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22 septembre 2026

Natalia Routkevitch
21/9/2026


"Pourquoi je n'irai pas voter"

Je partage ce post du politiste Gleb Kuznetsov, car il est assez révélateur de la vision désabusée – plus ou moins articulée – qu'ont les Russes de l'artefact nommé "démocratie".
Dans cette vision, le droit électoral n'est ni un pouvoir ni un droit au pouvoir, mais uniquement la capacité de valider les choix faits par une minorité. Quant aux élections, elles ne seraient qu'un procédé symbolique et thérapeutique.
On aura tendance, en Occident, à s'insurger contre cette vision en disant que, pour des malheureux qui n'ont pas de "vraie démocratie", ce regard ne constitue finalement qu'une maigre consolation.
En effet, "vivre en démocratie" est une croyance fondamentale de l'homme occidental, une raison de fierté et du sentiment de supériorité, et la remettre en question relève du sacrilège.

Pourquoi je n'irai pas voter

La démocratie, en tant que système, part du principe que l'individu est en quelque sorte le cofondateur et le "co-acteur" de l'État. Il doit donc voter et, par là même, "participer". Et l'on entre alors dans l'interminable spirale des discussions : où les élections sont-elles "vraies" et où ne le sont-elles pas ? Quel "parlement" est bon, lequel est mauvais ?
Foutaises.
Car c'est partout la même chose. Un sénateur américain, un député de la Douma russe et un eurodéputé se ressemblent comme des frères jumeaux. Le mécanisme de substitution est partout le même.
Tout commence dès la première ligne. Chaque constitution désigne le peuple comme son auteur : "We the People", "Nous, peuple multinational". Le préambule de la Loi fondamentale allemande affirme que le peuple allemand, en vertu de son pouvoir constituant, s'est donné cette Loi fondamentale. Pourtant, après la guerre, on n'a jamais jugé bon de laisser les Allemands voter eux-mêmes sur leur constitution. Au XVIIIe siècle, Hume faisait remarquer que considérer qu'un homme consent au pouvoir au seul motif qu'il n'émigre pas revient à dire qu'un passager embarqué sur un bateau alors qu'il dormait a expressément reconnu l'autorité du capitaine. Après tout, il aurait pu sauter par-dessus bord.
Les élections parlementaires, dans n'importe quel État, reviennent finalement à ceci : une fois tous les cinq ans, on demande au citoyen de transmettre au pouvoir quelques bits d'information en cochant une case. Or le pouvoir reçoit chaque jour de chacun des citoyens des gigaoctets de données – transactions, requêtes, déplacements – sans qu'il soit besoin d'élections.
Les lois ne sont pas écrites par les parlements. En Russie, la majorité des textes adoptés sont déposés par le gouvernement. Au Parlement européen, le droit d'initiative législative appartient formellement à la Commission, et non au Parlement. Aux États-Unis, les textes sont élaborés par les équipes des commissions et par les lobbyistes ; puis les élus votent sur des milliers de pages qu'ils n'ont non seulement pas lues, mais qu'ils ne sont même pas en mesure de lire et d'assimiler. Quant aux électeurs, les députés ne les représentent pas davantage : la plupart des gens seraient incapables de donner le nom de leur représentant dans le Tennessee, pas plus que dans la région de Tver.
La dernière fois qu'un parlement a réellement exercé le pouvoir, c'était dans les années 1640 : le Parlement anglais a refusé à Charles Ier les fonds qu'il demandait, a défait son armée et a fini par lui trancher la tête. Après cela, les systèmes politiques se sont dotés de garde-fous. Aujourd'hui, les parlements dits démocratiques sont, partout, pratiquement incapables de changer quoi que ce soit, si ce n'est le montant des salaires de leurs membres.
La situation la plus cocasse est celle des Allemands. L'article 79, paragraphe 3, interdit à toute majorité – parlementaire comme populaire – de toucher aux "principes fondamentaux". L'article 146, lui, considère l'ensemble du texte comme provisoire : il reste en vigueur jusqu'au jour où le peuple allemand adoptera librement une constitution. En 1990, la réunification s'est faite en contournant cette disposition : la RFA a tout simplement absorbé la RDA. Les Allemands n'ont donc, formellement, jamais constitué leur État commun. "L' article éternel" 79 protège ainsi un texte qui se définit lui-même comme provisoire. (...)
Les Anglais sont plus élégants. Leur opposition porte officiellement le nom d' "Opposition loyale de Sa Majesté", et son chef reçoit un traitement payé par le Trésor pour s'opposer au gouvernement tout en restant fidèle à la Couronne. Un genre bien connu : "Votre Majesté, permettez-moi de vous le dire sans détour : vous êtes un génie."
Dans le préambule de chaque constitution, on présente l'individu comme l'un des fondateurs de l'État ; les articles qui suivent veillent ensuite à ce qu'il ne le devienne surtout pas. Schmitt l'a formulé avec plus de clarté que quiconque : dans une démocratie, le peuple ne peut que répondre "oui" à une question posée par quelqu'un d'autre.
L'expression de sa volonté est nécessaire au système pour se légitimer. Mais, pour fonder quoi que ce soit ou pour remettre le système en question, le peuple n'est pas seulement inutile : il est carrément encombrant. Le bulletin de vote fonctionne comme une signature en bas d'un registre attestant qu'on a reçu les consignes de sécurité : désormais vous ne pourrez pas prétendre que vous ne connaissiez pas les règles.
Pour autant, ne pas participer à la procédure ne doit pas devenir un acte de protestation. Bulletin nul, vote "pour n'importe qui sauf…", observateurs dans les bureaux de vote : tout cela ne fait qu'animer le rituel et transformer la visite au cimetière en champ de bataille. C'est inutile. Le vote aux élections relève aujourd'hui du domaine des loisirs, quelque part entre le théâtre et la pêche. Venir en famille, croiser ses voisins, mettre une croix dans une case : que les adultes se divertissent comme ils l'entendent.
Le vrai enjeu est ailleurs : à qui appartient la machine qui transforme les désirs de millions de personnes en décisions ? Aux données, aux plateformes, aux algorithmes de distribution. Là, personne ne proposera aux gens ordinaires de devenir "cofondateurs" et "co-décisionnaires". Là, c'est l'argent qui décide.
Gleb Kuznetsov, TG, 19/9/2026

18 septembre 2026

Natalia Routkevitch


- 18/9/2026 - Lockheed Martin a annoncé pour aujourd’hui le premier vol d’un F-35 acquis par la Luftwaffe, dans une vidéo qui dure 13 secondes mais qui est tout à fait saisissante (voir ci-dessous avec l’accompagnement musical). Je ne sais pas si la pub a été créée par l'IA, dans le cas contraire ses concepteurs sont sans doute très jeunes, très disruptifs, et très américains.
Comment il disait, le Donny, le jour des élections dans la Saxe-Anhalt ? Make Germany great again ?
Eh bien, il n’y a sans doute que les dinosaures qui sont saisis, en visionnant ce spot, par le sentiment exprimé par une créature légendaire :
The world is changed. I feel it in the water. I feel it in the earth. I smell it in the air...

