinger en 1968 rappelait brutalement une vérité peu commode : un grand nombre d’anciens nazis avaient non seulement échappé à toute sanction, mais avaient ensuite mené de brillantes carrières politiques, administratives ou économiques. Et le cas de Kiesinger était loin d’être le plus scandaleux.
Des militaires haut-gradés étroitement liés à la machine de guerre de la Seconde Guerre mondiale et à l’invasion de l’URSS devinrent après-guerre les architectes de la nouvelle armée ouest-allemande, de l’OTAN et des services de renseignement de la RFA. Des industriels compromis avec le régime hitlérien ou des collaborateurs de l’occupation jouèrent un rôle important dans la conduite des politiques européennes et dans l’élaboration des institutions de l’Europe unie.
À la lumière de certaines évolutions récentes – militarisation croissante de l’Europe, escalade permanente en Ukraine et la nature de son système politique, interdiction de symboles associés à la victoire soviétique en Europe, sanctions d’une ampleur inédite, ou encore rhétorique assimilant parfois la Russie à une « sous-civilisation » – on comprend mieux l’attitude russe vis-à-vis de ce que Moscou appelle « l’Occident collectif » ainsi que l'association devenue récurrente entre la guerre d'hier et celle d'aujourd'hui.
Pour de nombreux observateurs, ces thèmes réveillent une mémoire historique extrêmement sensible et rappellent de plus en plus une musique connue. Il est d’ailleurs frappant de réécouter aujourd’hui l’un des plus célèbres discours de Joseph Goebbels – celui du Palais des Sports sur la « guerre totale », prononcé après la Bataille de Stalingrad. Le mot « Europe » y revient sans cesse : l’Allemagne y est présentée comme le "rempart de la civilisation européenne" face à une "barbarie soviétique".
L’un des politologues et conseillers politiques russes les plus influents des trente dernières années, Gleb Pavlovski, décédé en 2023, écrivait dans la préface d’un ouvrage paru en 2005 et consacré à la Constitution européenne dans laquelle des auteurs russes voyaient déjà la volonté de construire une « Europe dirigée contre la Russie », mais aussi de « contre-carrer la tradition de la démocratie européenne » :
« Une seule nation européenne est d’avance exclue de l’Europe : la Russie, à qui l’on conteste jusqu’à son identité européenne. Il faut prendre la mesure de ce que cela implique, et des dangers que cela comporte. »
Et de poursuivre :
"On oublie souvent que les deux grandes guerres patriotiques russes – celle de 1812 contre Napoléon Bonaparte et celle de 1941-1945 contre les forces nazies – furent menées contre des « unificateurs de l’Europe ». Tous deux envahirent la Russie avec une extrême violence au nom d’une certaine idée de l’unité européenne. Napoléon rêvait déjà de faire de son Code civil la constitution d’une Europe unifiée, sous une bannière ornée d’abeilles d’or. Et il ne fut pas le dernier.
Lorsque Adolf Hitler entreprit à son tour « l’unification » de l’Europe, parfois par la force, parfois avec l’appui d’alliés volontaires, deux puissances seulement refusèrent cette entreprise et conservèrent pleinement leur souveraineté : le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Ce sont elles qui, au bout du compte, contribuèrent de manière décisive à la libération du continent.
Historiquement attachée à sa souveraineté, la Russie demeure extrêmement sensible à toute tentative d’imposer un nouveau standard impérial au monde. Elle se perçoit à la fois comme un État européen et comme une civilisation à part entière, porteuse de sa propre conception des valeurs universelles. Au cœur de cette identité se trouve la Grande Guerre patriotique de 1941-1945, perçue comme un choix existentiel en faveur d’une Europe antifasciste et plurielle, opposée à une autre vision de l’Europe unifiée sous domination nazie. »


25 avril 2026

Natalia Routkevitch
20/4/2026

"L’Occident collectif" existe-t-il hors du regard de ses adversaires ?
Un autre Occident est-il possible ?

Ô, que mon cœur est lourd ! Une ombre épaisse tombe
Sur l’Occident lointain, pays des saints éclats ;
Ses astres d’autrefois pâlissent et succombent,
Et les meilleurs déjà se détachent, là-bas.

Que cet Occident fut grand dans sa lumière !
Longtemps le monde entier, devant lui incliné,
Par sa haute splendeur éclairé tout entière,
Se taisait, humble et grave, en silence entraîné.

Là brillait à nos yeux le soleil de sagesse,
Les luttes flamboyaient comme feux dans les airs ;
Et, calme comme au ciel la lune en sa douceur,
L’amour y demeurait, simple, pur et sincère.

Là, dans de vifs éclats, s’unissaient les pensées,
Et la foi vive y versait des torrents de clarté ;
Jamais, depuis l’aube aux premières journées,
La terre n’avait vu tant d’ardente beauté.

Mais hélas ! le siècle a fui – sous un voile livide
Tout l’Occident s’éteint ; là s’étendra la nuit…
Écoute donc le sort ! Qu’un jour nouveau te guide :
Réveille-toi enfin, ô Orient assoupi !

(« Songe », Alexeï Khomiakov, 1835)

Depuis le célèbre « Songe » d’un chef de file du mouvement slavophile, Khomiakov, on n’a cessé d’enterrer l’Occident, de prédire son déclin, son crépuscule, son suicide, sa défaite… ni de fustiger, de dénigrer et de contester ces sinistres prévisions. La mondialisation ne s’est-elle pas faite sous les couleurs et les normes occidentales, et ne se poursuit-elle pas ainsi, malgré toutes les critiques et lamentations ?

Comment concilier cette contradiction apparente ?

Que peut-on objecter à ceux qui contestent l’existence même d’un Occident comme entité ? Et, de surcroît, celle d’un « Occident collectif », appellation née récemment en Russie dans des discours officiels, où elle est employée de manière comparable à l’« impérialisme capitaliste » des temps soviétiques, puis reprise dans un registre similaire par d’autres adversaires ?
L’Occident collectif n’existe-t-il donc que dans leur regard hostile et probablement envieux, comme le laissent entendre de nombreux ouvrages publiés régulièrement ?
Déjà, l’unité historique de l’Occident semble très contestable ; mais depuis quelque temps, notamment avec la déferlante Trump et la montée des populismes, l’Occident paraît divisé, fracturé, laminé par des « guerres culturelles » qui prennent, par l’intolérance et la virulence des participants, l’allure de guerres de religion d’antan.

Ne faudrait-il pas y voir un affrontement de plusieurs Occidents ?

Cette distinction apparaît d’ailleurs dans la doctrine de politique étrangère russe de 2023 (où Moscou se positionne pour la première fois comme un État-civilisation), dans laquelle l’adversaire désigné n’est pas l’Occident en soi, mais précisément « l’Occident collectif ».
« La Russie ne se considère pas comme un ennemi de l’Occident, ne s’isole pas, n’a pas d’intentions hostiles envers celui-ci et espère que les États de la communauté occidentale reconnaîtront l’inanité de leur politique de confrontation ainsi que leurs ambitions hégémoniques. Nous espérons qu’ils prendront en compte les réalités complexes d’un monde multipolaire et qu’ils rétabliront une interaction pragmatique avec la Russie », indique la doctrine.
Mais d’où vient ce concept, cette image de « l’Occident collectif » ? Quelle réalité historique recouvre-t-il ? Si le terme est relativement récent, il renvoie à des querelles et à des perceptions anciennes, parfois très anciennes.
Dans "Le recommencement de l’histoire", je tente de cerner ce phénomène à travers une grille de lecture élargie, d’en retracer certaines origines, puis de dégager les traits les plus marquants de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’Occident collectif », avec en filigrane la question : peut-on le dépasser ?

