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27 mai 2026

Natalia Routkevitch
26/5/2026

Le médium privilégié de la société du spectacle – l’industrie cinématographique – est celui qui va accaparer la plus grande part du temps de cerveau disponible de l’upper classe mondiale, celle qui dispose de ce temps. Évidemment, il n’y a pas seulement le produit cinématographique en lui-même, mais tout ce qui l’entoure, l’accompagne et le sacralise.
Ainsi, Cannes apparaît comme le plus grand temple de la société du spectacle, la Mecque où viennent accomplir leur pèlerinage tous ceux qui se pensent significatifs, éclairés, progressistes et qui nous diront "ce qu'il faut en penser".
Venir de l’autre bout du monde, fouler le tapis rouge avec les stars sous l’œil des photographes, vibrer « pour la planète », « les droits des femmes, des minorités ou des intermittents », se prononcer pour la libération des prisonniers des « geôles fascistes », applaudir les films primés consacrés aux victimes de l’intolérance – ou, pour changer, aux victimes de la tolérance – puis s’encanailler dans des soirées au Dom-Pé et plus si affinités, en essayant de se rapprocher du « people » le plus reconnaissable possible pour décrocher une photo avec lui...
C’est donc à Cannes que s’énonce l’agenda politique et culturel du moment, que l’on donne aux spectateurs le pouls des combats de leur temps. On va s’y émouvoir de l’audace incroyable de l’intervention-choc de Corinne Masiero, de la robe pro-palestinienne de Cate Blanchett ou de l’appel si puissant d’Andreï Zviaguintsev contre le tyran sanguinaire du jour.
Dieu, que tout cela est désespérément convenu, bien balisé et tristement prévisible.
Il y a déjà un demi-siècle, Andreï Tarkovski, qui considérait le cinéma comme un moyen d’atteindre une forme de vérité au plus haut degré de ses capacités humaines, exprimait tout l’ennui et l’exaspération que lui inspirait l’éviction du cinéma-art au profit du pur divertissement ou des manifestes :
« Le fossé entre le cinéma commercial et le cinéma en tant qu'art s'est tellement élargi que le moment est venu de résoudre, d'une manière ou d'une autre, cette confrontation. Soit le cinéma en tant qu'art doit être détruit au profit du cinéma-spectacle, du cinéma-chewing-gum, soit l'inverse. »
Avec la netflixisation intégrale de l’industrie cinématographique, le rapport de force semble avoir été définitivement tranché en faveur du cinéma-chewing gum.

« Je reviens tout juste de Venise, où j’étais membre du jury du festival, et je puis témoigner de l’état de dégradation du cinéma contemporain... Venise offrait un spectacle désolant. Je pense qu’il faut une tout autre disposition spirituelle que la mienne pour comprendre et accepter un film comme XXX. Pour ma part, j’y vois une manifestation de l’anti-art : ce qui l’intéresse, ce sont des sujets sociétaux et sexuels. »
« J’ai vu un film monstrueusement répugnant, XXX. Un mélange américain d’horreur, d’épouvante, de violence, de polar et de tout ce qu’on voudra. Révoltant. De l’argent, de l’argent, de l’argent, toujours de l’argent… Rien d’authentique, rien de vrai. Ni beauté, ni vérité, ni sincérité – rien. Il suffit que cela rapporte. C’est impossible à regarder… Tout est permis, tout est acceptable, dès lors que l’on paie pour ça. »
« Dans S.M., tout est mauvais. Tout est construit selon des règles dont il est impossible de s’affranchir. Tout est connu d’avance. Le spectateur sait dès le début ce qui doit arriver, mais il regarde néanmoins, parce que tout est exécuté avec brio selon les conventions du genre et les lois stylistiques du western. Ce n’est pas de l’art. C’est une entreprise commerciale. Quelles que soient les idées qu’on prétende y mettre, tout y est factice, artificiel, dérisoire. »

26 mai 2026

Natalia Routkevitch
23/5/2026

La nation et la Patrie

En quelques lignes, Simone Weil trace la différence entre la « nation » – création artificielle, « gros animal » (Léviathan), « domaine exclusif du prince de ce monde » – et le « pays » : la patrie, lieu d’enracinement, porteur de traditions éternelles. On subit l’un par nécessité, on aime l’autre.
Ceux qui voient cette différence de la même manière que la philosophe, s’accommodent du Léviathan, acceptent de le servir, malgré toutes ses laideurs, tant – et seulement tant – qu’il assure la pérennité et la sauvegarde de la Patrie.

"La charité peut et doit aimer dans tous les pays tout ce qui est condition du développement spirituel des individus, c’est-à-dire, d’une part, l’ordre social, même s’il est mauvais, comme étant moins mauvais que le désordre, d’autre part, le langage, les cérémonies, les coutumes, tout ce qui participe au beau, toute la poésie qui enveloppe la vie d’un pays.
Mais une nation comme telle ne peut être objet d’amour surnaturel, elle n’a pas d’âme, c’est un gros animal.
Et pourtant, une cité…
Mais cela n’est pas du social ; c’est un milieu humain dont on n’a pas plus conscience que de l’air qu’on respire. Un contact avec la nature, le passé, la tradition.
L’enracinement est autre chose que le social.
Le végétatif et le social sont les deux domaines où le bien n’entre pas. Le Christ a racheté le végétatif, non le social. Il n’a pas prié pour le monde.
Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. On n'a d’autre devoir à l’égard du social que de tenter de limiter le mal (Richelieu : le salut des États n’est que dans ce monde).
Patriotisme. On ne doit pas avoir d’autre amour que la charité. Une nation ne peut pas être un objet de charité. Mais un pays peut l’être comme milieu porteur de traditions éternelles.
Tous les pays peuvent l’être."

21 mai 2026

Natalia Routkevitch
20/5/2026

L’Europe au bord de l’escalade

Dans un contexte inquiétant où chaque jour, chaque décision et chaque déclaration semblent rapprocher le continent européen d’une guerre majeure, George Beebe, directeur de la stratégie au Quincy Institute et ancien responsable de l’analyse Russie à la CIA, décrit, dans une conversation avec Glenn Diesen, un scénario d’escalade progressive du conflit. Il s’interroge sur une éventuelle implication américaine en cas d’affrontement majeur, exprime sa perplexité face à l’attitude des Européens – qu’il qualifie de forme d’égarement collectif – et rappelle les intérêts stratégiques de long terme des États-Unis vis-à-vis de la Russie et de l’Europe.

G.B. Je pense que la première réponse russe à la multiplication des attaques ukrainiennes sur le territoire russe serait une intensification massive des frappes contre l’Ukraine. Moscou chercherait d’abord à reprendre le contrôle total du Donbass par des moyens beaucoup plus destructeurs, notamment via une utilisation accrue de la puissance aérienne contre les villes fortifiées ukrainiennes de cette région contestée. Une fois cet objectif atteint, la Russie pourrait soit poursuivre son avancée vers les autres régions annexées qu’elle ne contrôle pas totalement, soit imposer un cessez-le-feu de facto afin d’empêcher toute reconstruction de l’Ukraine sans concessions politiques de Kiev.
L’extension du conflit à un affrontement direct entre la Russie et l’Europe dépendrait ensuite de la réaction européenne. Si les Européens intensifiaient les frappes en profondeur contre le territoire russe via l’Ukraine, Moscou pourrait répondre par des bombardements massifs sur Kiev et d’autres grandes villes ukrainiennes (ce qu’elle n’a pas encore fait gardant la fenêtre ouverte aux négociations), puis éventuellement viser des chaînes d’approvisionnement ou des installations situées sur le territoire de l’OTAN.
Un tel scénario provoquerait une crise majeure au sein de l’Alliance atlantique et poserait à Washington une question fondamentale : les États-Unis sont-ils prêts à entrer dans une confrontation militaire directe avec la Russie ? Dans le contexte actuel, l’administration Trump pourrait hésiter à s’engager dans un tel conflit, d’autant qu’à Washington domine l’idée que les Européens ne font rien pour la paix et privilégient l’escalade plutôt que la recherche d’un compromis avec Moscou.

G.D. En Europe, le discours dominant consiste désormais à réclamer un durcissement constant de la pression contre la Russie. Cette logique me paraît à la fois irrationnelle et dangereuse, car elle repose sur l’idée que Moscou ne répondra pas symétriquement à l’escalade. Or, lorsqu’on entend aujourd’hui certains responsables européens évoquer ouvertement la production massive de missiles longue portée destinés à frapper le territoire russe, on peut se demander s’ils mesurent réellement l’état d’esprit actuel du pouvoir russe.
J’ai souvent le sentiment que cette dynamique revient, au fond, à faire entrer la guerre en Europe. Pourtant, toute mise en garde contre cette escalade est immédiatement perçue comme suspecte, comme « pro-russe ». Cette vision binaire semble avoir remplacé toute culture de la prudence. C’est d’autant plus frappant que, historiquement, les Européens apparaissaient souvent plus réservés que les États-Unis sur ces questions. En 2008, lorsque George W. Bush poussait pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, plusieurs capitales européennes jugeaient déjà cette perspective excessivement risquée. Aujourd’hui, ce sont souvent ces mêmes Européens qui tiennent les positions les plus radicales. Comment expliquer un tel basculement ?