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8 septembre 2026

Natalia Routkevitch
7/9/2026


Montée de la contestation interne de l’ordre libéral post-guerre froide
Contre-révolution ou révolution national-conservatrice ?

Dans le monde occidental, un phénomène curieux se manifeste depuis au moins vingt ans : une montée du mécontentement intérieur envers la démocratie libérale, accompagnée d’une vague de mouvements protestataires regroupés sous l’étiquette de « populismes ». Ces mouvements, aux visages et inspirations diverses, ont en commun une critique de plus en plus virulente à l’égard du système dit « démocratique libéral ».
Les « moments populistes »[1] se produisent partout dans le monde, au grand dam des centristes, qui y voient une « maladie » dangereuse et contagieuse. Ils dénoncent tour à tour le complotisme, la main du Kremlin ou d’autres ennemis supposés forcément à la manœuvre.
Cependant, cette lecture causale apparaît insatisfaisante. Elle fait abstraction des dynamiques profondes à l’origine des « moments populistes » dans diverses régions du monde. La vague populiste qui a touché tant de démocraties ne saurait être réduite à un simple effet de propagande ou au talent oratoire de quelques tribuns démagogues. Trump, Grillo, Salvini, Le Pen, Orbán et d’autres figures dites « populistes » ne font, au fond, que capter et relayer l’air du temps, en exprimant les aspirations d’une part significative et croissante de la société.
Dans son ouvrage de référence Le Peuple contre la démocratie (2018), le politologue américain Yascha Mounk analyse cette crise profonde de la démocratie libérale, menacée par l’essor du populisme et la perte de confiance des citoyens dans les institutions. Déplorant cette crise, Mounk en identifie plusieurs causes : stagnation économique, accroissement des inégalités, polarisation politique, affaiblissement des institutions. Mais ces explications, bien que pertinentes, semblent insuffisantes pour comprendre l’intensité et l’ampleur de la contestation actuelle.
Cette grande fracture qui traverse les sociétés occidentales ne cesse de s’approfondir, année après année. Son expression la plus spectaculaire s’est manifestée aux États-Unis, où elle a été incarnée par la figure de Donald Trump. Sa posture anti-establishment, sa communication directe et ses attaques contre ce qu’il nomme le Deep State ont suscité des réactions d’une intensité rare, révélant une division intérieure d’une profondeur inédite.
(…)
Depuis une quinzaine d’années, la fracture américaine est devenue abyssale : les électeurs ne perçoivent plus leurs adversaires comme de simples opposants, mais comme des ennemis. La déshumanisation est manifeste : beaucoup de démocrates considèrent les républicains comme malhonnêtes, bornés, ignobles et vice-versa.
Les conséquences sont bien réelles : les discussions politiques deviennent impossibles, même entre amis ou en famille. Aujourd’hui, seuls 9% des couples américains sont politiquement « mixtes » − démocrate et républicain − contre une proportion bien plus élevée quelques décennies plus tôt. Chacun tend à s’entourer d’alliés idéologiques, aussi bien dans la vie réelle que dans le monde virtuel.
La fracture américaine ne repose plus seulement sur des désaccords politiques : elle est devenue une hostilité profonde, un rejet viscéral. (…) Et bien que les deux tiers des Américains se définissent comme modérés, la polarisation continue de croître, attisée par la logique partisane et l’écosystème médiatique. Si ce n’est pas encore la guerre, il s’agit d’une grosse montée d’hostilité entre deux camps qui ne partagent plus de valeurs communes. Ce fossé pourrait s’élargir encore, nourrissant une aspiration de la population à un pouvoir plus autoritaire. Dans L’Amérique face à ses fractures[2], la chercheuse Amy Greene analyse en détail les divisions sociales et culturelles qui minent la cohésion nationale, en posant la question de savoir s’il restait encore quelque chose des idéaux fondateurs du pays.
En observant les clivages actuels et la manière dont les représentants des camps opposés parlent les uns des autres, on ne peut s’empêcher de penser aux guerres de religion qui ont opposé protestants et catholiques dans des conflits longs et violents, du XVIe au XVIIIe siècle, avant de se solder par la paix de Westphalie (1648), qui a consacré le principe cuius regio, eius religio, selon lequel le souverain d’un État peut imposer sa religion officielle à ses sujets.