1/ L’idée de supériorité

Dans son ouvrage "L’Occidentisme. Essai sur le triomphe d’une idéologie", le célèbre philosophe dissident russe Alexandre Zinoviev (qui a vécu en Occident de 1977 à 1999) établit une distinction entre l’Occident - un ensemble de pays et de peuples bien précis - et « l’occidentisme » (zapadnizm) - une idéologie et un ensemble de phénomènes qui ne sont pas nécessairement liés aux particularités des différents pays occidentaux, mais qui les surplombent.
Le philosophe russe considère que la caractéristique la plus importante de l’occidentisme est son aspiration à s’imposer comme un phénomène social de niveau supérieur, structurant l’humanité de manière verticale. Il s’agit de cette même volonté d’imposer sa supériorité qui est désignée, dans la récente doctrine de politique étrangère de la Russie, comme l’aspect le plus inacceptable et le plus universellement rejeté de l’Occident.

2/ L’idée de l’autodésignation

D’après le politiste français Bertrand Badie, comprendre l’Occident suppose d’abord de saisir l’autodésignation. Avant d’être renvoyée par l’extérieur, la notion a mûri pendant des siècles en son sein. « L’Occident, explique-t-il, forge assez tôt cette auto-conscience de supériorité, veut prendre ses marques, se présenter comme le noyau du monde, comme le successeur unique du plus grand et flamboyant empire du monde ayant jamais existé. Et lorsqu’on est dans une logique d’autodésignation, il est extrêmement difficile de se départir de l’héritage subjectif et valorisant qui en découle. On continue à accumuler les paramètres religieux, philosophiques et politiques pour s’auto-désigner et, sans même en avoir conscience, on franchit le pas pour apparaître comme une civilisation, pis encore, comme La Civilisation. »
L’Empire d’Occident, né en 800, s’arroge progressivement le titre d’héritier légitime de Rome, au détriment de l’Empire romain d’Orient, que l’Occident appellera plus tard Byzance et reléguera dans l’oubli, ainsi que son héritage, son statut et ce qu’on lui doit, tout en discréditant ses héritiers comme « Asiatiques barbares ».
L’affirmation de supériorité et de primauté apparaît ainsi comme une constante constitutive de l’Occident.
« Nous sommes rentiers de ce déni de l’existence de Byzance, parce que nous sommes ce que nous sommes… Nous ne comprenons pas la culture politique de l’Est. Nous voyons l’État moderne, l’État surpuissant, qui se démultiplie, si je puis dire, par des clones institutionnels de par le monde ; mais nous ne voyons pas la matrice de cela, cette impérialité chrétienne qui a été laïcisée et qui donne la domination mentale de l’Occident. Au final, ça produit la croyance au bon droit occidental de convertir la planète à son modèle institutionnel !
Comprendre cela, c’est aussi essayer de comprendre en quoi nous sommes, je dirai, les adversaires nés, mais inconscients (...) de ce qui n’est pas occidental. Nous sommes les adversaires nés de tout ce qui est étrange, de ce qui ne rentre pas dans ce cadre que nous appelons, d’un mot, hélas, hélas, trois fois hélas, banalisé et médiocrisé, « démocratique ».
Tout ce qui n’est pas « démocratique » entre guillemets, selon nos critères aveugles, ne mérite pas attention et doit être démoli. Cela revient à ça, » écrivait Pierre Legendre, l’un des penseurs majeurs pour saisir l’âme et les origines de "l’Occident collectif".

3/ Le « jardin » face à la « jungle »

L’Occident comme centre de l’économie-monde capitaliste et sommet de la chaîne alimentaire mondiale
Selon Immanuel Wallerstein, le système-monde capitaliste émerge dès le XVIe siècle avec l’expansion de l’Europe occidentale, les grandes découvertes et l’essor du commerce international. La formation d’un marché mondial, appuyée sur la colonisation et l’exploitation des périphéries, permet l’accumulation du capital dans certains États. Le système se structure progressivement en trois zones : centre, semi-périphérie, périphérie. Les pays du centre – principalement d’Europe occidentale – consolident leur domination grâce à l’innovation, à des institutions solides et à leur capacité à imposer des règles commerciales qui leur sont favorables (échange inéquitable).
L’accumulation du capital aspire ressources et profits de la périphérie vers le centre. Les retards périphériques ne freinent pas le système : ils en deviennent un levier – main-d’œuvre bon marché, institutions faibles, corruption facilitant les investissements. François Partant (qui a travaillé pour une banque de développement en Afrique et en Asie dans les années 1960) a montré toute l’hypocrisie de la théorie du rattrapage dans "La Fin du développement" : pour que le centre demeure prospère, la périphérie doit rester sous-développée.
Ainsi, l’« Occident collectif », ce sont ceux qui bénéficient de cette position dominante au sommet de la chaîne mondiale et cherchent à la préserver. « L’Europe est un jardin, disait tout récemment le chef de la commission européenne. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire – les trois choses ensemble.
Le reste du monde − et vous le savez très bien, Federica − n’est pas exactement un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin… »

4/ L’Occident collectif comme "Je-civilisation"

Si la conscience de sa supériorité est le trait le plus visible et le plus universellement détesté de l’Occident collectif, sa base substantielle se trouve, d’après Alexandre Zinoviev, dans un rapport spécifique qui s’établit à un moment donné entre le « Je » et le « Nous ».
"Les « homo occidentalis » sont apparus et ont atteint l’état moderne dans le cadre civilisationnel de l’Europe occidentale, dans laquelle le « Je » jouait un rôle dominant dans le couple « Je-Nous » et était plus développé que chez d’autres peuples et dans d’autres civilisations. Dans le cadre de cette « Je-civilisation », le « Nous » était simplement une association de « Je »", notait Zinoviev.
Puisant ses origines, entre autres, dans le courant du nominalisme, le protestantisme et les Lumières (surtout l’école anglaise et écossaise), cette « Je-civilisation » se développe comme un individualisme très particulier, défini parfois comme « l’anthropologie libérale », qui devient le fondement même de la civilisation occidentale moderne.
La pierre angulaire de cette anthropologie est une révision radicale de la relation entre l’individu et le collectif dans la société, ainsi que du rapport au sacré.

5/ Verticale sacrée sans Dieu

Avec la modernité, Dieu s’éloigne ou s’efface ; l’homme devient alors souverain. Aujourd’hui, la nouvelle Bible, laïque mais toujours conquérante, s’appellerait Science-Technique-Économie, selon la formule de Pierre Legendre. L’homme religieux a été remplacé par l’homo œconomicus, le fondamentalisme religieux a mué en fondamentalisme du marché, et l’objectif ultime de l’humanité se présente, depuis les Temps modernes, comme la croissance économique ininterrompue. C’est à l’Économie de nous rendre heureux, c’est elle qui devient la nouvelle et l'unique raison de vivre.
La mise entre parenthèses de la question fondamentale « pourquoi vivre ? » a conduit, en quelques siècles, à une immense révolution qui a, comme le disait M. Gauchet, ébranlé nos sociétés sans que l’on s’en aperçoive.
Il y a environ cinquante ans s’est produit l’« écroulement total du cadre religieux » dans les sociétés occidentales. Ou, si l’on adopte la terminologie d’Emmanuel Todd, nous serions entrés dans une phase de « religion zéro ».
Aujourd’hui, l’Occident collectif fonctionnerait comme une foi sécularisée, surplombant toutes les croyances existantes — une nouvelle verticalité sacrée sans Dieu, comme l’affirmait récemment le philosophe russe Boris Méjouiev.
En effet, selon Méjouiev, de la même manière que le pape détenait le pouvoir de définir de nouveaux dogmes, l’autorité morale suprême reviendrait désormais à l’opinion publique libérale : un corpus d’idées émergeant du commentaire médiatique dominant — ce pouvoir que certains cercles contestataires aux États-Unis ont surnommé « The Cathedral ».
Dans une perspective proche, le juriste français Alain Supiot évoque un « fondamentalisme occidental » : une forme de religion plate et unidimensionnelle, anhistorique, que Gauchet a décrite dans ses travaux comme l’idéologie des droits de l’homme.
La contestation de ce nouveau « décalogue » par un nombre croissant d’acteurs monte d’autant plus que l’égalité déclarée entre les États et les populations apparaît largement factice.