G.B. Je pense qu’il existe désormais en Europe un véritable problème d’état d’esprit, presque une forme d’hypnose collective : beaucoup semblent convaincus que la seule manière de gérer la Russie consiste à accroître sans cesse la pression et la dissuasion. L’idée même d’un dialogue diplomatique visant à réduire les risques de conflit est devenue presque taboue. Or je crois que c’est précisément ce qui rend la situation dangereuse.
Bien sûr, la dissuasion est nécessaire. Mais elle ne peut pas constituer l’unique réponse. Si l’on aborde cette crise uniquement sous l’angle du rapport de force, on alimente mécaniquement une spirale d’escalade qui peut finir par devenir incontrôlable. Il faudrait au contraire combiner fermeté et diplomatie, garder la tête froide et conserver assez de confiance pour dialoguer avec Moscou sans considérer ce simple dialogue comme une menace pour l’Europe elle-même.
Or aujourd’hui, je vois surtout beaucoup de peur en Europe : la peur que le simple fait de parler avec les Russes soit déjà perçu comme une faiblesse ou une forme de déstabilisation intérieure. Et c’est précisément cet état d’esprit qui me paraît dangereux.

G.D. Cet état d’esprit n’est-il pas devenu le principal ciment du consensus européen ? Il est extrêmement difficile pour 27 États aux intérêts et aux cultures stratégiques différentes de s’accorder sur une politique étrangère commune. L’unité s’est ainsi construite autour d’un récit moral simple : celui d’un affrontement entre le bien et le mal. La Russie a été présentée comme une menace absolue, rendant toute dissidence moralement suspecte et tout débat sur les préoccupations sécuritaires russes presque illégitime.
Cela rappelle les analyses de Walter Lippmann : pour mobiliser les opinions publiques en temps de guerre, les États tendent à transformer les conflits en luttes morales absolues. Mais lorsque vient le moment de négocier la paix, cette logique devient un piège, car on ne peut plus faire de compromis avec un adversaire présenté comme le mal incarné.
Depuis le début du conflit, le récit occidental repose largement sur l’idée d’une « invasion non provoquée ». Dans ce cadre, toute concession à Moscou apparaît comme une capitulation morale. La diplomatie elle-même devient suspecte. Dans le même temps, des figures particulièrement radicales, comme Kaja Kallas, ont été mises en avant au sein des institutions européennes, compliquant encore davantage tout retour à une logique diplomatique plus pragmatique.

G.B. Je pense que le problème dépasse la difficulté de préserver l’unité européenne. Historiquement, ce sont toujours les grands États – la France, l’Allemagne, l’Italie – qui ont fixé les grandes orientations stratégiques du continent. Ils n’ont jamais laissé les décisions fondamentales en matière de politique étrangère être dictées par les États les plus petits ou les plus radicaux. Or aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est précisément l’absence d’initiative des grandes puissances européennes elles-mêmes.
Si l’on regarde Paris ou Berlin, on ne voit pas réellement de volonté de rouvrir un dialogue structuré avec Moscou. Oui, on commence timidement à entendre quelques discussions sur la nécessité de reparler aux Russes. Mais cela reste extrêmement limité et sans véritable dynamique politique derrière. Or, si un changement de cap devait se produire, il ne viendrait probablement ni des pays baltes ni de la Pologne. Il viendrait nécessairement des grands centres de gravité européens. Pour l’instant, cet élan n’existe pas vraiment.
Et c’est cela qui rend la situation particulièrement inquiétante : l’Europe semble prisonnière de son propre récit moral. Elle a construit son unité autour d’une logique de confrontation totale, mais cette logique complique désormais toute tentative de désescalade ou de compromis diplomatique.

G.D. Je pense aussi que le cas du Royaume-Uni est révélateur. Les Britanniques ne font plus partie de l’Union européenne et ne sont donc pas soumis à cette logique de consensus propre à la politique étrangère européenne. Pourtant, on ne les voit absolument pas chercher à renouer le dialogue avec Moscou, bien au contraire. À mes yeux, ils comptent parmi les plus fermement opposés à toute reprise de contact diplomatique avec la Russie.

G.B. Cela me fait penser que le problème relève davantage d’un état d’esprit général que des mécanismes institutionnels de l’Union européenne. J’ai parfois aussi l’impression que Londres cherche, depuis le Brexit, à se redéfinir un rôle stratégique en Europe à travers une posture très offensive face à la Russie, presque comme une tentative de renouer avec une forme d’imaginaire churchillien. Et je pense que cela risque encore d’aggraver les tensions.

G.D. Quel est l’intérêt américain dans cette situation ? Faut-il chercher à mettre fin à la guerre en Ukraine pour permettre aux États-Unis de se concentrer davantage sur l’Asie et l’Indo-Pacifique, ou au contraire laisser davantage les Européens gérer le conflit, tout en réduisant l’implication américaine ?

G.B. Je suis convaincu qu’il est dans l’intérêt des États-Unis de parvenir à un compromis pour mettre fin à cette guerre. Si Washington se désengage en laissant essentiellement les Européens gérer le conflit, le risque d’une confrontation beaucoup plus destructrice entre l’Europe et la Russie augmentera fortement. Et cela ne servirait pas les intérêts américains. Même sans escalade majeure, un conflit prolongé pousse mécaniquement la Russie à se rapprocher encore davantage de la Chine, ce qui compliquerait considérablement la position stratégique des États-Unis.
À mes yeux, les États-Unis ont intérêt à voir émerger une Russie plus autonome, capable d’entretenir des relations à la fois avec la Chine, l’Europe et l’Occident, plutôt qu’un bloc russo-chinois durablement soudé contre Washington. Par ailleurs, une Europe fragilisée par un conflit permanent détourne les États-Unis de priorités plus importantes, notamment l’Indo-Pacifique. Or, les ressources stratégiques, mais aussi l’attention politique américaine, restent limitées.
Je pense aussi que la relation transatlantique doit évoluer. L’avenir de l’OTAN devrait davantage reposer sur la coopération technologique de pointe – semi-conducteurs, intelligence artificielle, espace, informatique quantique, chaînes d’approvisionnement ou minéraux critiques. Une coopération étroite entre les États-Unis et l’Europe pourrait réduire certains avantages stratégiques de la Chine tout en relançant la croissance européenne. Mais cela devient beaucoup plus difficile dans un climat de conflit permanent.

G.D. Il serait d’ailleurs souhaitable que la relation entre l’Europe et les États-Unis soit repensée de manière plus équilibrée. Aujourd’hui, elle semble souvent fonctionner sur une logique du tout ou rien : soit une dépendance totale envers Washington, soit un antiaméricanisme radical. Or le monde devient multipolaire, et il faudrait adapter ce partenariat à cette nouvelle réalité.
Je reste cependant assez pessimiste. On voit réapparaître en Europe des récits affirmant que l’Ukraine serait de nouveau en train de gagner, que la Russie serait affaiblie au point de manquer d’armes lourdes ou encore que Vladimir Poutine serait gravement malade. Ce type de narration semble surtout destiné à maintenir le soutien à la guerre.

G.B. Le danger, c’est qu’à force, certains finissent par croire à leur propre propagande. Or ce genre d’illusion peut avoir des conséquences très lourdes.