En Europe, les choses évoluent dans le même sens. Les mouvements dits « populistes » se multiplient et gagnent en popularité. Des thématiques comme l’immigration, la critique des élites dirigeantes et de la bureaucratie de Bruxelles, la situation économique et la remise en cause des valeurs libérales alimentent cette vague. Ces mouvements enregistrent des progressions parfois spectaculaires lors des élections nationales, régionales et européennes. Peu de pays échappent à cette dynamique. Ceux qui étaient autrefois considérés comme des mouvements antisystème font de plus en plus partie intégrante du paysage politique et des institutions. Leurs succès électoraux dans plusieurs pays suscitent parfois des stratégies de verrouillage de la part de leurs adversaires, qui cherchent à entraver leur arrivée au pouvoir par des moyens administratifs ou judiciaires. La base électorale qui vote pour les « populistes » s’élargit chaque année. Les électeurs sont le plus souvent ceux que l’on peut qualifier de perdants des processus de globalisation.
En France, le géographe social Christophe Guilluy, examinant la géographie du vote, appelle la France qui vote pour les mouvements antisystème « la France périphérique », désignant ainsi les perdants de la globalisation. Elle s’est notamment manifestée avec la révolte des Gilets jaunes.
La guerre en Ukraine, l’arrivée de Donald Trump, la montée des tensions internes et la popularité croissante des partis qualifiés de « populistes » approfondissent les fractures européennes. Une partie significative de ces courants salue les propos de Trump et de J. D. Vance sur la crise de la démocratie en Europe − ces derniers soutiennent d’ailleurs ouvertement plusieurs partis contestataires européens. (…)
La rhétorique employée au sein des institutions européennes à l’encontre des « frondeurs » devient de plus en plus virulente. Ces derniers ne sont plus seulement qualifiés d’« extrémistes » ou de « fachos », mais sont désormais accusés ouvertement de « trahison », de collusion avec le Kremlin, etc. Si, hier encore, le cri de ralliement des élites européistes reposait sur « l’antifascisme » −, le terme « fasciste » englobant quiconque plaidait pour le contrôle des frontières −, c’est aujourd’hui l’hostilité inconditionnelle envers la Russie qui définit ce qu’est un « bon Européen ». Cette hostilité sert désormais de ciment au projet européen, qui manque cruellement d’unité idéologique et politique.
Au sein du Parlement européen, on crée des « boucliers pour la défense de la démocratie » − avec une définition pour le moins floue de ladite démocratie, qui ne semble pas toujours correspondre à l’expression de la volonté populaire − et l’on tente d’exclure certains eurodéputés jugés trop déviants. Cette escalade verbale se traduit de plus en plus en violences physiques, comme en témoigne l’attentat contre le Premier ministre slovaque Robert Fico, perpétré par un opposant politique, ou encore en décisions controversées, révélatrices de la nervosité croissante des élites, telle que l’exclusion de la course présidentielle en Roumanie d’un candidat jugé pro-russe, Călin Georgescu.
On parle d’une « peste national-conservatrice » qui se propage. Ainsi, la chercheuse Hélène Miard-Delacroix, spécialiste de l’Allemagne, emploie les termes suivants à propos des mouvements populistes: « Il y a clairement une circulation transnationale d’idées et de programmes assez brutaux pour être inquiétants. Je crains que nous ne soyons qu’au début de cette tendance. Le seul frein serait le sursaut des populations non encore « contaminées ».[3]
Comme aux États-Unis, la tension entre deux camps − schématiquement désignés comme les « métropoles « et les « périphéries » − est palpable en Europe. Elle y prend aussi des allures de détestation quasi religieuse, opposant des groupes qui perçoivent leurs adversaires comme « contaminés » ou « impurs ». Cette détestation se manifeste au niveau politique mais aussi individuel. Il est navrant de constater avec quelle ferveur certains procèdent à des purges régulières sur leurs réseaux sociaux, appelant même leurs « amis » à faire de même s’ils entretenaient des liens avec des individus jugés nuisibles. Le vocabulaire utilisé trahit une hostilité viscérale, un rejet non seulement des idées, mais aussi des personnes qui les expriment.
On peut parler d’une pensée de nature fanatique dès lors que quiconque ne partageant pas votre point de vue est considéré comme victime d’une éclipse mentale ou d’une corruption morale. L’idée qu’on puisse simplement tenir un avis différent devient inacceptable. Ceux qui pensent autrement doivent être rééduqués, ou, si cela paraissait impossible, écartés, internés, bannis.
Ce clivage prend également une forte dimension de mépris social − ce que Christophe Guilluy nomme l’« éviction », à la fois géographique et symbolique, vers la périphérie. Ces populations, pourtant majoritaires, ne se sentent plus représentées − ni politiquement, ni culturellement. La classe de référence est désormais une minorité : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie progressistes. En France, Jérôme Sainte-Marie décrit la situation comme une confrontation entre deux blocs : le bloc populaire et le bloc élitaire.
On serait tenté d’y voir l’opposition entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Mais si le facteur économique joue un rôle important, il n’est pas déterminant.
En réalité, la convergence idéologique de ce que l’on appelle les élites sécessionnistes est plus forte que la simple logique des positions sociales. Contrairement à la lumpen-bourgeoisie des temps coloniaux, décrite comme une classe intermédiaire au service de puissances étrangères et dépourvue de conscience propre, la lumpen-oligarchie née de la mondialisation accélérée se distingue par un fort sentiment d’appartenance à une strate supérieure et par une prétention à incarner la boussole morale de l’humanité. En offrant un sentiment de supériorité morale à des classes intermédiaires en mal de sécurité matérielle, les véritables gagnants de la globalisation ont réussi à enrôler une partie de la petite bourgeoisie dotée d’un capital culturel de référence, ainsi qu’un pourcentage significatif des habitants des métropoles étrangers, très occidentalisés.