6/ Modernisation occidentale comme rouleau-compresseur de dé-civilisation

Les mêmes auteurs soulignent que la source d’une grande partie de nos problèmes actuels réside dans la mondialisation, qui a diffusé le code de base occidental à l’échelle planétaire. « Parce que la mondialisation n’est rien d’autre que l’occidentalisation du monde, l’occidentalisation signifiant simplement que l’économie a pris le pas sur le politique. L’occidentalisation est quelque chose d’irrésistible. La modernité, c’est comme une proposition de la mafia : cela ne se refuse pas ! » (M. Gauchet)
Dès les années 1990, au début de la phase unipolaire, alors que la Russie traversait sa « décennie noire », le philosophe russe Alexandre Panarine dénonçait une nouvelle forme d’aliénation des peuples non occidentaux. Il écrivait :
« Tandis que les peuples occidentaux façonnent leur propre histoire selon leurs besoins, les peuples non occidentaux sont contraints de vivre une histoire qui leur est étrangère, les privant du droit d’être eux-mêmes, de préserver leur culture et de se projeter dans leur avenir. C’est un renoncement à leur être, à leur statut de sujets dans le monde… L’occidentalisation, loin d’être une assimilation harmonieuse, apparaît comme un processus corrosif et destructeur pour les cultures non occidentales. Ces sociétés se transforment en conglomérats fragmentés, réduits au rôle de dépotoirs des déchets du Nord. »
La modernisation occidentale est une puissante vague d’uniformisation qui déferle sur le monde et menace de dissoudre toutes les civilisations, y compris la civilisation européenne, et, à moyen terme, de provoquer des dégâts planétaires irréversibles. Elle apparaît comme une dé-civilisation suprême.
Au cœur de la grande perestroïka actuelle se trouve la montée de ce qu’on appelle « l’axe de contestation » contre le rouleau compresseur de la domination occidentale, géopolitique et normative. L’idée d’un monde organisé autour d’un seul modèle suscite un rejet profond, car elle bafoue la dignité des autres peuples.
C’est là que l’exigence de multipolarité prend tout son sens.
Les Lumières s’adressaient à l’humanité entière, mais en l’identifiant trop souvent au modèle européen, reléguant le reste du monde à une périphérie à civiliser (dans la mesure nécessaire pour continuer à l’exploiter). Le modèle multipolaire implique de dépasser cette opposition simpliste entre « civilisation » et « barbarie » et de reconnaître un véritable pluralisme civilisationnel.
Pour dépasser la « Je-Civilisation » qui mène dans une impasse, il faudrait puiser dans des traditions autres que celles du seul Occident. Alexandre Panarine parlait dans les années 1990 d’une nouvelle phase historique, une phase orientale (au sens large). On se rappellera du « Réveille-toi, ô Orient assoupi ! » de Khomiakov.
En Occident même, beaucoup d’esprits érudits voient cette évolution comme quelque chose de souhaitable, comme une manière de se recentrer sur soi et de préserver la richesse civilisationnelle de l’Occident en tant que tel, notamment en réactivant des traditions autres que celles qui produisent une "Je-civilisation".
Notre système socio-économique des particules humaines se heurtant sans trêve les unes aux autres conduit l'humanité à se précipiter vers une catastrophe à brève échéance, et dans des conditions atroces, écrivait Bernard Maris. - Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde. Cela fait cinq siècles que l'idée du moi occupe le terrain: il est temps de bifurquer.
Pour le juriste Alain Supiot, les droits de l’Homme, largement reconnus formellement, ne doivent plus dépendre de l’interprétation exclusive de l’Occident. Il faut y intégrer d’autres visions venant d’autres civilisations. Cela suppose que les pays du Nord renoncent à l’arrogance normative et acceptent de s’instruire auprès des autres, dans une interrogation commune sur ce que signifie être humain.
Dans cette optique, réduire les conflits mondiaux à une opposition entre « civilisation » et « barbarie », entre archaïque et moderne, ou entre Axe du Bien et Axe du Mal, c’est se tromper de combat. L’enjeu véritable est ailleurs : une lutte des civilisations contre la dé-civilisation portée par l’Occident collectif.

14 avril 2026

Natalia Routkevitch
14/4/2026

La chute de la maison Orbán montre les limites de ce que certains théoriciens (notamment Ahmet İnsel) ont appelé le « national-capitalisme autoritaire » (NaCA), caractérisé par un fort contrôle de l’État sur les décisions stratégiques et par son rôle d’acteur économique de premier plan. Elle met également en lumière les limites des capacités du national-conservatisme à s’organiser en réseau international.
Comment, dans un cadre communautaire strict, pratiquer ce type de capitalisme où le rôle de l’État reste crucial ? L’essor de ces capitalismes d’État (Insel cite un ensemble de cas comme la Chine, la Russie, le Brésil, la Hongrie, ou la Turquie) représente un défi majeur pour le capital transnational, mécontent de voir certains actifs lui échapper, dans la mesure où, dans le NaCA, les investissements étrangers sont limités et sérieusement contrôlés. Dans ce système, il est difficile de conserver la légitimité sans pratiquer des purges régulières, sans dégraisser, sans se défaire impitoyablement des profiteurs les plus odieux. Ce que Orban a manifestement oublié…
Plus important encore : on voit les limites des souverainistes à s’appuyer sur une internationale national-conservatrice. Lorsqu’on affirme se préoccuper avant tout de son propre pays, il est périlleux de trop reposer sur des soutiens extérieurs ou d’en rechercher l’approbation, car cela entre en contradiction avec ces déclarations. Les soutiens trop bruyants de l’administration américaine ont rendu un mauvais service à Orban, et, dans les circonstances actuelles, ont plutôt constitué un baiser de la mort.
Contrairement à l’internationale libérale, l’existence même d’une internationale de souverainistes est problématique ; c’est, en un sens, un contradictio in adjecto.
Comme me l’a exprimé lors d’un entretien récent Yoram Hazony, idéologue central du national-conservatisme, inspirateur d’Orbán, de nombreux conseillers de Trump, de Meloni ou de Netanyahou :
« Le conservatisme repose précisément sur la reconnaissance et la préservation des particularités nationales. Contrairement au libéralisme ou au marxisme, qui s’appuient sur des principes universels, le conservatisme défend la liberté des peuples à choisir des réponses adaptées à leur propre réalité. C’est précisément cette diversité qui en constitue la richesse. Si nous parlions tous la même langue, partagions la même histoire et les mêmes traditions, nous n’aurions guère besoin de mouvements distincts.
Malgré nos différences, nous partageons un socle commun d’expériences et de préoccupations. Qu’on soit protestant, catholique, juif – et parfois même musulman –, nous faisons tous le constat d’une difficulté croissante à exercer un véritable autogouvernement démocratique, ce que l’on appelait autrefois l’autodétermination ou la souveraineté nationale. Depuis 1989, cette idée a progressivement été marginalisée, voire stigmatisée. Elle est parfois présentée comme suspecte, immorale, ou assimilée à une tentation autoritaire, simplement parce que nous défendons le droit d’avoir des frontières, de contrôler qui les franchit, de préserver une identité politique propre.
C’est sur cette base – non pas autour d’un dogme, mais autour d’un problème partagé – que cette alliance s’est constituée : une réaction à l’hégémonie du modèle libéral internationaliste. (...) Regardez l’évolution du libéralisme : il s’est transformé aujourd’hui en une révolution néo-marxiste à l’échelle mondiale. À l’origine, les libéraux parlaient d’établir un gouvernement mondial “doux”, à travers l’ONU telle qu’imaginée par Roosevelt ou l’Union européenne telle que pensée par ses pères fondateurs, comme Schuman et Monnet. Mais en l’espace de deux générations, ce projet libéral-internationaliste est devenu une force idéologique implacable, qui cherche à détruire tous ceux qui s’y opposent. »