12 mai 2026

Natalia Routkevitch
11/5/2026

Le 9 Mai vs le 9 Mai

Il n’est pas étonnant que les célébrations de ces derniers jours aient fait couler autant d’encre, de larmes et de venin, suscitant chez beaucoup le besoin d’exprimer, plus ou moins publiquement, des passions joyeuses ou tristes.
C’est que cette date, et ce qu’elle symbolise pour les uns et les autres, se trouve au cœur des nouvelles guerres de religion qui déchirent le continent européen. Elle est au centre de croyances qui s’opposent et s’affrontent, mais aussi du conflit militaire mené avec acharnement dans la partie orientale de l’Europe, avec l’implication importante de nombreux États du monde. Un conflit qui a déjà coûté tant de vies et qui menace d’en coûter encore davantage.
Le 9 mai, une grande partie des habitants de l’Eurasie commémore l’anéantissement du nazisme au prix d’immenses sacrifices consentis par le peuple russe, les autres peuples des républiques soviétiques, ainsi que les Alliés et les mouvements de résistance de nombreux pays auxquels hommage est rendu ce jour-là.
Au centre de ce récit : l’unicité du crime nazi et du monstre abattu ; la reconnaissance du nazisme comme une menace existentielle pour de nombreux peuples ; le rôle décisif de l’URSS ; enfin, la nécessité de commémorer cette victoire afin de prévenir toute résurgence des idéologies d’État fondées sur la supériorité raciale.
L’autre partie du continent commémore la chute du nazisme le 8 mai, avec davantage de retenue et de réserves, en en faisant avant tout « un jour pour la paix », « un jour de deuil pour les victimes des totalitarismes », « un jour contre toutes les guerres », bref, un jour pour tout le bien et contre tout le mal.
Le récit des événements diffère plus ou moins sensiblement, ou du moins les accents ne sont pas placés de la même manière.
Ainsi, cette année, le chancelier allemand Friedrich Merz a certes salué la libération de l’Allemagne du régime nazi, mais sans prononcer un mot sur le rôle de l’Armée rouge. Lors d’un briefing, lorsqu’un journaliste a posé frontalement la question de savoir qui avait libéré l’Allemagne du nazisme, le représentant du gouvernement a refusé de répondre, renvoyant à des sources écrites.
Le grand jour de communion sacrée de cette autre obédience tombe lui aussi le 9 mai, devenu Journée de l’Europe pour les habitants de l’Union européenne, l’européisme y étant inculqué comme une grande religion civile.
D’ailleurs, est-ce vraiment une coïncidence si la Journée de l’Europe a été fixée au 9 mai, date où l’URSS et ses alliés commémorent leur grande Victoire sur le nazisme ?
Dans ses canons, l’Europe représente le règne de la démocratie, de la liberté et, plus largement, le meilleur modèle politique et social du monde. Elle se pense comme l’exact opposé des totalitarismes, n’ayant rien à voir ni avec le nazisme ni avec le totalitarisme soviétique, présentés dans cette vision comme des frères jumeaux.
Beaucoup d’observateurs ont souligné à quel point la dimension religieuse joue un rôle important dans ces deux célébrations, aussi bien dans leur dimension cultuelle que dans leur fonction de "religare", de lien collectif.
Ainsi, la grande Victoire n’est plus seulement un souvenir : elle est devenue un culte, un autel autour duquel les gens se rassemblent, se recueillent et communient, réunis par cette mémoire en un seul corps. Ce n'est pas pour rien qu'elle est parfois appelée en Russie des « Pâques séculières », car, à l’image de Pâques – fête centrale de l’orthodoxie célébrant la résurrection du Christ – la Victoire de 1945 célèbre une forme de résurrection miraculeuse d’un peuple promis à l’anéantissement. Au prix d’un sacrifice immense, de souffrances inouïes, ce peuple aurait su résister, renaître et se relever avec une rapidité telle qu’il fut capable, quinze ans plus tard, d’envoyer un homme dans l’espace.
Le culte possède ses masses de fidèles, mais aussi ses hérétiques, blâmés pour remettre en cause le caractère sacré de la fête, ainsi que ses martyrs, qui professent ce culte dans un environnement hostile à leurs risques et périls.
La religion européiste, elle, s’est imposée plus discrètement, presque subrepticement, dans l’esprit du père fondateur Jean Monnet : les petits ruisseaux font les grands fleuves.
L’affirmation d’une identité européenne est devenue un élément incontournable de la vie publique, et le drapeau étoilé s’est imposé dans les paysages, surpassant souvent en nombre les drapeaux nationaux – à l’image du droit et des normes européens, qui tendent à primer sur les législations nationales. Plusieurs générations ont grandi dans les pays de l’Union européenne avec l’idée constante des « valeurs européennes » et d’une identité commune. Être pro-européen – au sens d’adhérer au projet de l’UE – n’est plus simplement une option : c’est un prérequis implicite pour toute position publique aspirant à une certaine respectabilité.
« L’Europe, c’est la paix », « ensemble nous sommes plus forts », ou encore l’image de « l’Europe-jardin au milieu de la jungle mondiale » sont devenues des crédos que l’on ne remet plus en question.
Régis Debray, que je cite souvent, qualifiait l’européisme de religion plate et fade, parce qu’elle renverrait davantage à des « valeurs » qu’au sacré, reposant sur un patriotisme constitutionnel désincarné, des règlements et, surtout, l’argent.
Mais on ne peut pas lui donner entièrement raison.
Si de nombreux Ukrainiens se sont mobilisés pendant leur Maïdan pour l’Europe et contre une association plus étroite avec la Russie, si beaucoup acceptent aujourd’hui de mourir pour ce qu’ils considèrent comme la défense de leur choix européen, ce n’est pas seulement pour des avantages matériels qu’ils espèrent retirer de l’appartenance à l’Europe. Moscou pouvait elle aussi offrir de l’argent, des contrats avantageux et divers bénéfices économiques.
Ce qu’elle ne pouvait offrir, en revanche, c’était le sentiment d’appartenir à ce club sélect, à ce «jardin», à ce monde perçu comme civilisé.
Ce qui est central dans la religion européenne, ce n’est donc pas uniquement la prospérité, mais le statut : la posture morale de celui qui fixe les règles et se pose en arbitre en décidant des valeurs suprêmes.
Si l’argent est devenu une mesure universelle, ce qui compte davantage encore, c’est le pouvoir d’imposer les normes et de définir qui appartient au camp du bien et qui en est exclu.
Un pays riche peut être transformé en paria du jour au lendemain, coupé d’une partie des échanges et des commodités du monde globalisé, sa richesse se trouvant alors grandement dévaluée. Ce qui distingue le « jardin » de la « jungle », c’est précisément l'habilitation de désigner les parias.
Et c’est pour préserver ce statut d’arbitre moral suprême que l’UE fait aujourd'hui de ce conflit une affaire de principe en acceptant de sacrifier ce qui semblait pourtant, selon ses propres standards, le plus précieux : le bien-être matériel de ses populations, désormais invitées à se serrer la ceinture et à assumer les lourdes conséquences de décisions « dictées par les valeurs » – qu’il s’agisse de la rupture des liens économiques ou de la perspective d’une confrontation militaire accrue. C’est donc dans l’espoir d’être admise dans ce club que l’Ukraine mène sa bataille.
Enfin, la question mémorielle et les croyances liées à la Grande Victoire comme à l’Europe se trouvaient déjà au cœur du Maïdan ukrainien.
Les séparatistes et ceux qui ont contesté les résultats de l’Euro-Maïdan l’ont fait en grande partie pour des raisons mémorielles : par opposition à ce qu’ils percevaient comme une remise en cause du culte de la Grande Victoire soviétique sur le nazisme – un récit particulièrement insupportable pour les forces les plus actives et virulentes du Maïdan, pour des raisons abondamment étudiées et commentées.

Enfin, il est somme toute logique que le principal cri de ralliement des élites européennes et le ciment du fragile édifice européen sont aujourd’hui une hostilité de longue durée envers la Russie. Certes, cette hostilité varie en intensité selon les pays, mais il serait erroné de voir dans les quelques gouvernements réticents aux mesures les plus radicales – souvent par souci de préserver leurs intérêts nationaux – de véritables alliés de Moscou.
La Russie conteste un statut fondamental : celui de l’Occident comme arbitre ultime de la modernité politique et historique. Ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas acceptable.
Historiquement, et si l’on s’en tient au XXᵉ siècle, l’Europe communautaire s’est construite, sous supervision américaine, comme un rempart contre l’URSS. Dans cette perspective, les pays occidentaux n’ont pas hésité à réintégrer d’anciens cadres nazis afin de faire face à ce qu’ils percevaient comme la menace principale : la menace soviétique.
La gifle retentissante infligée par Beate Klarsfeld à Kurt Georg Kiesinger en 1968 rappelait brutalement une vérité peu commode : un grand nombre d’anciens nazis avaient non seulement échappé à toute sanction, mais avaient ensuite mené de brillantes carrières politiques, administratives ou économiques. Et le cas de Kiesinger était loin d’être le plus scandaleux.
Des militaires haut-gradés étroitement liés à la machine de guerre de la Seconde Guerre mondiale et à l’invasion de l’URSS devinrent après-guerre les architectes de la nouvelle armée ouest-allemande, de l’OTAN et des services de renseignement de la RFA. Des industriels compromis avec le régime hitlérien ou des collaborateurs de l’occupation jouèrent un rôle important dans la conduite des politiques européennes et dans l’élaboration des institutions de l’Europe unie.
À la lumière de certaines évolutions récentes – militarisation croissante de l’Europe, escalade permanente en Ukraine et la nature de son système politique, interdiction de symboles associés à la victoire soviétique en Europe, sanctions d’une ampleur inédite, ou encore rhétorique assimilant parfois la Russie à une « sous-civilisation » – on comprend mieux l’attitude russe vis-à-vis de ce que Moscou appelle « l’Occident collectif » ainsi que l'association devenue récurrente entre la guerre d'hier et celle d'aujourd'hui.
Pour de nombreux observateurs, ces thèmes réveillent une mémoire historique extrêmement sensible et rappellent de plus en plus une musique connue. Il est d’ailleurs frappant de réécouter aujourd’hui l’un des plus célèbres discours de Joseph Goebbels – celui du Palais des Sports sur la « guerre totale », prononcé après la Bataille de Stalingrad. Le mot « Europe » y revient sans cesse : l’Allemagne y est présentée comme le "rempart de la civilisation européenne" face à une "barbarie soviétique".
L’un des politologues et conseillers politiques russes les plus influents des trente dernières années, Gleb Pavlovski, décédé en 2023, écrivait dans la préface d’un ouvrage paru en 2005 et consacré à la Constitution européenne dans laquelle des auteurs russes voyaient déjà la volonté de construire une « Europe dirigée contre la Russie », mais aussi de « contre-carrer la tradition de la démocratie européenne » :
« Une seule nation européenne est d’avance exclue de l’Europe : la Russie, à qui l’on conteste jusqu’à son identité européenne. Il faut prendre la mesure de ce que cela implique, et des dangers que cela comporte. »
Et de poursuivre :
"On oublie souvent que les deux grandes guerres patriotiques russes – celle de 1812 contre Napoléon Bonaparte et celle de 1941-1945 contre les forces nazies – furent menées contre des « unificateurs de l’Europe ». Tous deux envahirent la Russie avec une extrême violence au nom d’une certaine idée de l’unité européenne. Napoléon rêvait déjà de faire de son Code civil la constitution d’une Europe unifiée, sous une bannière ornée d’abeilles d’or. Et il ne fut pas le dernier.
Lorsque Adolf Hitler entreprit à son tour « l’unification » de l’Europe, parfois par la force, parfois avec l’appui d’alliés volontaires, deux puissances seulement refusèrent cette entreprise et conservèrent pleinement leur souveraineté : le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Ce sont elles qui, au bout du compte, contribuèrent de manière décisive à la libération du continent.
Historiquement attachée à sa souveraineté, la Russie demeure extrêmement sensible à toute tentative d’imposer un nouveau standard impérial au monde. Elle se perçoit à la fois comme un État européen et comme une civilisation à part entière, porteuse de sa propre conception des valeurs universelles. Au cœur de cette identité se trouve la Grande Guerre patriotique de 1941-1945, perçue comme un choix existentiel en faveur d’une Europe antifasciste et plurielle, opposée à une autre vision de l’Europe unifiée sous domination nazie. »