La terminologie proposée par le publiciste britannique David Goodhart est à ce titre éclairante : les people from somewhere (« gens de quelque part ») face aux people from anywhere (« gens de partout »). Les « gens de quelque part » sont attachés à leur territoire, à leur identité nationale ou régionale, à leurs racines. Ils se déplacent peu et avec réticence, souvent pour des raisons économiques, mais aussi culturelles (« Le all inclusive en Turquie est pour eux le summum de la réussite sociale », ironisait une relocalisée russe à propos de la "plèbe" qui « ne voyage jamais et ne parle pas des langues étrangères »). Ils représentent les grands perdants de la mondialisation : le précariat mondial, attaché - encore un peu - à des modes de vie traditionnels. À l’inverse, les « gens de partout » − une nouvelle bourgeoisie mobile et globalisée − s’adaptent aisément à n’importe quel environnement grâce à leur capital culturel, leur cosmopolitisme et leur maîtrise des codes internationaux, à commencer par l’anglais.
L’expression « gens de quelque part » fait écho à la chanson de Georges Brassens : « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Sauf qu’aujourd’hui, ils ne sont plus si heureux − marginalisés, relégués à la périphérie géographique, culturelle et symbolique. Et eux aussi sont désormais menacés par la déculturation, dissous dans un gloubi-boulga décivilisateur.
La lecture attentive des ouvrages sociologiques de Jérôme Fourquet met en lumière cette dissolution progressive de la culture populaire et ce déracinement de la France profonde. Car l’identité valorisée dans l’économie globalisée est une identité sans attache, perpétuellement adaptable. La vie dans une société moderne liquide − pour reprendre les termes du philosophe Zygmunt Bauman − exige un mouvement constant. Elle impose de se moderniser sans cesse, c’est-à-dire de renoncer à ce qui semblait stable, de déconstruire les identités fixes, sous peine de disparaître.
(…)
Révoltes contre « l’alternative unique » et contre la fin de l’histoire
Essayons de creuser encore un peu plus. De quoi ces clivages internes sont-ils le nom ?
Si l’on revient à l’exemple américain, le philosophe et juriste français Pierre Manent a qualifié la démarche de MAGA (la démarche initiale, doit-on ajouter aujourd’hui) de révolte de la nation américaine contre l’empire américain et contre « l’interventionnisme pro-démocratique », perçu par le duo comme n’étant plus profitable aux Américains eux-mêmes, mortifère, coûteux, hypocrite et inefficace.
Le programme de MAGA se présentait comme une « révolution du bon sens », soit la volonté de la majorité de remettre à leur place des minorités qui avaient commencé à imposer trop fermement leur volonté à la majorité, dictant le rythme des changements sociétaux auxquels la société, dans son ensemble, n’était absolument pas préparée.
Marcel Gauchet voit dans la montée des populismes une exigence du retour de la Politique là où elle avait été remplacée par la « gouvernance » de l’alternative unique − autrement dit, une révolte contre la disparition d’un véritable choix politique.
Pour expliquer la montée des « populismes » en Europe de l’Est − phénomène amorcé il y a une quinzaine d’années et qui a surpris l’Occident −, Ivan Krastev évoque une révolte contre le devoir d’imitation. Il soutient que la soi-disant fin de l’Histoire n’a en réalité marqué que l’entrée dans un Âge de l’imitation. Après 1989, l’aspiration des anciens pays communistes à ressembler à l’Occident a pris plusieurs noms : « américanisation », « européanisation », « démocratisation », « libéralisation », « expansion », « intégration », « harmonisation », « mondialisation »… Mais dans tous les cas, il s’agissait d’une modernisation par imitation, d’une intégration par assimilation.
Selon les populistes d’Europe centrale, après l’effondrement des régimes communistes, la démocratie libérale est devenue un nouveau dogme indépassable. Ils déplorent que l’imitation des valeurs, des attitudes, des institutions et des pratiques occidentales soit devenue un impératif.
En critiquant l’impératif d’imitation comme l’une des caractéristiques les plus insupportables de l’hégémonie libérale post-1989, les populistes d’Europe centrale soulignent plusieurs points : L’imitation complète implique la reconnaissance de la supériorité morale des « imités » sur les « imitateurs » ; elle impose un modèle politique unique ; elle exige une imitation inconditionnelle, sans adaptation aux traditions locales ; elle suppose que les imitateurs soient en permanence évalués par les représentants des pays modèles.
Cet état d’esprit leur rappelait les élections soviétiques, où les électeurs, sous le contrôle des cadres du Parti, faisaient semblant d’exercer un choix… en faveur du candidat unique.
La montée du populisme ne peut être comprise sans prendre en compte le ressentiment profond né du passage d’un communisme soviétique sans alternatives à un libéralisme occidental sans alternatives.
Ceci dit, on ne pouvait pas imaginer que cette révolte contre le modèle unique prendrait une telle ampleur à travers toute l’Europe − y compris en Allemagne, où l’AfD, qualifié parfois de parti néo-nazi, enregistre aujourd’hui des scores impressionnants. Impensable il y a encore une dizaine d’années…
La nature des conflits, désormais généralisés dans de nombreux pays, est souvent présentée comme la montée d’une démocratie illibérale en réaction aux dérives d’un libéralisme antidémocratique. Les libéraux, eux, parlent d’une « contre-révolution planétaire » : contre-révolution trumpiste, national-conservatrice, populiste ou d’extrême droite…
Pourtant, ce à quoi nous assistons semble moins une contre-révolution qu’une révolution, une demande de renouveau radical. Si l’on revenait aux fondamentaux de notre langage politique, la droite était historiquement le parti de l’ordre, du statu quo, de la conservation des rapports de force existants, tandis que la gauche incarnait le changement, la redistribution du pouvoir, la casse de l’ordre existant.
Aujourd’hui, ce sont des mouvements populistes qui portent la contestation, qui se veulent forces de rupture, et prétendent renverser l’ordre établi (même si, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, cela se révèle extrêmement compliqué).