Le départ d’Orbán et l’arrivée de Péter Magyar constituent-ils une victoire de l’internationale libérale sur le mouvement national-conservateur ? Rien n’est moins sûr. Magyar est issu de la même mouvance qu’Orbán et incarne, pour une large part, les mêmes valeurs ; il sera probablement plus prudent, mais la contradiction entre la volonté de suivre sa propre voie, d’établir ses règles, de préserver son identité et la nécessité de se soumettre au rouleau compresseur communautaire reste entière.
Le mouvement national-conservateur surgit en Europe de l’Est comme une révolte contre le « devoir d’imitation », théorisé par le penseur polonais Ryszard Legutko, avant d’essaimer en Europe puis dans le reste du monde. « Fondamentalement, les mouvements d’extrême droite que l’on voit fleurir partout sont des mouvements d’appel au politique », disait Marcel Gauchet il y a déjà dix ans. Depuis, la vague national-conservatrice n’a cessé de prendre de l’ampleur.
Très symboliquement, au moment où la Hongrie tournait la page Orbán, la Slovénie a élu comme président du Parlement un certain Zoran Stevanović, 44 ans, un outsider et fondateur du petit parti Resni.ca, au positionnement souverainiste assumé.
Le parti milite pour un référendum sur le retrait de la Slovénie de l’OTAN et de l’Union européenne.
Le grand bras de fer engagé en Europe entre les tenants de deux visions contradictoires de son avenir est loin d’être achevé.

8 avril 2026

Natalia Routkevitch
7/4/2026

L’EXTENSION DU CHAMP DE BATAILLE

"Quelle que soit l’issue de leurs interventions, même les plus folles, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir."

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck, l’un des analystes les plus intéressants du néolibéralisme et des mutations des démocraties occidentales, présente ici sa vision de la crise planétaire et de ses évolutions possibles, en mettant l’accent sur les constantes de la politique étrangère allemande et celle des États-Unis.
L’entretien est paru dans la Frankfurter Rundschau il y a quelques jours, avant la multiplication des menaces d’anéantissement de la civilisation persane. Cela constituerait une extension véritablement dramatique du champ de bataille...
On a toutefois de plus en plus l’impression d’assister à un prêche adressé à un cercle de fidèles – qui se rétrécit – ou à une conversation avec soi-même…
You don't need to believe in hereafter
Just believe in me
Because Jesus He knows me and He knows I'm right
I've been talkin' to Jesus all my life
Oh, yes He knows me and He knows I'm right
Well, He's been tellin' me everything's gonna be alright

La guerre israélo-américaine contre l’Iran a plongé les marchés financiers dans la tourmente et suscite une inquiétude croissante dans les économies nationales. Cela vous rappelle-t-il le choc pétrolier des années 1970 ?

Pas vraiment. À l’époque, la situation restait relativement maîtrisable : il ne s’agissait guère que d’un cartel de producteurs au Moyen-Orient. Aujourd’hui, grâce à la fracturation hydraulique, les États-Unis sont devenus autosuffisants sur le plan énergétique et peuvent se permettre toutes sortes de dérives, y compris la destruction systématique des infrastructures énergétiques, non seulement en Iran mais dans l’ensemble des États du Golfe – et, accessoirement, celle de la société iranienne. À l’inverse, dans les années 1970, Richard Nixon et Henry Kissinger engageaient le rapprochement avec la Chine, tandis qu’en Allemagne le gouvernement de Willy Brandt mettait en œuvre une politique de détente avec l’Est qui contribua, à plus long terme, à l’érosion puis à la dissolution du bloc soviétique.

La guerre contre l’Iran pourrait-elle s’avérer être la plus grande erreur de la présidence Trump ? Il semble avoir sous-estimé le potentiel d’escalade.

Les Américains le font toujours – nul besoin de Trump pour cela. Regardez Biden en Ukraine, et, dans son sillage, les Européens qui se sont laissés convaincre que la guerre serait terminée en quelques mois (les Russes, d’ailleurs, l’ont cru, eux aussi). L’Union européenne a désormais pris en charge la guerre en Ukraine et insiste pour qu’elle se poursuive, alors même que les Américains s’en désintéressent et que les Russes ont, dans l’ensemble, déjà remporté la bataille. Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils ne veulent pas admettre qu’ils ont « sous-estimé le potentiel d’escalade », pour reprendre votre expression. Mais il est également possible qu’ils espèrent tirer de cette guerre livrée par d’autres des bénéfices technologiques et économiques, ainsi qu’une plus grande cohésion interne. Cela ne se produira évidemment pas, mais l’espoir meurt en dernier – après les Ukrainiens qui, selon von der Leyen, « meurent pour nos valeurs ».

Certains soupçonnent que Trump pourrait exploiter cette guerre pour peser, d’une manière ou d’une autre, sur les élections de mi-mandat en novembre. Des considérations de politique intérieure ont-elles pu jouer un rôle ?

C’est possible : les guerres servent souvent à souder son propre camp et à discréditer les opposants en les présentant comme des traîtres. Pourtant, cette guerre n’est pas soutenue à l’intérieur. Aux États-Unis, beaucoup pensent que Trump s’y est laissé entraîner par Israël et le lobby pro-israélien, séduits par la promesse d’une guerre-éclair. On ignore, bien sûr, quels éléments compromettants Netanyahu pourrait détenir sur lui. Il faut aussi rappeler – ce que l’on oublie souvent en Allemagne – que les États-Unis sont pratiquement invulnérables sur leur propre continent, protégés par deux océans et n’ayant que deux voisins, au nord et au sud, tous deux sous leur influence. Cela leur permet de s’en sortir sans frais dans toutes leurs aventures internationales, même les plus injustifiées et absurdes – guerre du Vietnam, invasion de l’Irak – car, en cas d’échec, ils peuvent simplement se replier sur leur territoire, hors de portée de leurs adversaires. Cela explique aussi pourquoi ils entretiennent, pendant des décennies, une rancœur persistante envers des États jugés récalcitrants – Cuba, Iran, Afghanistan. Quelle que soit l’issue de leurs interventions, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir.
En janvier, Trump a appelé à porter les dépenses de défense à 1 500 milliards de dollars, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport au budget actuel (900 milliards), déjà de loin le plus élevé de l’histoire. On peut supposer qu’il souhaite éviter que les responsables militaires ne s’interrogent sur la pertinence de « bombarder l’Iran jusqu’à le ramener à l’âge de pierre », alors même que ce pays n’a rien fait aux États-Unis et n’aurait jamais pu le faire.

Beaucoup voient des motivations personnelles derrière la décision de Netanyahu d’attaquer l’Iran, estimant qu’il cherche à échapper à des poursuites pour corruption en s’inscrivant dans une logique de guerre permanente.

C’est possible. Ou bien il cherche à assurer sa réélection. Mais il ne faut pas surestimer la dimension personnelle. La destruction de l’Iran est un objectif ancien et largement partagé en Israël. L’Etat juif entend demeurer la seule puissance nucléaire en « Asie occidentale » (selon la terminologie iranienne). Si les États-Unis venaient à se retirer de l’alliance, Israël n’hésiterait pas, en cas de nécessité, à recourir à l’arme nucléaire. À quoi servirait sinon cet arsenal ? (Les sous-marins capables d’emporter des charges nucléaires ont d’ailleurs été fournis par l’Allemagne.) On ne peut exclure que Trump participe à cette guerre parce que ses services de renseignement – ou Netanyahu lui-même – l’ont averti qu’Israël pourrait recourir à ses capacités nucléaires en cas d’escalade.