25 avril 2026

Natalia Routkevitch
20/4/2026

"L’Occident collectif" existe-t-il hors du regard de ses adversaires ?
Un autre Occident est-il possible ?

Ô, que mon cœur est lourd ! Une ombre épaisse tombe
Sur l’Occident lointain, pays des saints éclats ;
Ses astres d’autrefois pâlissent et succombent,
Et les meilleurs déjà se détachent, là-bas.

Que cet Occident fut grand dans sa lumière !
Longtemps le monde entier, devant lui incliné,
Par sa haute splendeur éclairé tout entière,
Se taisait, humble et grave, en silence entraîné.

Là brillait à nos yeux le soleil de sagesse,
Les luttes flamboyaient comme feux dans les airs ;
Et, calme comme au ciel la lune en sa douceur,
L’amour y demeurait, simple, pur et sincère.

Là, dans de vifs éclats, s’unissaient les pensées,
Et la foi vive y versait des torrents de clarté ;
Jamais, depuis l’aube aux premières journées,
La terre n’avait vu tant d’ardente beauté.

Mais hélas ! le siècle a fui – sous un voile livide
Tout l’Occident s’éteint ; là s’étendra la nuit…
Écoute donc le sort ! Qu’un jour nouveau te guide :
Réveille-toi enfin, ô Orient assoupi !

(« Songe », Alexeï Khomiakov, 1835)

Depuis le célèbre « Songe » d’un chef de file du mouvement slavophile, Khomiakov, on n’a cessé d’enterrer l’Occident, de prédire son déclin, son crépuscule, son suicide, sa défaite… ni de fustiger, de dénigrer et de contester ces sinistres prévisions. La mondialisation ne s’est-elle pas faite sous les couleurs et les normes occidentales, et ne se poursuit-elle pas ainsi, malgré toutes les critiques et lamentations ?

Comment concilier cette contradiction apparente ?

Que peut-on objecter à ceux qui contestent l’existence même d’un Occident comme entité ? Et, de surcroît, celle d’un « Occident collectif », appellation née récemment en Russie dans des discours officiels, où elle est employée de manière comparable à l’« impérialisme capitaliste » des temps soviétiques, puis reprise dans un registre similaire par d’autres adversaires ?
L’Occident collectif n’existe-t-il donc que dans leur regard hostile et probablement envieux, comme le laissent entendre de nombreux ouvrages publiés régulièrement ?
Déjà, l’unité historique de l’Occident semble très contestable ; mais depuis quelque temps, notamment avec la déferlante Trump et la montée des populismes, l’Occident paraît divisé, fracturé, laminé par des « guerres culturelles » qui prennent, par l’intolérance et la virulence des participants, l’allure de guerres de religion d’antan.

Ne faudrait-il pas y voir un affrontement de plusieurs Occidents ?

Cette distinction apparaît d’ailleurs dans la doctrine de politique étrangère russe de 2023 (où Moscou se positionne pour la première fois comme un État-civilisation), dans laquelle l’adversaire désigné n’est pas l’Occident en soi, mais précisément « l’Occident collectif ».
« La Russie ne se considère pas comme un ennemi de l’Occident, ne s’isole pas, n’a pas d’intentions hostiles envers celui-ci et espère que les États de la communauté occidentale reconnaîtront l’inanité de leur politique de confrontation ainsi que leurs ambitions hégémoniques. Nous espérons qu’ils prendront en compte les réalités complexes d’un monde multipolaire et qu’ils rétabliront une interaction pragmatique avec la Russie », indique la doctrine.
Mais d’où vient ce concept, cette image de « l’Occident collectif » ? Quelle réalité historique recouvre-t-il ? Si le terme est relativement récent, il renvoie à des querelles et à des perceptions anciennes, parfois très anciennes.
Dans "Le recommencement de l’histoire", je tente de cerner ce phénomène à travers une grille de lecture élargie, d’en retracer certaines origines, puis de dégager les traits les plus marquants de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’Occident collectif », avec en filigrane la question : peut-on le dépasser ?

1/ L’idée de supériorité

Dans son ouvrage "L’Occidentisme. Essai sur le triomphe d’une idéologie", le célèbre philosophe dissident russe Alexandre Zinoviev (qui a vécu en Occident de 1977 à 1999) établit une distinction entre l’Occident - un ensemble de pays et de peuples bien précis - et « l’occidentisme » (zapadnizm) - une idéologie et un ensemble de phénomènes qui ne sont pas nécessairement liés aux particularités des différents pays occidentaux, mais qui les surplombent.
Le philosophe russe considère que la caractéristique la plus importante de l’occidentisme est son aspiration à s’imposer comme un phénomène social de niveau supérieur, structurant l’humanité de manière verticale. Il s’agit de cette même volonté d’imposer sa supériorité qui est désignée, dans la récente doctrine de politique étrangère de la Russie, comme l’aspect le plus inacceptable et le plus universellement rejeté de l’Occident.

2/ L’idée de l’autodésignation

D’après le politiste français Bertrand Badie, comprendre l’Occident suppose d’abord de saisir l’autodésignation. Avant d’être renvoyée par l’extérieur, la notion a mûri pendant des siècles en son sein. « L’Occident, explique-t-il, forge assez tôt cette auto-conscience de supériorité, veut prendre ses marques, se présenter comme le noyau du monde, comme le successeur unique du plus grand et flamboyant empire du monde ayant jamais existé. Et lorsqu’on est dans une logique d’autodésignation, il est extrêmement difficile de se départir de l’héritage subjectif et valorisant qui en découle. On continue à accumuler les paramètres religieux, philosophiques et politiques pour s’auto-désigner et, sans même en avoir conscience, on franchit le pas pour apparaître comme une civilisation, pis encore, comme La Civilisation. »
L’Empire d’Occident, né en 800, s’arroge progressivement le titre d’héritier légitime de Rome, au détriment de l’Empire romain d’Orient, que l’Occident appellera plus tard Byzance et reléguera dans l’oubli, ainsi que son héritage, son statut et ce qu’on lui doit, tout en discréditant ses héritiers comme « Asiatiques barbares ».
L’affirmation de supériorité et de primauté apparaît ainsi comme une constante constitutive de l’Occident.
« Nous sommes rentiers de ce déni de l’existence de Byzance, parce que nous sommes ce que nous sommes… Nous ne comprenons pas la culture politique de l’Est. Nous voyons l’État moderne, l’État surpuissant, qui se démultiplie, si je puis dire, par des clones institutionnels de par le monde ; mais nous ne voyons pas la matrice de cela, cette impérialité chrétienne qui a été laïcisée et qui donne la domination mentale de l’Occident. Au final, ça produit la croyance au bon droit occidental de convertir la planète à son modèle institutionnel !
Comprendre cela, c’est aussi essayer de comprendre en quoi nous sommes, je dirai, les adversaires nés, mais inconscients (...) de ce qui n’est pas occidental. Nous sommes les adversaires nés de tout ce qui est étrange, de ce qui ne rentre pas dans ce cadre que nous appelons, d’un mot, hélas, hélas, trois fois hélas, banalisé et médiocrisé, « démocratique ».
Tout ce qui n’est pas « démocratique » entre guillemets, selon nos critères aveugles, ne mérite pas attention et doit être démoli. Cela revient à ça, » écrivait Pierre Legendre, l’un des penseurs majeurs pour saisir l’âme et les origines de "l’Occident collectif".