Le recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre. NR
[1] Le moment populiste, selon Yasha Mounk, désigne la période récente où les démocraties libérales voient monter des mouvements populistes – de droite comme de gauche – qui affirment représenter « le vrai peuple » contre des élites corrompues.
[2] Amy Greene, L’Amérique face à ses fractures : Que reste-t-il du rêve américain ?, Paris, éditions Tallandier, 2024.
[3] Hélène Miard-Delacroix, “AfD : la fin de l'exception allemande », Politique Internationale, N 187, printemps 2025.

27 août 2026

Natalia Routkevitch
27/8/2026


Sur le fil du rasoir

Parmi les quelques dizaines d’hypothèses que j’ai lues au cours des dernières 48 heures, celle-ci, bien résumée par Igor D., me paraît la plus plausible :

L’arrivée de Ratcliffe à Moscou, si l’on additionne tous les signaux et données des dernières semaines, signifie que les Américains tentent de ramener la guerre russo-ukrainienne dans un cadre conventionnel où elle peut encore être terminée selon le plan prévu.
Le plan était à peu près le suivant : la Russie achève la conquête de l’agglomération Slaviansk-Kramatorsk, puis la diplomatie prend le relais ; la ligne de front est figée par des accords, une partie des sanctions est levée et le tout est formalisé. Jusque-là, la guerre reste limitée au Donbass, avec les forces et les moyens en adéquation avec l’objectif.
Mais, ces derniers mois, elle a largement débordé de ce cadre. Les frappes contre les infrastructures civiles et énergétiques des deux côtés auront, d’ici l’hiver, des conséquences que personne ne mesure vraiment, ni pour l’Ukraine ni pour la Russie. Le blocage des exportations de céréales se répercute sur le prix du pain dans les pays du Sud global, avec le risque de déstabiliser des régimes dans des pays très peuplés comme l’Égypte ou le Bangladesh. Autrement dit, le conflit russo-ukrainien commence à produire des effets qui dépassent le cadre régional et bilatéral et que Washington ne contrôle plus.
Et il pourrait aller beaucoup plus loin. En cas d’une nouvelle mobilisation partielle, l’offensive russe pourrait sortir du Donbass et s’étendre aux régions de Soumy et de Tchernigov ; après l’axe de Briansk, le territoire biélorusse pourrait également être impliqué. Puis, sous une forme ou une autre, le conflit pourrait gagner les pays baltes, déclenchant cette fois un affrontement entre la Russie et l’OTAN susceptible d’exiger une intervention directe des États-Unis.
Les conséquences d’une telle escalade ne se limiteraient pas à l’Europe. L’Iran pourrait à son tour durcir sa position. Les Américains tentent actuellement de pousser Téhéran à accepter un compromis. Une escalade en Europe de l’Est fournirait aux dirigeants iraniens un argument pour le refuser, puisque les Américains auraient les mains occupées ailleurs. Washington devrait alors lancer une nouvelle opération contre l’Iran, avec, en arrière-plan, le risque nucléaire. La presse occidentale évoque également, dans ce scénario, la Chine et Taïwan : ce serait un moment propice à une opération de l’armée chinoise sur l’île. Pour Washington, voir trois crises s’embraser simultanément serait un désastre.
À titre préventif, une réorganisation du Pentagone se prépare : le très médiatique Hegseth pourrait être écarté, afin d’éviter de nouvelles initiatives hasardeuses. Trump, lui aussi, a été quelque peu mis en retrait.
Tout est donc fait par Washington pour contenir la guerre russo-ukrainienne dans le cadre régional. Le directeur de la CIA se rend à Moscou pour énoncer ce que les Américains appellent les « lignes rouges ». En parallèle, Washington demande à Kiev de suspendre ses frappes aériennes et maritimes. Autrement dit, les Américains agissent simultanément auprès des deux camps.
En Ukraine aussi, des évolutions intéressantes sont à l’œuvre. Après le limogeage du ministre de la Défense et la nomination d’un successeur, l’armée est en cours de réorganisation. Le secteur Slaviansk-Kramatorsk est confié à deux unités bien connues : le 3e corps de Biletsky et le 1er corps de la Garde nationale de Prokopenko, le fameux « Redis » d’Azovstal.
Sur le plan organisationnel, ce sont les formations les plus novatrices des forces ukrainiennes, avec leur propre système de formation et de recrutement. Mais ce n’est pas la raison principale de leur mise en avant. Les groupements de Biletsky et de Prokopenko, composés de nationalistes radicaux, sont les adversaires les plus intransigeants de toute négociation avec la Russie. En cas d’accord de paix, ils pourraient devenir des opposants redoutables au pouvoir, disposant à la fois d’un soutien réel et d’une forte légitimité militaire.
Leur confier la défense de Slaviansk et de Kramatorsk, c’est leur donner la possibilité de faire leurs preuves précisément là où se joue le sort du plan de sortie de guerre. S’ils ne tiennent pas les villes, ce sera leur responsabilité : « nous avons fait tout ce que nous pouvions ». S’ils les tiennent, tant mieux pour eux : le président leur aura donné les moyens de le faire. Dans les deux cas, le pouvoir se prémunit à l’avance contre des critiques.
Le moment est donc réellement décisif : il s’agit de tenter de figer la guerre dans une configuration où elle peut encore être arrêtée. Les Américains demandent simultanément à Moscou de ne pas aller au-delà du Donbass, et à Kiev de ralentir ses frappes contre la Russie, tandis que Kiev place sur ce secteur clé ceux qui pourraient devenir, après la guerre, le principal problème de Zelensky.
Les Américains disposent-ils d’arguments suffisamment convaincants ? On l’ignore. Mais de leur capacité à imposer cette ligne à tous les protagonistes dépend peut-être la possibilité même de mettre fin à ce conflit avant qu'il ne dégénère en quelque chose de beaucoup plus grave. Car si cette tentative échoue, il risque de se transformer en guerre mondiale.
Igor D (politologue russo-ukrainien)

14 août 2026

Natalia Routkevitch
11/8/2026


Le 2 août, l'historien et publiciste russo-israélien Artem Kirpichenok a disparu à son arrivée à l'aéroport Ben-Gurion de Tel-Aviv. Depuis, il n'a donné aucun signe de vie et toutes les tentatives pour le joindre sont restées infructueuses. D'après les informations recueillies par ses proches, il a été arrêté et serait détenu par le Shin Bet, les services de sécurité israéliens.
Artem Kirpichenok, qui résidait à Saint-Pétersbourg, était connu pour ses critiques de la politique israélienne. Auteur de nombreuses publications sur l'histoire du Proche-Orient, il était apprécié d'un certain nombre de lecteurs, dont je fais partie, et vivement contesté par d'autres.
Son arrestation confirme une réalité que certains avaient déjà comprise, parfois à leurs dépens.
Nika Dubrovsky, amie d'Artem et directrice de l'Institut David Graeber, créé en hommage à son époux, l'exprime dans l'article ci-joint :

« Avant l'arrestation d'Artem, beaucoup d'entre nous, moi comprise, avions encore l'impression qu'il existait des "zones de sécurité", des endroits où l'on pouvait être relativement à l'abri de l'arbitraire. Tant qu'on ne franchissait pas certaines lignes bien connues, on pouvait écrire, lire et parler à peu près librement. Ne pas adhérer à tel parti, ne pas soutenir telle organisation, ne pas prononcer certains mots. Mais ces lignes ont disparu. Aujourd'hui, ce que l'on murmure dans sa cuisine peut vous conduire en prison.
Le quotidien bascule peu à peu dans le cauchemar. La cuisine et la cellule deviennent une seule et même pièce. Nous sommes comme des grenouilles qui ne remarquent pas que l'eau dans laquelle elles nagent est en train de bouillir. Nous avons fini par considérer comme normal ce qui aurait dû nous paraître impensable.
Arrêter Artem, c'est intimider les simples citoyens. C'est leur dire de se taire et de rester dans leur coin. Arrêter un publiciste discret, dont les lecteurs sont peu nombreux, est facile. C'est un exemple idéal pour faire peur aux autres.
Les lieux que nous croyions encore préservés de l'arbitraire ne le sont plus… »