Trump a rencontré peu de résistance de la part de l’Union européenne. Seul le Premier ministre espagnol s’est exprimé de manière claire et nette. Pourquoi l’UE est-elle si faible ?

L’Union européenne n’est pas un État et ne le sera jamais. Elle n’est guère écoutée et ne compte pas. Quant à ses États membres, leurs intérêts et leurs lignes divergent profondément. La France entretient des liens étroits avec le Liban et se perçoit comme son protecteur. L’Espagne dispose de relations anciennes, principalement culturelles, avec le monde musulman. L’Allemagne, pour sa part, entretient une relation particulière bien connue avec Israël et son « droit à l’existence », dont elle laisse la définition à Israël lui-même – tant sur le plan territorial que sur celui de l’ordre interne. Avant d’envisager l’usage de l’arme nucléaire, Israël ferait sans doute appel à l’Allemagne pour un soutien militaire, au nom de la « raison d’État » allemande. Aucun autre État membre, à l’exception peut-être des Pays-Bas, n’y serait favorable.

Le chancelier allemand Merz a d’abord soutenu l’attaque, puis affirmé qu’il ne s’agissait pas de « notre guerre ». S’inscrit-il dans la continuité de Gerhard Schröder ?

Tout dépend de ce qu’on entend sous la « continuité ». Schröder a certes refusé, avec Chirac, de participer à l’invasion de l’Irak par Bush fils. Mais l’Allemagne, sous sa direction et celle de Fischer, a soutenu Washington à de très nombreuses reprises, notamment dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », lorsque Steinmeier, alors chef de la chancellerie, a autorisé l’utilisation de la base de Ramstein pour chaque vol – y compris ceux destinés à transférer des détenus vers Guantánamo.
Angela Merkel aussi, d’abord avec Sarkozy puis avec Hollande, a tenté de se distancier de certaines initiatives américaines – en Syrie ou en Ukraine (Minsk I et II). En 2011, son ministre des Affaires étrangères, Westerwelle, s’est abstenu lors du vote du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant l’intervention en Libye. Pourtant, 40 000 soldats américains sont stationnés en Allemagne dans le cadre de l’OTAN, ainsi que des bombardiers à capacité nucléaire et leurs armes associées. De plus, Wiesbaden abrite le centre de commandement des opérations américaines au Moyen-Orient, y compris les bombardements actuels contre l’Iran. Merz ne s’y est pas opposé. À cet égard, il s’inscrit bien dans la lignée de ses prédécesseurs ; il appartiendra aux historiens de lui donner une définition précise.

Ne serait-il pas dans l’intérêt de Merz de s’opposer plus fermement à Trump et Netanyahu ? Les experts redoutent la pire crise énergétique de l’histoire.

Il le devrait, absolument. D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement d’une crise énergétique. Nous parlons d’un embrasement mondial ; à côté de cela, on serait tenté de dire que ce n’est « que » du pétrole – et, en cas d’extrême nécessité, on pourra toujours s’en procurer auprès de la Russie. Nous ne pouvons que spéculer sur les décisions à venir de Trump et Netanyahu. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils n’écouteront pas un chancelier allemand, sachant pertinemment qu’au final celui-ci s’alignera, quelle que soit la décision prise.

Peut-on qualifier cette guerre de guerre mondiale, même en l’absence de blocs structurés comme au XXe siècle ?

Toutes les guerres sont différentes. La Première Guerre mondiale a entraîné l’effondrement des empires européens ; la Seconde visait à vaincre deux puissances régionales, l’Allemagne et le Japon, qui cherchaient à dominer leurs « zones d’influence », selon l’expression de Carl Schmitt. Il en a résulté un monde bipolaire dominé par les États-Unis et l’URSS, chacun à la tête de son empire – l’un expansif, l’autre contenu, jusqu’à sa dissolution relativement pacifique à la fin du XXe siècle. S’ensuivirent plus de trente années d’un monde unipolaire, où la puissance dominante était en guerre quasi permanente quelque part – ce que l’on appelait alors « stabilité ». Aujourd’hui, nous assistons à la désagrégation de cette superpuissance, incapable de choisir entre le repli et la résistance à son déclassement, mais inclinant de plus en plus vers cette dernière.

Si cette logique devait conduire à une troisième guerre mondiale, à quoi pourrait-elle ressembler ?

Les États-Unis attaqueraient la Chine afin de tenter d’enrayer son ascension jusqu’alors irrésistible. Selon la doctrine actuelle de la sécurité nationale américaine, il ne doit exister aucune puissance au monde à égalité avec les États-Unis. À cette fin, ils exerceraient notamment des pressions sur la Russie depuis l’Europe occidentale – ou feraient agir l’OTAN en ce sens – afin de l’empêcher de soutenir la Chine, et contraindraient la Chine à détourner des ressources pour soutenir la Russie. Le Japon et l’Europe de l’OTAN, en particulier l’Allemagne, seraient amenés à se ranger du côté des États-Unis.
Israël, quant à lui, saisirait l’occasion pour détruire de manière irréversible les États et les peuples de son voisinage ; déjà, la guerre contre l’Iran ne peut durer assez longtemps aux yeux de Tel-Aviv, car, dans son ombre, l’annexion et le nettoyage ethnique de Gaza, de la Cisjordanie et du sud du Liban peuvent se poursuivre sans être remarqués. Tout le reste se trouve, comme le disait Clausewitz, dans le brouillard du champ de bataille en expansion.

23 mars 2026

Natalia Routkevitch
19/3/2026

Le 17 mars 1991, il y a 35 ans, la majorité des citoyens de l’Union soviétique s’est prononcée, lors d’un référendum, en faveur de la conservation de leur pays.
Malgré l’ambiguïté du vote – portant sur une “Union renouvelée” encore à définir – et le refus de six républiques sur quinze de participer au scrutin, le verdict était clair : plus de 76 % des votants se sont prononcés pour le maintien de l’Union.
Quelques mois plus tard, le trio Eltsine-Kravtchouk-Chouchkevitch décide pourtant de la dissolution lors d’une discrète rencontre à Belovej. L’immense pays est fragmenté selon des frontières largement arbitraires, ce qui ouvre la boîte de Pandore des revendications, des migrations, des persécutions, des conflits civils et de voisinage, ainsi que des guerres à venir.
Le XXIᵉ siècle de l’espace post-soviétique sera l’otage de cette « plus grande catastrophe géopolitique », et le sens de cette expression, si décriée lorsqu’elle est formulée, se révèle aujourd’hui avec une terrible clarté.
Dans "Recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre", je reviens sur les débats et sur les publications qui réapparaissent régulièrement à chaque anniversaire du référendum ou de la chute de l’URSS : pourquoi cela s’est-il produit ? Aurait-on pu éviter l’effondrement, préserver ce que Sergueï Kara-Mourza (à ne pas confondre avec son neveu Vladimir) appelait la « civilisation soviétique » ? Comment le pays et le monde auraient-ils évolué si l’Union avait été maintenue, avec les membres qui le souhaitaient, sous une forme renouvelée ? Était-il possible d’éviter les effusions de sang, en Ukraine et ailleurs, ainsi que le profond déséquilibre du système international, entré dès lors dans une phase d’unipolarité marquée par tant d’excès ?
L’Union s’est-elle effondrée en raison de contradictions internes et d’une prétendue non-viabilité, liée à son caractère intrinsèquement violent, totalitaire et liberticide, comme le veut l’interprétation dominante ? Ou bien à la suite d’une contre-révolution menée par une "classe d’accapareurs", soutenue par l’Occident, comme le pensent certains néomarxistes, comme David Lane ? Ou encore l’action délibérée de l’Occident visant à détruire l’Union a-t-elle joué un rôle déterminant, comme l’affirmait l’ancien dissident, grand philosophe Alexandre Zinoviev, qui, après vingt-deux ans passés en Allemagne, déclara ne plus pouvoir rester en Occident après la catastrophe des années 1990 que celui-ci avait infligée à son pays ? La crise résulte-t-elle de l’épuisement du système, lié à une dépendance excessive à l’économie mondiale, qui s’était installée dans les années 1970, comme le soutient, dans une perspective proche de celle de Wallerstein, le sociologue Boris Kagarlitski ? Le facteur primordial ayant permis ce grand déséquilibre a-t-il été le décalage entre la stature du dernier dirigeant soviétique et l’ampleur des défis existentiels auxquels le pays et le monde ont été confrontés, comme le laissait entendre l’historienne Hélène Carrère d’Encausse ? Le mouvement centrifuge, porté par les « nationalismes de périphérie » décrits par Alexeï Miller dans ses travaux sur l'Empire russe, était-il inévitable ?
Au fond, la « civilisation soviétique » a peut-être manqué de réflexion sur elle-même au cours de son évolution, en particulier dans les dernières années de son existence, écrit le politiste Sergueï Birioukov à l’occasion du 35ᵉ anniversaire du référendum.
Tout cela, bien sûr, a joué un rôle – ainsi qu’un autre élément capital, déjà à l’œuvre lors de la chute de l’Empire russe, soixante-dix ans plus tôt, en février 1917.
C’est ce qu’évoque une chanson du célèbre barde soviétique Boulat Okoudjava, et elle ne parle pas seulement de l’Atlantide des Soviets.