3/ Le « jardin » face à la « jungle »

L’Occident comme centre de l’économie-monde capitaliste et sommet de la chaîne alimentaire mondiale
Selon Immanuel Wallerstein, le système-monde capitaliste émerge dès le XVIe siècle avec l’expansion de l’Europe occidentale, les grandes découvertes et l’essor du commerce international. La formation d’un marché mondial, appuyée sur la colonisation et l’exploitation des périphéries, permet l’accumulation du capital dans certains États. Le système se structure progressivement en trois zones : centre, semi-périphérie, périphérie. Les pays du centre – principalement d’Europe occidentale – consolident leur domination grâce à l’innovation, à des institutions solides et à leur capacité à imposer des règles commerciales qui leur sont favorables (échange inéquitable).
L’accumulation du capital aspire ressources et profits de la périphérie vers le centre. Les retards périphériques ne freinent pas le système : ils en deviennent un levier – main-d’œuvre bon marché, institutions faibles, corruption facilitant les investissements. François Partant (qui a travaillé pour une banque de développement en Afrique et en Asie dans les années 1960) a montré toute l’hypocrisie de la théorie du rattrapage dans "La Fin du développement" : pour que le centre demeure prospère, la périphérie doit rester sous-développée.
Ainsi, l’« Occident collectif », ce sont ceux qui bénéficient de cette position dominante au sommet de la chaîne mondiale et cherchent à la préserver. « L’Europe est un jardin, disait tout récemment le chef de la commission européenne. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire – les trois choses ensemble.
Le reste du monde − et vous le savez très bien, Federica − n’est pas exactement un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin… »

4/ L’Occident collectif comme "Je-civilisation"

Si la conscience de sa supériorité est le trait le plus visible et le plus universellement détesté de l’Occident collectif, sa base substantielle se trouve, d’après Alexandre Zinoviev, dans un rapport spécifique qui s’établit à un moment donné entre le « Je » et le « Nous ».
"Les « homo occidentalis » sont apparus et ont atteint l’état moderne dans le cadre civilisationnel de l’Europe occidentale, dans laquelle le « Je » jouait un rôle dominant dans le couple « Je-Nous » et était plus développé que chez d’autres peuples et dans d’autres civilisations. Dans le cadre de cette « Je-civilisation », le « Nous » était simplement une association de « Je »", notait Zinoviev.
Puisant ses origines, entre autres, dans le courant du nominalisme, le protestantisme et les Lumières (surtout l’école anglaise et écossaise), cette « Je-civilisation » se développe comme un individualisme très particulier, défini parfois comme « l’anthropologie libérale », qui devient le fondement même de la civilisation occidentale moderne.
La pierre angulaire de cette anthropologie est une révision radicale de la relation entre l’individu et le collectif dans la société, ainsi que du rapport au sacré.

5/ Verticale sacrée sans Dieu

Avec la modernité, Dieu s’éloigne ou s’efface ; l’homme devient alors souverain. Aujourd’hui, la nouvelle Bible, laïque mais toujours conquérante, s’appellerait Science-Technique-Économie, selon la formule de Pierre Legendre. L’homme religieux a été remplacé par l’homo œconomicus, le fondamentalisme religieux a mué en fondamentalisme du marché, et l’objectif ultime de l’humanité se présente, depuis les Temps modernes, comme la croissance économique ininterrompue. C’est à l’Économie de nous rendre heureux, c’est elle qui devient la nouvelle et l'unique raison de vivre.
La mise entre parenthèses de la question fondamentale « pourquoi vivre ? » a conduit, en quelques siècles, à une immense révolution qui a, comme le disait M. Gauchet, ébranlé nos sociétés sans que l’on s’en aperçoive.
Il y a environ cinquante ans s’est produit l’« écroulement total du cadre religieux » dans les sociétés occidentales. Ou, si l’on adopte la terminologie d’Emmanuel Todd, nous serions entrés dans une phase de « religion zéro ».
Aujourd’hui, l’Occident collectif fonctionnerait comme une foi sécularisée, surplombant toutes les croyances existantes — une nouvelle verticalité sacrée sans Dieu, comme l’affirmait récemment le philosophe russe Boris Méjouiev.
En effet, selon Méjouiev, de la même manière que le pape détenait le pouvoir de définir de nouveaux dogmes, l’autorité morale suprême reviendrait désormais à l’opinion publique libérale : un corpus d’idées émergeant du commentaire médiatique dominant — ce pouvoir que certains cercles contestataires aux États-Unis ont surnommé « The Cathedral ».
Dans une perspective proche, le juriste français Alain Supiot évoque un « fondamentalisme occidental » : une forme de religion plate et unidimensionnelle, anhistorique, que Gauchet a décrite dans ses travaux comme l’idéologie des droits de l’homme.
La contestation de ce nouveau « décalogue » par un nombre croissant d’acteurs monte d’autant plus que l’égalité déclarée entre les États et les populations apparaît largement factice.

6/ Modernisation occidentale comme rouleau-compresseur de dé-civilisation

Les mêmes auteurs soulignent que la source d’une grande partie de nos problèmes actuels réside dans la mondialisation, qui a diffusé le code de base occidental à l’échelle planétaire. « Parce que la mondialisation n’est rien d’autre que l’occidentalisation du monde, l’occidentalisation signifiant simplement que l’économie a pris le pas sur le politique. L’occidentalisation est quelque chose d’irrésistible. La modernité, c’est comme une proposition de la mafia : cela ne se refuse pas ! » (M. Gauchet)
Dès les années 1990, au début de la phase unipolaire, alors que la Russie traversait sa « décennie noire », le philosophe russe Alexandre Panarine dénonçait une nouvelle forme d’aliénation des peuples non occidentaux. Il écrivait :
« Tandis que les peuples occidentaux façonnent leur propre histoire selon leurs besoins, les peuples non occidentaux sont contraints de vivre une histoire qui leur est étrangère, les privant du droit d’être eux-mêmes, de préserver leur culture et de se projeter dans leur avenir. C’est un renoncement à leur être, à leur statut de sujets dans le monde… L’occidentalisation, loin d’être une assimilation harmonieuse, apparaît comme un processus corrosif et destructeur pour les cultures non occidentales. Ces sociétés se transforment en conglomérats fragmentés, réduits au rôle de dépotoirs des déchets du Nord. »
La modernisation occidentale est une puissante vague d’uniformisation qui déferle sur le monde et menace de dissoudre toutes les civilisations, y compris la civilisation européenne, et, à moyen terme, de provoquer des dégâts planétaires irréversibles. Elle apparaît comme une dé-civilisation suprême.
Au cœur de la grande perestroïka actuelle se trouve la montée de ce qu’on appelle « l’axe de contestation » contre le rouleau compresseur de la domination occidentale, géopolitique et normative. L’idée d’un monde organisé autour d’un seul modèle suscite un rejet profond, car elle bafoue la dignité des autres peuples.
C’est là que l’exigence de multipolarité prend tout son sens.
Les Lumières s’adressaient à l’humanité entière, mais en l’identifiant trop souvent au modèle européen, reléguant le reste du monde à une périphérie à civiliser (dans la mesure nécessaire pour continuer à l’exploiter). Le modèle multipolaire implique de dépasser cette opposition simpliste entre « civilisation » et « barbarie » et de reconnaître un véritable pluralisme civilisationnel.
Pour dépasser la « Je-Civilisation » qui mène dans une impasse, il faudrait puiser dans des traditions autres que celles du seul Occident. Alexandre Panarine parlait dans les années 1990 d’une nouvelle phase historique, une phase orientale (au sens large). On se rappellera du « Réveille-toi, ô Orient assoupi ! » de Khomiakov.
En Occident même, beaucoup d’esprits érudits voient cette évolution comme quelque chose de souhaitable, comme une manière de se recentrer sur soi et de préserver la richesse civilisationnelle de l’Occident en tant que tel, notamment en réactivant des traditions autres que celles qui produisent une "Je-civilisation".
Notre système socio-économique des particules humaines se heurtant sans trêve les unes aux autres conduit l'humanité à se précipiter vers une catastrophe à brève échéance, et dans des conditions atroces, écrivait Bernard Maris. - Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde. Cela fait cinq siècles que l'idée du moi occupe le terrain: il est temps de bifurquer.
Pour le juriste Alain Supiot, les droits de l’Homme, largement reconnus formellement, ne doivent plus dépendre de l’interprétation exclusive de l’Occident. Il faut y intégrer d’autres visions venant d’autres civilisations. Cela suppose que les pays du Nord renoncent à l’arrogance normative et acceptent de s’instruire auprès des autres, dans une interrogation commune sur ce que signifie être humain.
Dans cette optique, réduire les conflits mondiaux à une opposition entre « civilisation » et « barbarie », entre archaïque et moderne, ou entre Axe du Bien et Axe du Mal, c’est se tromper de combat. L’enjeu véritable est ailleurs : une lutte des civilisations contre la dé-civilisation portée par l’Occident collectif.