Il n'y a plus de zones de sécurité. Il n'est plus possible de se croire à l'abri, où que l'on soit. Beaucoup l'apprennent aujourd'hui à leurs dépens.
Des journalistes, des chercheurs, des militants et des personnalités publiques sont intimidés, réduits au silence, parfois arrêtés, dans des pays qui se présentent pourtant comme des démocraties exemplaires, garantes de la liberté d'expression et du pluralisme face aux "dictatures". Beaucoup d’individus, trop confiants dans cette image, en ont récemment fait l'amère expérience. D'autres découvrent, avec stupeur, les limites du mythe des élections libres et non truquées.
Combien d’autres vont s’en apercevoir dans les mois et les années qui viennent ?
Dans le contexte actuel de recomposition du monde, qui s'accompagne de la multiplication des conflits, de la lutte pour les ressources, les marchés, les zones d'influence, mais aussi pour des statuts symboliques qui rapportent des dividendes très concrets... bref, dans ce contexte-là, il faut s'attendre à voir se multiplier les arrestations, les expulsions, les morts suspectes, le contrôle accru des élections et les pressions de toutes sortes. Les services de sécurité disposeront partout d'une plus grande marge de manœuvre. On fermera les yeux sur toute sorte de violation des droits que l'on croyait acquis et garantis. On demandera de plus en plus aux simples citoyens de se taire et de rentrer dans le rang.
L'arrestation de Kirpichenok révèle une fois de plus une autre réalité : le caractère très sélectif de l'humanisme de ceux qui s'en réclament. Ceux qui dénoncent quotidiennement les crimes des "autocrates sanguinaires" et revendiquent la supériorité morale de leurs "démocraties" ont eu bien du mal à cacher leur satisfaction après son arrestation. Les commentaires odieux qui ont afflué après sa disparition se comptent par milliers.
Or, si l'on peut considérer comme une fatalité la violence des appareils répressifs d'États qui se sentent menacés, en revanche, la violence de particuliers, de surcroît lorsqu'ils se présentent comme des humanistes, des démocrates et des défenseurs du pluralisme, est autrement plus abjecte. Elle rappelle qu'en matière de la défense des droits de l'homme, il y a presque toujours « les nôtres » et « les autres ». Comme le disait, sans détour, l'icône de beaucoup de ces « défenseurs des droits de l'homme », Valeria Novodvorskaïa... Au moins avait-elle le mérite de l'assumer ouvertement, en déclarant qu'elle se fichait complètement du nombre de missiles que l'Amérique "démocratique" allait larguer sur l'Irak "antidémocratique".
Combien sont-ils, ceux qui demandent la libération, ou au moins un traitement humain, de tous les prisonniers politiques, quels que soient leur camp, leurs idées ou leur nationalité ? Ceux qui ont défendu Julian Assange comme Alexeï Navalny, Maria Kolesnikova comme Anna Novikova, Laurent Vinatier comme Alexandre Boutiaguine, Evguenia Berkovitch comme les frères Kononovitch, Boris Kagarlitski, Ian Taksur, Iouri Tkatchev, Tatiana Andriets… et tant d'autres. Une liste qui, malheureusement, ne cessera de s'allonger.
J'en connais quelques-uns, et ils sont très peu nombreux. Des personnes qui se soucient du sort de tous les prisonniers politiques, sans distinction ; qui savent que les rouages de l'Histoire sont impitoyables, mais essaient malgré tout d’alléger le sort de ceux qui y sont pris ; qui œuvrent pour améliorer les conditions de détention, favoriser les échanges de prisonniers et rappeler aux États leurs propres principes, tout en sachant que leur marge d'action est limitée, surtout aujourd’hui…
Ce sont des gens discrets. Ils font peu de bruit et beaucoup de choses très concrètes. Ils sont souvent critiqués, parfois persécutés, et incompris par tous les camps.
Heureusement qu’ils existent. Nous aurons grandement besoin d'eux dans les années qui viennent. J'espère qu'il y en a qui œuvrent en ce moment pour aider Artem Kirpichenok.

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4 août 2026

Natalia Routkevitch


Le grand mythe d’objectivité


- 30/7/2026 - "Ainsi, l’existence d’une chaîne d’opinion n’est pas possible en France. Ainsi, toutes les autres chaînes ne seraient donc pas des médias d’opinion ? L’objectivité est une hypocrisie derrière laquelle se cachent beaucoup de détenteurs de la carte de presse... Un cache-sexe pour l’idéologie et le moralisme. La pluralité n'existe qu'à travers la diversité des lignes éditoriales proposées aux citoyens." - Riss

Il y a deux ans, en commentant les attaques des instances judiciaires, des médias et des ONG contre le même CNews, Riss, que l'on ne peut guère soupçonner de sympathie pour la chaîne ou ses chroniqueurs, avait déjà épinglé toute la futilité de la prétention à l'objectivité, la vanité de ceux qui s'arrogent le droit de décréter ce qui relève du commentaire et ce qui constitue de la propagande, ainsi que la pulsion épuratrice de ces combattants autoproclamés de la propagande, qui traquent les "ennemis de la démocratie".
Je remets ici sa chronique.