L’expérience des siècles le montre sans détour :
Ce ne sont ni les peines, ni les lourds fardeaux
Qui font tomber les royaumes un jour,
Ni la souffrance, ni les coups du sort trop hauts.
Ce qui les perd – et plus le temps fut long,
Plus la chute est amère et profonde –
C’est quand les peuples, dans un silence sans fond,
Perdent le respect de leur propre monde.

17 mars 2026

Trump comme l'anti-Habermas

Natalia Routkevitch
17/3/2026

Trump et tout ce qu’il représente, symboliquement et électoralement, constitue sans doute la contestation la plus radicale des intuitions et des prophéties d’Habermas. Il fait un pied de nez à ceux qui ont cru possible d’organiser la vie politique selon des principes habermassiens.

“I love poorly educated people.” La révolte incarnée par Trump est d’abord une révolte contre les talking classes, contre l’expertocratie. Et elle ne se limite évidemment pas aux États-Unis. C’est la colère des « poorly educated people », de ceux qui ont cessé de voter pour les « highly educated people » parce qu’ils ne leur font plus confiance et veulent qu’on leur propose autre chose – Trump, Georgescu, l’AfD…
Plus c’est odieux, mieux c’est.

Cette rage, qui est l’un des moteurs principaux des transformations politiques en cours qui suscitent tant d’inquiétudes, ainsi que la fracture qui sépare les classes éduquées – pleinement transnationales, sécessionnistes – des classes moins éduquées, beaucoup plus ancrées dans le local, constituent, à mon sens, une clé pour comprendre la recomposition du monde, bien mieux que la grille de la lutte des civilisations, du "monde libre" contre "l’axe du mal", ou même l’ancienne lutte des classes.

Dans une note du blog Gleb Smith écrite en mémoire du philosophe allemand, et qui présente Trump comme un anti-Habermas, on devine les raisons de cette rage et de cette déception.

« Habermas fut sans doute le dernier grand philosophe à croire que la parole pouvait triompher du pouvoir. Non pas au sens métaphorique, mais au sens littéral. Il a construit toute une théorie selon laquelle il existerait une forme particulière de communication dans laquelle l’argument l’emporte simplement parce qu’il est le meilleur - et non parce qu’il s’appuie sur l’argent, un algorithme ou une armée. Il appelait cela la rationalité communicationnelle et y a consacré cinquante ans de sa vie et plusieurs milliers de pages.

À peu près au même moment, pourtant, le monde prenait une autre direction. On a vu la montée en puissance de Goldman Sachs, de Fox News, de Donald Trump…

Trump est l’anti-Habermas à l’état pur. Le premier grand homme politique à transformer le mépris de l’argument en produit électoral.

« I love poorly educated people » : ce n’est pas un lapsus, c’est un programme.
Habermas a élaboré une théorie de l’espace public ; Trump a contribué à façonner un espace public dans lequel l’intelligence elle-même devient suspecte.

Que va-t-on garder d’Habermas ?

D’abord, qu’il a posé un diagnostic juste. Le système capitaliste tend à dévorer les espaces où les citoyens pourraient réellement délibérer sur la manière de vivre ensemble. À la place du débat, il reste le marketing ; à la place de la sphère publique, la publicité ciblée. Il l’avait vu très tôt, dès 1981, avant Internet, avant les réseaux sociaux, avant que cela ne devienne une évidence.

Quant au remède qu’il proposait, il apparaît largement illusoire. « Parlons correctement » n’est pas une réponse à la violence structurelle. C’est un peu comme conseiller à une victime de violences domestiques : « Essayez d’utiliser des phrases commençant par “je”. » Elle le voudrait peut-être bien, mais il est difficile d’articuler quand on a les dents cassées.

Habermas n’est pas Kant. Kant est mort et s’est transformé en monument à lui-même: tout le monde le cite, personne ne le lit, et cela ne lui fait que du bien, car un monument ne peut pas se tromper.
Habermas, lui, est trop vivant et trop politique pour devenir un monument : il signait des lettres sur Gaza (« Quel génocide ? Un génocide, c’est quand les méchants tuent les gentils ; quand les gentils tuent les méchants, c’est de la pure autodéfense »), il s’exprimait sur l’Ukraine dans le même esprit, il entrait dans les détails concrets – et, chaque fois, on voyait que sa rationalité communicationnelle, bien intentionnée comme tout ce qui est bourgeois-allemand, a, dans les conflits réels, à peu près la même utilité qu'un parapluie lors d'une tornade.

Il n’est pas non plus Nietzsche. Nietzsche est auteur de dizaines de formules cinglantes que certains lecteurs se feraient tatouer sur la peau. Habermas écrit des phrases de quarante mots sur la logique de la connaissance scientifique. Un jeune contestataire en quête d’un argumentaire politique ne se tournera jamais vers lui.

Il n’est pas Schmitt, qui eut le courage de dire : la politique, c’est la distinction entre l’ami et l’ennemi, et il ne sert à rien de faire semblant que cela peut être autrement. Habermas, lui, a précisément passé sa vie à faire semblant. C’est pour cela qu’on l’aimait dans les universités. Tout le monde n’est pas capable de nier avec autant de sincérité une réalité qui lui est littéralement donnée dans l’expérience sensible, tout en continuant à passer pour un homme de gauche, même s’il ne l’est pas vraiment au sens marxiste.

Pendant ce temps, la rationalité communicationnelle s’est transformée, dans la bouche de ceux qui la pratiquent, en une procédure produisant des silences convenablement réglés. Un discours dans lequel les enfants tués dans les pays avec des “mauvaises” juridictions disparaissent de la sphère publique – non parce que quelqu’un l’aurait interdit, mais parce qu’ils sont, a priori, exclus des parties qui comptent.

Le capitalisme algorithmique d’aujourd’hui n’a pas particulièrement besoin d’Habermas, mais avec Habermas il se sent mieux. Le problème n’est pas que le monde ne soit pas devenu meilleur - le monde devient rarement meilleur grâce aux livres des philosophes. Le problème est qu’au moment critique, la critique elle-même s’est rangée sous les bannières de ceux contre qui elle était censée être dirigée.

On ne peut alors que plaindre l’auteur de cette critique. Et lui souhaiter de reposer en paix."