14 avril 2026

Natalia Routkevitch
14/4/2026

La chute de la maison Orbán montre les limites de ce que certains théoriciens (notamment Ahmet İnsel) ont appelé le « national-capitalisme autoritaire » (NaCA), caractérisé par un fort contrôle de l’État sur les décisions stratégiques et par son rôle d’acteur économique de premier plan. Elle met également en lumière les limites des capacités du national-conservatisme à s’organiser en réseau international.
Comment, dans un cadre communautaire strict, pratiquer ce type de capitalisme où le rôle de l’État reste crucial ? L’essor de ces capitalismes d’État (Insel cite un ensemble de cas comme la Chine, la Russie, le Brésil, la Hongrie, ou la Turquie) représente un défi majeur pour le capital transnational, mécontent de voir certains actifs lui échapper, dans la mesure où, dans le NaCA, les investissements étrangers sont limités et sérieusement contrôlés. Dans ce système, il est difficile de conserver la légitimité sans pratiquer des purges régulières, sans dégraisser, sans se défaire impitoyablement des profiteurs les plus odieux. Ce que Orban a manifestement oublié…
Plus important encore : on voit les limites des souverainistes à s’appuyer sur une internationale national-conservatrice. Lorsqu’on affirme se préoccuper avant tout de son propre pays, il est périlleux de trop reposer sur des soutiens extérieurs ou d’en rechercher l’approbation, car cela entre en contradiction avec ces déclarations. Les soutiens trop bruyants de l’administration américaine ont rendu un mauvais service à Orban, et, dans les circonstances actuelles, ont plutôt constitué un baiser de la mort.
Contrairement à l’internationale libérale, l’existence même d’une internationale de souverainistes est problématique ; c’est, en un sens, un contradictio in adjecto.
Comme me l’a exprimé lors d’un entretien récent Yoram Hazony, idéologue central du national-conservatisme, inspirateur d’Orbán, de nombreux conseillers de Trump, de Meloni ou de Netanyahou :
« Le conservatisme repose précisément sur la reconnaissance et la préservation des particularités nationales. Contrairement au libéralisme ou au marxisme, qui s’appuient sur des principes universels, le conservatisme défend la liberté des peuples à choisir des réponses adaptées à leur propre réalité. C’est précisément cette diversité qui en constitue la richesse. Si nous parlions tous la même langue, partagions la même histoire et les mêmes traditions, nous n’aurions guère besoin de mouvements distincts.
Malgré nos différences, nous partageons un socle commun d’expériences et de préoccupations. Qu’on soit protestant, catholique, juif – et parfois même musulman –, nous faisons tous le constat d’une difficulté croissante à exercer un véritable autogouvernement démocratique, ce que l’on appelait autrefois l’autodétermination ou la souveraineté nationale. Depuis 1989, cette idée a progressivement été marginalisée, voire stigmatisée. Elle est parfois présentée comme suspecte, immorale, ou assimilée à une tentation autoritaire, simplement parce que nous défendons le droit d’avoir des frontières, de contrôler qui les franchit, de préserver une identité politique propre.
C’est sur cette base – non pas autour d’un dogme, mais autour d’un problème partagé – que cette alliance s’est constituée : une réaction à l’hégémonie du modèle libéral internationaliste. (...) Regardez l’évolution du libéralisme : il s’est transformé aujourd’hui en une révolution néo-marxiste à l’échelle mondiale. À l’origine, les libéraux parlaient d’établir un gouvernement mondial “doux”, à travers l’ONU telle qu’imaginée par Roosevelt ou l’Union européenne telle que pensée par ses pères fondateurs, comme Schuman et Monnet. Mais en l’espace de deux générations, ce projet libéral-internationaliste est devenu une force idéologique implacable, qui cherche à détruire tous ceux qui s’y opposent. »

Le départ d’Orbán et l’arrivée de Péter Magyar constituent-ils une victoire de l’internationale libérale sur le mouvement national-conservateur ? Rien n’est moins sûr. Magyar est issu de la même mouvance qu’Orbán et incarne, pour une large part, les mêmes valeurs ; il sera probablement plus prudent, mais la contradiction entre la volonté de suivre sa propre voie, d’établir ses règles, de préserver son identité et la nécessité de se soumettre au rouleau compresseur communautaire reste entière.
Le mouvement national-conservateur surgit en Europe de l’Est comme une révolte contre le « devoir d’imitation », théorisé par le penseur polonais Ryszard Legutko, avant d’essaimer en Europe puis dans le reste du monde. « Fondamentalement, les mouvements d’extrême droite que l’on voit fleurir partout sont des mouvements d’appel au politique », disait Marcel Gauchet il y a déjà dix ans. Depuis, la vague national-conservatrice n’a cessé de prendre de l’ampleur.
Très symboliquement, au moment où la Hongrie tournait la page Orbán, la Slovénie a élu comme président du Parlement un certain Zoran Stevanović, 44 ans, un outsider et fondateur du petit parti Resni.ca, au positionnement souverainiste assumé.
Le parti milite pour un référendum sur le retrait de la Slovénie de l’OTAN et de l’Union européenne.
Le grand bras de fer engagé en Europe entre les tenants de deux visions contradictoires de son avenir est loin d’être achevé.

8 avril 2026

Natalia Routkevitch
7/4/2026

L’EXTENSION DU CHAMP DE BATAILLE

"Quelle que soit l’issue de leurs interventions, même les plus folles, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir."

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck, l’un des analystes les plus intéressants du néolibéralisme et des mutations des démocraties occidentales, présente ici sa vision de la crise planétaire et de ses évolutions possibles, en mettant l’accent sur les constantes de la politique étrangère allemande et celle des États-Unis.
L’entretien est paru dans la Frankfurter Rundschau il y a quelques jours, avant la multiplication des menaces d’anéantissement de la civilisation persane. Cela constituerait une extension véritablement dramatique du champ de bataille...
On a toutefois de plus en plus l’impression d’assister à un prêche adressé à un cercle de fidèles – qui se rétrécit – ou à une conversation avec soi-même…
You don't need to believe in hereafter
Just believe in me
Because Jesus He knows me and He knows I'm right
I've been talkin' to Jesus all my life
Oh, yes He knows me and He knows I'm right
Well, He's been tellin' me everything's gonna be alright

La guerre israélo-américaine contre l’Iran a plongé les marchés financiers dans la tourmente et suscite une inquiétude croissante dans les économies nationales. Cela vous rappelle-t-il le choc pétrolier des années 1970 ?

Pas vraiment. À l’époque, la situation restait relativement maîtrisable : il ne s’agissait guère que d’un cartel de producteurs au Moyen-Orient. Aujourd’hui, grâce à la fracturation hydraulique, les États-Unis sont devenus autosuffisants sur le plan énergétique et peuvent se permettre toutes sortes de dérives, y compris la destruction systématique des infrastructures énergétiques, non seulement en Iran mais dans l’ensemble des États du Golfe – et, accessoirement, celle de la société iranienne. À l’inverse, dans les années 1970, Richard Nixon et Henry Kissinger engageaient le rapprochement avec la Chine, tandis qu’en Allemagne le gouvernement de Willy Brandt mettait en œuvre une politique de détente avec l’Est qui contribua, à plus long terme, à l’érosion puis à la dissolution du bloc soviétique.

La guerre contre l’Iran pourrait-elle s’avérer être la plus grande erreur de la présidence Trump ? Il semble avoir sous-estimé le potentiel d’escalade.

Les Américains le font toujours – nul besoin de Trump pour cela. Regardez Biden en Ukraine, et, dans son sillage, les Européens qui se sont laissés convaincre que la guerre serait terminée en quelques mois (les Russes, d’ailleurs, l’ont cru, eux aussi). L’Union européenne a désormais pris en charge la guerre en Ukraine et insiste pour qu’elle se poursuive, alors même que les Américains s’en désintéressent et que les Russes ont, dans l’ensemble, déjà remporté la bataille. Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils ne veulent pas admettre qu’ils ont « sous-estimé le potentiel d’escalade », pour reprendre votre expression. Mais il est également possible qu’ils espèrent tirer de cette guerre livrée par d’autres des bénéfices technologiques et économiques, ainsi qu’une plus grande cohésion interne. Cela ne se produira évidemment pas, mais l’espoir meurt en dernier – après les Ukrainiens qui, selon von der Leyen, « meurent pour nos valeurs ».

Certains soupçonnent que Trump pourrait exploiter cette guerre pour peser, d’une manière ou d’une autre, sur les élections de mi-mandat en novembre. Des considérations de politique intérieure ont-elles pu jouer un rôle ?