Le Conseil d’État vient de rendre une décision qui oblige l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) à exiger de la chaîne CNews une plus grande pluralité et à lui imposer une plus grande indépendance éditoriale vis-à-vis de ses actionnaires. Cette décision fait suite à un recours déposé par l’ONG « Reporters sans frontières », qui reprochait à CNews de ne pas être une chaîne d’information suffisamment pluraliste.
(...)
Que faut-il penser d’une telle décision pour être honnête ? Il est assez étrange de voir une ONG dont la mission est de défendre les journalistes, déposer un recours qui a pour objectif de surveiller la liberté d’expression d’un média accusé de ne pas être suffisamment pluraliste et de privilégier une ligne éditoriale partisane. Pour « Reporters sans frontières », « CNews n’est plus une chaîne d’information, mais est devenue un média d’opinion».
Ainsi, l’existence d’une chaîne d’opinion n’est pas possible en France. Ainsi, toutes les autres chaînes ne seraient donc pas des médias d’opinion ?
CNews est effectivement une chaîne d’opinion et quand on la regarde on sait où on met les pieds. « Charlie » qui est aussi un média d’opinion n’a jamais manqué de dénoncer les orientations politiques et l’influence de son propriétaire, le très réactionnaire Vincent Bolloré, et de caricaturer ses animateurs vedettes comme Pascal Praud ou Cyril Hanouna. Mais qu’y a-t-il d’illégal à insuffler une ligne éditoriale orientée politiquement dans un pays démocratique ? Tous les médias fonctionnent comme ça.
Il y a une hypocrisie dans laquelle pataugent beaucoup de rédactions en France, celle du mythe de l’objectivité journalistique, et plus encore celui de l’indépendance des médias. L’objectivité journalistique n’existe pas. Toutes les rédactions hiérarchisent l’info et font le choix de mettre en avant certains faits et pas d’autres.
L’indépendance des médias aussi est une fiction. À l’exception d’une poignée, comme l’Humanité, le Canard enchaîné, la Croix et Charlie Hebdo, presque tous les autres organes de presse privés appartiennent à des financiers ou à des milliardaires. La situation économique de bon nombre de médias est telle que sans les investissements de ces hommes d’affaires, ils disparaîtraient purement et simplement.
S’il fallait appliquer au monde médiatique les règles comptables en vigueur dans les autres secteurs d’activité de l’économie, ils feraient tous faillite. Quel intérêt alors pour des financiers d’investir dans des chaînes de télé ou des journaux qui perdent de l’argent ? Plus les médias possédés par ces magnats sont déficitaires, plus ces derniers peuvent déduire leur perte du bilan comptable de leur groupe et par ce biais bénéficier d’abattements fiscaux. Voilà par quel artifice fiscal la plupart des médias sont encore en vie. Dans les comptes des sociétés détenues par ces investisseurs, ces médias ne représentent qu’une ligne comptable parmi des dizaines d’autres.
On comprend que la fierté journalistique en prenne un coup. Surtout quand le prix à payer est de devenir la propriété d’un grand patron. On avait juste oublié que certains de ces hommes d’affaires pouvaient avoir envie d’investir aussi pour défendre des idées. Et quand on découvre avec horreur qu’un tycoon met du fric dans un journal ou une télé pas uniquement par calcul fiscal mais aussi par idéologie, alors cela devient un crime qu’il faut à tout prix rendre illégal. Au nom de la liberté d’expression ou du pluralisme.
Après une telle décision que va-t-il arriver à des télés comme la chaîne pro-israélienne I24 news qui depuis les massacres du 7 octobre n’a pas donné le temps de parole identique au représentants de Tsahal et à ceux du Hamas ? De même, la chaîne pro-cathos KTO n’a pas invité sur ses plateaux autant de bonnes sœurs que de bouffeurs de curés, et LCI qui a fait le choix éditorial de couvrir assidument la guerre en Ukraine n’a pas non plus interviewé le même nombre de militaires de l’OTAN que de militaires russes. Méritent-elles encore le titre de « chaînes d’information » ? Un support audiovisuel aura-t-il encore le droit d’avoir une ligne éditoriale partisane assumée ?
Pour Charlie, les seules limites à la liberté d’expression sont celles définies par la loi, à savoir la diffamation, l’injure, l’incitation à la haine raciale et l’appel au meurtre. A l’intérieur de ces périmètres, on a le droit de dire ce qu’on veut. L’objectivité est une hypocrisie derrière laquelle se cachent beaucoup de détenteurs de la carte de presse et qu’a toujours dénoncé Charlie. Un cache-sexe pour l’idéologie et le moralisme. La pluralité n'existe qu'à travers la diversité des lignes éditoriales proposées aux citoyens. Il est absurde d’affirmer qu’en média peut à lui seul offrir au public la totalité du spectre des opinions politiques, philosophiques ou spirituelles des 68 millions d’habitants du pays. Une ambition délirante, mais que prétendent pourtant satisfaire les grands médias audiovisuels généralistes, concurrents de CNews. La modestie ne semble pas les étouffer.
Les journaux télé du service public consacrent la première moitié de leur temps à l’actualité franchouillarde des grèves et de la hausse des prix et le reste à l’actualité internationale et aux derniers sabotiers de Poitou. J’exagère à peine. Et c’est cela qu’on nous présente comme une information objective et équilibrée. On attend le recours des Reporters sans frontières contre France Télévisions pour obtenir qu’un temps d’antenne identique soit accordée au reportage sur les rempailleurs de chaises du Berry et les fabricants d'espadrilles du Pays basque. Notre démocratie l'exige.

24 juillet 2026

Natalia Routkevitch
24/7/2026


Parmi les entretiens que j'ai eu l'occasion de mener, il y en a qui comptent plus que d'autres, et celui-là en fait évidemment partie.
Je suis heureuse de pouvoir le réaliser en ce moment précis, et je pense qu'il intéressera aussi beaucoup de mes amis et contacts, qui me posent régulièrement la question du changement d'attitude en Russie à l'égard de l'Europe. Non pas dans les discours officiels ou les médias les plus en vue, mais dans les communautés d'experts, les milieux universitaires, la société, chez les étudiants.
Retrouve-t-on en Russie la même volonté de faire barrage à la culture européenne que celle qui s'exerce aujourd'hui contre la culture russe en Europe ? Assistons-nous à une vraie rupture, appelée à durer longtemps ? Le pivot vers l'Asie est-il définitif ?
Mon interlocuteur est particulièrement bien placé pour en parler, car il enseigne, depuis plus de cinquante ans, l'histoire de la pensée occidentale à des étudiants russes (et pas seulement russes), auxquels il transmet sa passion et sa curiosité pour la culture européenne.
Contrairement à certains de ses collègues, qui prônent l'éloignement ou l'indifférence civilisationnelle envers l'Europe, il n'est ni indifférent à l'Europe ni sujet à une joie mauvaise de la voir diminuée et dégradée. Au contraire, il relativise la crise actuelle et garde l'espoir d'une renaissance européenne.
La raison de cette impossibilité d'être indifférent est simple. Elle est parfaitement résumée par un autre universitaire contemporain, Andreï Teslya, spécialiste, lui, de l’histoire de la pensée russe, qui disait, à propos des slavophiles, partisans d'une voie russe spécifique et opposés aux occidentalistes qui souhaitaient que la Russie copie le "modèle européen" :
« Les slavophiles se sont formés dans la culture européenne, ils ne se concevaient pas en dehors d’elle. Il ne s’agissait pas, pour eux, de formuler le rapport que la Russie devait entretenir avec l’Europe comme avec une entité extérieure, mais de définir la place de la Russie au sein même de l’espace européen. Le défi, ce n’était pas de devenir Européens (ils l’étaient déjà !), mais de comprendre quel type d’Européens ils voulaient être. Le choix, tel qu’ils le voyaient, était le suivant : se réfugier dans la culture des grands pays européens, déménager (mentalement, voire physiquement) dans le monde européen, ou concevoir l’européanité autrement, comme quelque chose qui ne s’acquiert pas mécaniquement.
Être Européen, cela veut dire être un Allemand, un Français, un Anglais, etc. Donc, être Européen en Russie, cela veut dire être un Russe. Ceux qui s’opposaient aux slavophiles en prétendant être des Européens faisaient fausse route, car l’“Européen abstrait”, l’Européen “en général”, n’existe pas ; il n’existe (et ne pourra exister) que dans une incarnation nationale. »
C'est un long read, l'article étant accessible dans son intégralité. Merci à « Géostratégiques » !