11 mars 2026

Natalia Routkevitch


- 10/3/2026 - Réagissant aux menaces proférées aujourd’hui par Hegseth, qui promet à Téhéran « le jour de frappes le plus intense », l’analyste militaire brésilienne Patricia Marins livre un bref diagnostic de la situation. Je la cite ici, car il est toujours intéressant de lire Marins et, plus largement, de s’abreuver à d’autres sources d’information que le débat franco-français.

"Les États-Unis et Israël semblent ne pas comprendre la nature de la guerre qu’ils mènent.
L’Iran conduit une guerre asymétrique remarquablement efficace : il encaisse les frappes, neutralise progressivement les bases militaires environnantes, détruit des radars et maintient le contrôle du détroit d’Ormuz, tout en conservant sa capacité de lancement de missiles.
Et cela alors même qu’il a perdu relativement peu de ses forces navales, de son aviation ou de son arsenal global – ce que l’on peut vérifier assez facilement à partir des preuves visuelles disponibles.
Les États-Unis et Israël se retrouvent dans une situation particulièrement délicate, car ils sont habitués à un seul mode de guerre : la destruction massive par la puissance de feu. Ils se trouvent désormais face à un Iran solidement positionné sur le plan stratégique et qui mène la guerre selon ses propres conditions et son propre calendrier.
Quelle est la stratégie iranienne ? Miser sur la résilience face aux bombardements et conserver l’essentiel de son arsenal dans de vastes installations souterraines, que les États-Unis et Israël tentent de percer au prix de quantités considérables de munitions.
Une chose mérite d’être soulignée : jusqu’à présent, l’Iran n’a montré qu’une fraction de ses capacités militaires. Il dispose notamment de plus de vingt modèles de drones navals qui n’ont même pas encore été déployés.
Washington et ses alliés ont manifestement sous-estimé l’Iran. Dans le domaine des missiles et des drones, le pays fait aujourd’hui partie des leaders mondiaux, aux côtés de la Russie et de la Chine.
Les décisions prises à Washington ont été d’une grande imprudence. En politique, il arrive que l’on puisse agir de manière inconsidérée sans en subir immédiatement les conséquences ; dans une guerre, cela ne fonctionne pas.
Tout cela s’inscrit dans une stratégie soigneusement construite qui vise, notamment à travers les mécanismes du marché mondial, à affaiblir les États-Unis plutôt que l’Iran.
Les chiffres diffusés par le CENTCOM et largement repris dans le débat public américain relèvent pour une large part de la communication de guerre. Ils ne changent en rien la réalité du terrain et ne contribuent pas davantage à affaiblir l’Iran.
L’expérience d’autres guerres asymétriques perdues par les États-Unis montre que l’on y a employé des volumes de bombes des dizaines de fois supérieurs à ceux utilisés contre l’Iran. Comme cela a déjà été souligné, ces conflits ont été peu étudiés - et il en va de même pour la guerre en Ukraine, où près de 200 000 tonnes de missiles, de bombes et de drones ont déjà été utilisées sans atteindre un résultat tangible. Le problème ne se résume donc pas à une question de bombardements.
L’Iran semble déterminé à poursuivre la guerre, ce qui crée une difficulté majeure pour Washington. Les États-Unis doivent désormais composer avec la réaction des marchés mondiaux, la pression des pays du Golfe, les tensions politiques internes, les risques inflationnistes, ainsi qu’avec la complexité croissante de leurs relations avec la Chine et la Russie.
En définitive, ce conflit oppose deux logiques très différentes : d’un côté la puissance de feu brute, de l’autre une stratégie patiemment élaborée."

5 mars 2026

Natalia Routkevitch


Puissance du déséquilibre et du chaos

- 2/3/2026 - Dans "Dying by the Sword: The Militarization of US Foreign Policy", les chercheuses Monica Duffy Toft et Sidita Kushi décomptent près de 400 interventions militaires internationales menées par les États-Unis depuis 1776, dont plus de la moitié après la Seconde Guerre mondiale, et 29% après la fin de la guerre froide, donc durant la période du moment unipolaire, celle de l’absence de contrepoids stratégique.
Le total est impressionnant, car la définition retenue par Duffy Toft et Kushi inclut les interventions dans des guerres civiles dès lors que les États-Unis ont utilisé la force sur le territoire d’un autre État, mais aussi les opérations contre des acteurs non étatiques - groupes armés, milices ou organisations terroristes - opérant à l’intérieur des frontières du pays cible.
Si l’on tente de distinguer quelques schémas qui se répètent à travers cette multitude d’opérations de la puissance hégémonique :
Le recours à un prétexte fallacieux mais très spectaculaire pour lancer ou soutenir en sous-main une opération militaire d’envergure : les couveuses au Koweït, le charnier de Račak, les armes biologiques irakiennes, la menace nucléaire iranienne présentée comme directe pour les citoyens américains, etc. Les objectifs réels étant l’accès aux ressources, l’affaiblissement d’un rival important, la volonté d’écarter un gouvernement jugé trop rétif, indépendant ou indésirable.
La tentative d’impliquer des « junior partners » sous bannière commune, le conflit étant régulièrement présenté comme une lutte pour la « démocratie ». Les États vassaux sont ainsi tenus à la loyauté dans ces campagnes militaires déclenchées par la puissance tutélaire. Ceux qui qui s’impliquent le plus sont ceux qui cherchent à prouver qu’ils sont les alliés les plus fiables, dans l’espoir de faveurs accrues du suzerain.
Sur le terrain, l’appui repose autant que possible sur des alliés locaux occidentalisés, hostiles aux pouvoirs nationaux. Le mécontentement est attisé et amplifié, notamment via des programmes d’influence, comme l’a théorisé Gene Sharp, et des sanctions étouffantes. Le « regime change » est devenu un véritable art de guerre, élaboré à travers fondations, formations et littérature stratégique.
Sur le plan de la communication, la complexité des rapports sociaux locaux est réduite à la protestation d’une jeunesse fatiguée du despotisme archaïque et désireuse de vivre à l’occidentale. L’objectif est de créer un fond émotionnel qui consolide, dans l’opinion publique mondiale – celle qui compte, à savoir des CSP+ - l’idée que la civilisation occidentale intervient pour le bien des opprimés qui cherchent à la rejoindre.
Le scénario triomphal recherché est celui de la guerre éclair réussie, comme l’opération Tempête dans le désert. Mais, bien souvent, on est face à un scénario - "something went wrong". Convaincue de sa supériorité et de son bon droit, souvent ignorante des réalités locales et du temps long, la puissance hégémonique sous-estime la volonté de résistance, le rapport des forces sur le terrain et la haine que ses méthodes suscitent, indépendamment de ce que l’on peut éprouver vis‑à‑vis des régimes internes, et s’enlise dans un bourbier.
Les affaires se compliquent : années de bombardements, désordre, souffrances, affrontements civils et fragmentation des États provoqués par l’intervention. Lorsqu’il devient impossible de tenir face à un adversaire trop coriace et que le coût devient excessif, l’armée de la puissance hégémonique se retire en abandonnant ses protégés locaux, de manière plus ou moins spectaculaire (Vietnam, Afghanistan), et leur imputant la responsabilité de la défaite.
Plus encore, la puissance hégémonique cherche à se repositionner en médiateur et en faiseur de paix, comme si elle n’avait rien à voir avec le déclenchement du conflit. Jusqu’à pouvoir être récompensée par un prix Nobel de la paix pour avoir mis fin à une guerre qu’elle avait déclenchée ou provoquée par ses actions.
Puis elle se retire sur sa « grande île » - selon la vision de Halford Mackinder - loin du désordre déclenché, qui peut durer des décennies, en se déchargeant largement de la reconstruction des pays détruits.
Et l’on recommence dès que l’on juge nécessaire.
Pourquoi ? Parce que cela est d'autant plus facile en l’absence de tout contrepoids stratégique. Parce qu’il faut des ressources pour maintenir le niveau de vie et confirmer le statut de l’hégémon incontesté. Et parce qu’il existe toujours de nombreux soutiens qui applaudissent la « liquidation » de Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, ou Ali Khamenei, malgré le résultat très contestable des opérations en question. Interrogé quelques années après l’intervention en Libye sur son rôle de « war-monger », Bernard-Henri Lévy répondit : « Je suis ravi si j’y suis pour quelque chose. »
Les applaudissements d’une grande partie de l’opinion publique mondiale - encore une fois surtout occidentalisée et aisée - s’expliqueraient par une conviction profonde de la supériorité occidentale, et en particulier américaine. Comme l’écrivait Régis Debray : « Nous sommes tous devenus Américains », mentalement alignés. "C’est moins par servilité que par inculturation que l'on accepte aussi facilement d'être taxé, racketté, écouté, pris en otage, commandé ou décommandé in extremis, soumis au chantage, etc. Le véritable pouvoir, c’est de régner sur les imaginations, et l’américanisation de notre espace public a suivi celle de nos rêveries intimes" (L'Europe fantôme).
C’est encore plus le cas des élites littéralement formées aux États-Unis à travers des programmes variés comme « Young leaders ». Il est dès lors paradoxal de voir des dirigeants européens - artisans et gardiens d’une dépendance étroite aux États-Unis - affirmer aujourd’hui la nécessité de s’en affranchir. Qui peut croire qu’ils en sont capables ? Nos gouvernants sont complètement américanisés, et même lorsque les États-Unis prévoient d’annexer une partie du territoire européen, leurs protestations sont dérisoires. « My friend, we can do great things on Iran. But I don’t understand what you do on Greenland », aurait écrit Emmanuel Macron à son “ami” Donald Trump. On a vu la déclaration du jour du trio européen pour se faire une idée des « great things » dont l’Europe est capable vis à vis de l’Iran.
Cela ne peut que confirmer l’idée que les « rêveries intimes » de ces dirigeants seraient de continuer à appartenir au club très sélect qui se réunit dans des lieux exclusifs où se confirment ces solidarités, ou de l’intégrer, pour ceux qui cherchent à obtenir leur ticket d’entrée dans le « monde libre »…
"Dying by the sword." Il reste une question majeure : combien de temps la puissance hégémonique pourra-t-elle imposer ses volontés (qu’elle ne couvre même plus par de jolis slogans - droit, ordre, démocratie - mais exprime clairement par « je veux que ce soit ainsi parce que c’est dans mes intérêts ») avant que le contrepoids, ou des contrepoids, n’émergent et ne rétablissent une forme d’équilibre ? Et une autre question, encore plus brûlante : l’humanité sera-t-elle témoin et victime de démonstrations de force majeures visant à montrer que le franchissement des lignes rouges peut coûter très cher à ceux qui les testent sans cesse, emportés par leur hubris et convaincus de leur immunité et de leur sécurité magique ?