C’est possible : les guerres servent souvent à souder son propre camp et à discréditer les opposants en les présentant comme des traîtres. Pourtant, cette guerre n’est pas soutenue à l’intérieur. Aux États-Unis, beaucoup pensent que Trump s’y est laissé entraîner par Israël et le lobby pro-israélien, séduits par la promesse d’une guerre-éclair. On ignore, bien sûr, quels éléments compromettants Netanyahu pourrait détenir sur lui. Il faut aussi rappeler – ce que l’on oublie souvent en Allemagne – que les États-Unis sont pratiquement invulnérables sur leur propre continent, protégés par deux océans et n’ayant que deux voisins, au nord et au sud, tous deux sous leur influence. Cela leur permet de s’en sortir sans frais dans toutes leurs aventures internationales, même les plus injustifiées et absurdes – guerre du Vietnam, invasion de l’Irak – car, en cas d’échec, ils peuvent simplement se replier sur leur territoire, hors de portée de leurs adversaires. Cela explique aussi pourquoi ils entretiennent, pendant des décennies, une rancœur persistante envers des États jugés récalcitrants – Cuba, Iran, Afghanistan. Quelle que soit l’issue de leurs interventions, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir.
En janvier, Trump a appelé à porter les dépenses de défense à 1 500 milliards de dollars, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport au budget actuel (900 milliards), déjà de loin le plus élevé de l’histoire. On peut supposer qu’il souhaite éviter que les responsables militaires ne s’interrogent sur la pertinence de « bombarder l’Iran jusqu’à le ramener à l’âge de pierre », alors même que ce pays n’a rien fait aux États-Unis et n’aurait jamais pu le faire.

Beaucoup voient des motivations personnelles derrière la décision de Netanyahu d’attaquer l’Iran, estimant qu’il cherche à échapper à des poursuites pour corruption en s’inscrivant dans une logique de guerre permanente.

C’est possible. Ou bien il cherche à assurer sa réélection. Mais il ne faut pas surestimer la dimension personnelle. La destruction de l’Iran est un objectif ancien et largement partagé en Israël. L’Etat juif entend demeurer la seule puissance nucléaire en « Asie occidentale » (selon la terminologie iranienne). Si les États-Unis venaient à se retirer de l’alliance, Israël n’hésiterait pas, en cas de nécessité, à recourir à l’arme nucléaire. À quoi servirait sinon cet arsenal ? (Les sous-marins capables d’emporter des charges nucléaires ont d’ailleurs été fournis par l’Allemagne.) On ne peut exclure que Trump participe à cette guerre parce que ses services de renseignement – ou Netanyahu lui-même – l’ont averti qu’Israël pourrait recourir à ses capacités nucléaires en cas d’escalade.

Trump a rencontré peu de résistance de la part de l’Union européenne. Seul le Premier ministre espagnol s’est exprimé de manière claire et nette. Pourquoi l’UE est-elle si faible ?

L’Union européenne n’est pas un État et ne le sera jamais. Elle n’est guère écoutée et ne compte pas. Quant à ses États membres, leurs intérêts et leurs lignes divergent profondément. La France entretient des liens étroits avec le Liban et se perçoit comme son protecteur. L’Espagne dispose de relations anciennes, principalement culturelles, avec le monde musulman. L’Allemagne, pour sa part, entretient une relation particulière bien connue avec Israël et son « droit à l’existence », dont elle laisse la définition à Israël lui-même – tant sur le plan territorial que sur celui de l’ordre interne. Avant d’envisager l’usage de l’arme nucléaire, Israël ferait sans doute appel à l’Allemagne pour un soutien militaire, au nom de la « raison d’État » allemande. Aucun autre État membre, à l’exception peut-être des Pays-Bas, n’y serait favorable.

Le chancelier allemand Merz a d’abord soutenu l’attaque, puis affirmé qu’il ne s’agissait pas de « notre guerre ». S’inscrit-il dans la continuité de Gerhard Schröder ?

Tout dépend de ce qu’on entend sous la « continuité ». Schröder a certes refusé, avec Chirac, de participer à l’invasion de l’Irak par Bush fils. Mais l’Allemagne, sous sa direction et celle de Fischer, a soutenu Washington à de très nombreuses reprises, notamment dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », lorsque Steinmeier, alors chef de la chancellerie, a autorisé l’utilisation de la base de Ramstein pour chaque vol – y compris ceux destinés à transférer des détenus vers Guantánamo.
Angela Merkel aussi, d’abord avec Sarkozy puis avec Hollande, a tenté de se distancier de certaines initiatives américaines – en Syrie ou en Ukraine (Minsk I et II). En 2011, son ministre des Affaires étrangères, Westerwelle, s’est abstenu lors du vote du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant l’intervention en Libye. Pourtant, 40 000 soldats américains sont stationnés en Allemagne dans le cadre de l’OTAN, ainsi que des bombardiers à capacité nucléaire et leurs armes associées. De plus, Wiesbaden abrite le centre de commandement des opérations américaines au Moyen-Orient, y compris les bombardements actuels contre l’Iran. Merz ne s’y est pas opposé. À cet égard, il s’inscrit bien dans la lignée de ses prédécesseurs ; il appartiendra aux historiens de lui donner une définition précise.

Ne serait-il pas dans l’intérêt de Merz de s’opposer plus fermement à Trump et Netanyahu ? Les experts redoutent la pire crise énergétique de l’histoire.

Il le devrait, absolument. D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement d’une crise énergétique. Nous parlons d’un embrasement mondial ; à côté de cela, on serait tenté de dire que ce n’est « que » du pétrole – et, en cas d’extrême nécessité, on pourra toujours s’en procurer auprès de la Russie. Nous ne pouvons que spéculer sur les décisions à venir de Trump et Netanyahu. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils n’écouteront pas un chancelier allemand, sachant pertinemment qu’au final celui-ci s’alignera, quelle que soit la décision prise.

Peut-on qualifier cette guerre de guerre mondiale, même en l’absence de blocs structurés comme au XXe siècle ?

Toutes les guerres sont différentes. La Première Guerre mondiale a entraîné l’effondrement des empires européens ; la Seconde visait à vaincre deux puissances régionales, l’Allemagne et le Japon, qui cherchaient à dominer leurs « zones d’influence », selon l’expression de Carl Schmitt. Il en a résulté un monde bipolaire dominé par les États-Unis et l’URSS, chacun à la tête de son empire – l’un expansif, l’autre contenu, jusqu’à sa dissolution relativement pacifique à la fin du XXe siècle. S’ensuivirent plus de trente années d’un monde unipolaire, où la puissance dominante était en guerre quasi permanente quelque part – ce que l’on appelait alors « stabilité ». Aujourd’hui, nous assistons à la désagrégation de cette superpuissance, incapable de choisir entre le repli et la résistance à son déclassement, mais inclinant de plus en plus vers cette dernière.

Si cette logique devait conduire à une troisième guerre mondiale, à quoi pourrait-elle ressembler ?

Les États-Unis attaqueraient la Chine afin de tenter d’enrayer son ascension jusqu’alors irrésistible. Selon la doctrine actuelle de la sécurité nationale américaine, il ne doit exister aucune puissance au monde à égalité avec les États-Unis. À cette fin, ils exerceraient notamment des pressions sur la Russie depuis l’Europe occidentale – ou feraient agir l’OTAN en ce sens – afin de l’empêcher de soutenir la Chine, et contraindraient la Chine à détourner des ressources pour soutenir la Russie. Le Japon et l’Europe de l’OTAN, en particulier l’Allemagne, seraient amenés à se ranger du côté des États-Unis.
Israël, quant à lui, saisirait l’occasion pour détruire de manière irréversible les États et les peuples de son voisinage ; déjà, la guerre contre l’Iran ne peut durer assez longtemps aux yeux de Tel-Aviv, car, dans son ombre, l’annexion et le nettoyage ethnique de Gaza, de la Cisjordanie et du sud du Liban peuvent se poursuivre sans être remarqués. Tout le reste se trouve, comme le disait Clausewitz, dans le brouillard du champ de bataille en expansion.

23 mars 2026

Natalia Routkevitch
19/3/2026

Le 17 mars 1991, il y a 35 ans, la majorité des citoyens de l’Union soviétique s’est prononcée, lors d’un référendum, en faveur de la conservation de leur pays.
Malgré l’ambiguïté du vote – portant sur une “Union renouvelée” encore à définir – et le refus de six républiques sur quinze de participer au scrutin, le verdict était clair : plus de 76 % des votants se sont prononcés pour le maintien de l’Union.
Quelques mois plus tard, le trio Eltsine-Kravtchouk-Chouchkevitch décide pourtant de la dissolution lors d’une discrète rencontre à Belovej. L’immense pays est fragmenté selon des frontières largement arbitraires, ce qui ouvre la boîte de Pandore des revendications, des migrations, des persécutions, des conflits civils et de voisinage, ainsi que des guerres à venir.
Le XXIᵉ siècle de l’espace post-soviétique sera l’otage de cette « plus grande catastrophe géopolitique », et le sens de cette expression, si décriée lorsqu’elle est formulée, se révèle aujourd’hui avec une terrible clarté.
Dans "Recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre", je reviens sur les débats et sur les publications qui réapparaissent régulièrement à chaque anniversaire du référendum ou de la chute de l’URSS : pourquoi cela s’est-il produit ? Aurait-on pu éviter l’effondrement, préserver ce que Sergueï Kara-Mourza (à ne pas confondre avec son neveu Vladimir) appelait la « civilisation soviétique » ? Comment le pays et le monde auraient-ils évolué si l’Union avait été maintenue, avec les membres qui le souhaitaient, sous une forme renouvelée ? Était-il possible d’éviter les effusions de sang, en Ukraine et ailleurs, ainsi que le profond déséquilibre du système international, entré dès lors dans une phase d’unipolarité marquée par tant d’excès ?
L’Union s’est-elle effondrée en raison de contradictions internes et d’une prétendue non-viabilité, liée à son caractère intrinsèquement violent, totalitaire et liberticide, comme le veut l’interprétation dominante ? Ou bien à la suite d’une contre-révolution menée par une "classe d’accapareurs", soutenue par l’Occident, comme le pensent certains néomarxistes, comme David Lane ? Ou encore l’action délibérée de l’Occident visant à détruire l’Union a-t-elle joué un rôle déterminant, comme l’affirmait l’ancien dissident, grand philosophe Alexandre Zinoviev, qui, après vingt-deux ans passés en Allemagne, déclara ne plus pouvoir rester en Occident après la catastrophe des années 1990 que celui-ci avait infligée à son pays ? La crise résulte-t-elle de l’épuisement du système, lié à une dépendance excessive à l’économie mondiale, qui s’était installée dans les années 1970, comme le soutient, dans une perspective proche de celle de Wallerstein, le sociologue Boris Kagarlitski ? Le facteur primordial ayant permis ce grand déséquilibre a-t-il été le décalage entre la stature du dernier dirigeant soviétique et l’ampleur des défis existentiels auxquels le pays et le monde ont été confrontés, comme le laissait entendre l’historienne Hélène Carrère d’Encausse ? Le mouvement centrifuge, porté par les « nationalismes de périphérie » décrits par Alexeï Miller dans ses travaux sur l'Empire russe, était-il inévitable ?
Au fond, la « civilisation soviétique » a peut-être manqué de réflexion sur elle-même au cours de son évolution, en particulier dans les dernières années de son existence, écrit le politiste Sergueï Birioukov à l’occasion du 35ᵉ anniversaire du référendum.
Tout cela, bien sûr, a joué un rôle – ainsi qu’un autre élément capital, déjà à l’œuvre lors de la chute de l’Empire russe, soixante-dix ans plus tôt, en février 1917.
C’est ce qu’évoque une chanson du célèbre barde soviétique Boulat Okoudjava, et elle ne parle pas seulement de l’Atlantide des Soviets.

L’expérience des siècles le montre sans détour :
Ce ne sont ni les peines, ni les lourds fardeaux
Qui font tomber les royaumes un jour,
Ni la souffrance, ni les coups du sort trop hauts.
Ce qui les perd – et plus le temps fut long,
Plus la chute est amère et profonde –
C’est quand les peuples, dans un silence sans fond,
Perdent le respect de leur propre monde.

17 mars 2026

Trump comme l'anti-Habermas

Natalia Routkevitch
17/3/2026

Trump et tout ce qu’il représente, symboliquement et électoralement, constitue sans doute la contestation la plus radicale des intuitions et des prophéties d’Habermas. Il fait un pied de nez à ceux qui ont cru possible d’organiser la vie politique selon des principes habermassiens.

“I love poorly educated people.” La révolte incarnée par Trump est d’abord une révolte contre les talking classes, contre l’expertocratie. Et elle ne se limite évidemment pas aux États-Unis. C’est la colère des « poorly educated people », de ceux qui ont cessé de voter pour les « highly educated people » parce qu’ils ne leur font plus confiance et veulent qu’on leur propose autre chose – Trump, Georgescu, l’AfD…
Plus c’est odieux, mieux c’est.

Cette rage, qui est l’un des moteurs principaux des transformations politiques en cours qui suscitent tant d’inquiétudes, ainsi que la fracture qui sépare les classes éduquées – pleinement transnationales, sécessionnistes – des classes moins éduquées, beaucoup plus ancrées dans le local, constituent, à mon sens, une clé pour comprendre la recomposition du monde, bien mieux que la grille de la lutte des civilisations, du "monde libre" contre "l’axe du mal", ou même l’ancienne lutte des classes.

Dans une note du blog Gleb Smith écrite en mémoire du philosophe allemand, et qui présente Trump comme un anti-Habermas, on devine les raisons de cette rage et de cette déception.

« Habermas fut sans doute le dernier grand philosophe à croire que la parole pouvait triompher du pouvoir. Non pas au sens métaphorique, mais au sens littéral. Il a construit toute une théorie selon laquelle il existerait une forme particulière de communication dans laquelle l’argument l’emporte simplement parce qu’il est le meilleur - et non parce qu’il s’appuie sur l’argent, un algorithme ou une armée. Il appelait cela la rationalité communicationnelle et y a consacré cinquante ans de sa vie et plusieurs milliers de pages.

À peu près au même moment, pourtant, le monde prenait une autre direction. On a vu la montée en puissance de Goldman Sachs, de Fox News, de Donald Trump…

Trump est l’anti-Habermas à l’état pur. Le premier grand homme politique à transformer le mépris de l’argument en produit électoral.

« I love poorly educated people » : ce n’est pas un lapsus, c’est un programme.
Habermas a élaboré une théorie de l’espace public ; Trump a contribué à façonner un espace public dans lequel l’intelligence elle-même devient suspecte.

Que va-t-on garder d’Habermas ?

D’abord, qu’il a posé un diagnostic juste. Le système capitaliste tend à dévorer les espaces où les citoyens pourraient réellement délibérer sur la manière de vivre ensemble. À la place du débat, il reste le marketing ; à la place de la sphère publique, la publicité ciblée. Il l’avait vu très tôt, dès 1981, avant Internet, avant les réseaux sociaux, avant que cela ne devienne une évidence.

Quant au remède qu’il proposait, il apparaît largement illusoire. « Parlons correctement » n’est pas une réponse à la violence structurelle. C’est un peu comme conseiller à une victime de violences domestiques : « Essayez d’utiliser des phrases commençant par “je”. » Elle le voudrait peut-être bien, mais il est difficile d’articuler quand on a les dents cassées.

Habermas n’est pas Kant. Kant est mort et s’est transformé en monument à lui-même: tout le monde le cite, personne ne le lit, et cela ne lui fait que du bien, car un monument ne peut pas se tromper.
Habermas, lui, est trop vivant et trop politique pour devenir un monument : il signait des lettres sur Gaza (« Quel génocide ? Un génocide, c’est quand les méchants tuent les gentils ; quand les gentils tuent les méchants, c’est de la pure autodéfense »), il s’exprimait sur l’Ukraine dans le même esprit, il entrait dans les détails concrets – et, chaque fois, on voyait que sa rationalité communicationnelle, bien intentionnée comme tout ce qui est bourgeois-allemand, a, dans les conflits réels, à peu près la même utilité qu'un parapluie lors d'une tornade.

Il n’est pas non plus Nietzsche. Nietzsche est auteur de dizaines de formules cinglantes que certains lecteurs se feraient tatouer sur la peau. Habermas écrit des phrases de quarante mots sur la logique de la connaissance scientifique. Un jeune contestataire en quête d’un argumentaire politique ne se tournera jamais vers lui.

Il n’est pas Schmitt, qui eut le courage de dire : la politique, c’est la distinction entre l’ami et l’ennemi, et il ne sert à rien de faire semblant que cela peut être autrement. Habermas, lui, a précisément passé sa vie à faire semblant. C’est pour cela qu’on l’aimait dans les universités. Tout le monde n’est pas capable de nier avec autant de sincérité une réalité qui lui est littéralement donnée dans l’expérience sensible, tout en continuant à passer pour un homme de gauche, même s’il ne l’est pas vraiment au sens marxiste.

Pendant ce temps, la rationalité communicationnelle s’est transformée, dans la bouche de ceux qui la pratiquent, en une procédure produisant des silences convenablement réglés. Un discours dans lequel les enfants tués dans les pays avec des “mauvaises” juridictions disparaissent de la sphère publique – non parce que quelqu’un l’aurait interdit, mais parce qu’ils sont, a priori, exclus des parties qui comptent.

Le capitalisme algorithmique d’aujourd’hui n’a pas particulièrement besoin d’Habermas, mais avec Habermas il se sent mieux. Le problème n’est pas que le monde ne soit pas devenu meilleur - le monde devient rarement meilleur grâce aux livres des philosophes. Le problème est qu’au moment critique, la critique elle-même s’est rangée sous les bannières de ceux contre qui elle était censée être dirigée.

On ne peut alors que plaindre l’auteur de cette critique. Et lui souhaiter de reposer en paix."