Natalia Routkevitch


La fin du MAGA ?

- 4/3/2026 - L’une des promesses principales du mouvement MAGA a été d’en finir avec l’interventionnisme néoconservateur, impopulaire auprès de la base électorale ayant voté pour Trump. La majorité des Américains sont isolationnistes : ils se désintéressent des affaires mondiales, désapprouvent les opérations coûteuses, longues et souvent inefficaces à l’étranger, et n’ont rien à faire des slogans « libérateurs » des néoconservateurs.
Or, depuis des décennies, la politique étrangère américaine est largement façonnée par des élites internationalistes et par des réseaux d’influence organisés, souvent liés à des diasporas, qui imposent leur vision à la majorité indifférente et réticente aux aventures internationales. Selon les critiques du néoconservatisme venant du camp réaliste ou paléo-conservateur, tels que Mearsheimer, Walt ou Buchanan, ces élites et réseaux d’influence sont motivés par des convictions idéologiques et parfois par des liens ou sentiments personnels envers certaines régions, notamment le Moyen-Orient ou la Russie.
Après le lancement de l’Epic Fury, les sondages et les discussions publiques montrent que de nombreux partisans du MAGA sont profondément déçus par leur champion. Manifestement, l’Iran ne présentait pas de menace vitale pour les États-Unis, était engagé dans des négociations et prêt à céder aux exigences américaines. Pourquoi Trump a-t-il trahi son engagement de mettre fin à l’interventionnisme néoconservateur ? Selon la majorité des commentateurs, le rôle des cadres et de l’État profond bien enraciné reste déterminant.
Sohrab Ahmari, rédacteur du magazine UnHerd, proche du mouvement MAGA et, particulièrement, de J.D. Vance, donne plusieurs explications de ce revirement qu’il déplore.

1. Les réalités du Parti Républicain

Malgré le basculement de la classe ouvrière et d’une partie des électeurs de la classe moyenne inférieure vers la droite dès 2016, les élites institutionnelles conservent leur orientation traditionnelle. Think tanks, experts de premier plan et sénateurs de la vieille garde – beaucoup ont plus de quatre-vingts ans – continuent d’imposer leur vision, comme si la politique était restée figée en 1983.
Il existe certes des partisans d’une politique étrangère moins expansionniste, qui voudraient déplacer l’attention de l’Europe et du Moyen-Orient vers la Chine, incluant une partie du Pentagone et des services de renseignement. Mais ces derniers, plus jeunes, sont peu influents face aux « faucons » proches du président.

2. Exploitation du mécontentement envers le libéralisme

Les faucons ont su tirer parti du mécontentement croissant envers les excès de l’idéologie libérale, tout en préservant l’essentiel de l’agenda international traditionnel des États-Unis. Ils ont ainsi canalisé cette colère vers des enjeux culturels ou symboliques, sans remettre en cause la logique interventionniste elle-même.
Beaucoup de leurs partisans s’en sont réjouis, croyant assister au retour d’une Amérique décomplexée et résolue. Pourtant, cette posture conduit souvent à soutenir exactement la politique étrangère que ces mêmes milieux dénonçaient encore quelques années plus tôt.
Comme l’a résumé avec ironie un commentateur désabusé :
« Heureusement que Pete Hegseth a purgé l’armée des transgenres, pour que des mecs blancs musclés puissent enfin aller changer le régime en Iran. »

3. Réinterprétation des guerres de changement de régime

Ces guerres sont désormais perçues comme de simples invasions sur le territoire d’un autre pays. L’erreur de l’ancien néoconservatisme ne résiderait pas dans sa portée globale ni dans son réflexe de « d’abord tirer, ensuite poser des questions », mais dans son « idéalisme » : croire naïvement pouvoir aider les peuples opprimés et construire des États. Dans la nouvelle logique, l’Amérique se contente de tout casser et laisse aux autres le soin de ramasser les morceaux.
Vance expliquait en 2024 que la nouvelle politique étrangère de Trump serait « un mélange de scepticisme extrême envers les interventions étrangères et d’une position extrêmement agressive en cas d’intervention réelle… Ne frappe pas souvent, mais frappe très fort. » Cette logique, qui semblait limiter l’intervention au sol, est vite devenue un prétexte pour des frappes fréquentes. Le « scepticisme extrême » a rapidement disparu : la deuxième administration Trump a déjà mené des interventions dans au moins sept pays.

4. La personnalité de Trump

Enfin, l’explication la plus simple réside peut-être dans Trump lui-même : il est le produit d’une génération qui se souvient du régime iranien à l’époque de la crise des otages de 1979 et de l’attentat contre les casernes de Beyrouth en 1983. La République islamique a mené, pendant près de cinq décennies, une guerre idéologique contre Israël et l’Occident.
Pour les jeunes Américains, Téhéran ne semble ni une menace ni une hantise ; mais ce ne sont pas eux qui déterminent aujourd’hui la politique étrangère. Trump, en tant que commandant en chef, se voit peut-être comme le vengeur de ces anciennes humiliations.
Reste à voir si les électeurs de 2026, et surtout ceux de 2028, jugeront que cette histoire de vengeance en valait la peine.