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12 juillet 2026

Natalia Routkevitch


Du désenchantement au désenfantement

« Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'en demandant pour ses citoyens l'accès à l'euthanasie, c'est sa propre euthanasie que la France demande. »
M. Houellebecq

Les alertes sur la chute de la fécondité et le déclin démographique se suivent et se ressemblent. On les entend, on s'en émeut quelques instants, puis on passe à autre chose.
Le drame majeur des sociétés occidentalisées résiderait aujourd'hui dans leur disparition démographique programmée.
Ainsi, selon une projection d'Eurostat réalisée en 2015, sans immigration, la population de l'Union européenne passerait de 507 millions d'habitants en 2014 à 399 millions en 2080, soit une perte de 108 millions de personnes.
En France, le taux de fécondité est tombé à 1,62 enfant par femme en 2024. Il baisse presque continuellement depuis quinze ans. Hors périodes de guerre, le pays n'avait plus connu aussi peu de naissances depuis un siècle. Il y a désormais davantage de personnes âgées de 78 ans que de nouveau-nés. Selon l’Insee, la diminution de la population française commencerait dès 2037.
Dans un certain nombre d’États, sur la base des statistiques disponibles et des tendances observées, on pourrait bientôt atteindre un taux de 50 % de femmes sans enfants. La disparition de certains pays, ou du moins de leur noyau historique, est devenue une question de quelques dizaines d’années.
Il est curieux que toutes ces alertes ne pointent jamais les causes originelles du désenfantement.
On adore, en revanche, s’étendre sur des causes secondaires : crise du logement, études très longues, manque de socialisation des jeunes et virtualisation des rencontres, raréfaction des CDI, « mal-être » des jeunes adultes, recul du mariage, hausse des séparations, angoisses environnementales, etcetera, etcetera...
Or, tout cela n'est que la conséquence des choix éthiques de nos sociétés, choix qui sont toujours encensés, défendus et présentés comme les meilleurs et les plus universels. Le désenfantement est inscrit dans la hiérarchie même de nos valeurs.
Voit-on aujourd’hui beaucoup de jeunes filles dont le rêve ultime est d’être mère, et plus encore d’être mère tôt, et d’avoir une famille nombreuse ? Ou voit-on surtout des demoiselles vous expliquer qu’elles veulent être les égales des hommes et ne se laisseront pas faire. Du conformisme, mais affiché avec un air si rebelle…
Connaît-on beaucoup de parents qui souhaitent à leurs filles de fonder une famille rapidement et de chercher l’épanouissement, avant tout, dans leur rôle de mère ? Ou les encourage-t-on plutôt à poursuivre de longues études et à construire des carrières toujours plus ambitieuses ?
Cela fait penser à la petite phrase moqueuse de Chesterton : « Dix mille femmes ont défilé dans les rues en criant : "Nous ne nous laisserons pas dicter notre conduite !" Puis elles sont allées devenir sténographes. »
Le discours sur l’émancipation réduit l’accomplissement féminin à une carrière de bureau, méprise la maternité et rejette toute autre forme d’épanouissement que la réussite professionnelle ou la consommation. Quel autre travail est aujourd’hui plus méprisé, plus dévalorisé et plus indésirable que celui d’une mère au foyer ?
D’ailleurs, comment reprocher à ces jeunes femmes de vouloir gagner leur vie quand on voit ce qu’est devenu le couple ? Qui croit encore réellement à la promesse qui en constituait jadis le cadre : « Pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et dans la pauvreté, dans la maladie et dans la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare » ?
Le sens sacré de la famille – d’une communauté fondatrice érigée sur l’amour et le don de soi, d’un lieu de l’indispensable transmission, d’une « Église domestique » – a été perdu avec le « désenchantement », il n’en restait que la façade qui, elle-même, s’écroule aujourd’hui car l’État thérapeutique a enlevé la nécessité de rester en couple, en famille. Il a même plutôt provoqué, poussé cette dissolution des liens de solidarité. Jamais l’humanité n’avait été aussi interconnectée mais jamais l’individu ne s’est senti aussi isolé, seul, coupé de ses semblables.
Englués dans les discours sur le patriarcat et "l’oppression des femmes", qui imposent un paradigme conflictuel où les relations entre hommes et femmes sont perçues comme un champ de bataille, nous avons perdu de vue aussi bien le sens sacré que même le fondement naturel du couple : assurer la survie et la continuité de l’espèce par la solidarité entre l’homme et la femme.
L’enfant – lorsque l’on décide de l’avoir après avoir fait des études, voyagé, papillonné et expérimenté – devient à son tour un terrain d’expérimentation et un instrument d’auto-épanouissement. On le considère alors non pas comme un don, mais comme un dû, exigeant que l’État facilite sa conception médicalisée – il est vrai qu’à 40 ans, concevoir un enfant n’a rien d’évident – ou l’accès aux mères porteuses et aux banques de sperme puisque, après tout, si l’on souhaite le concevoir seule, « on en a le droit ». Un enfant quand je veux, si je veux, avec qui je veux, et bientôt, tel que je le veux. Quid du droit de l’enfant de « connaître, dans la mesure du possible, ses parents et d’être élevé par eux » (stipulé par la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989) ?
L’idéal moderne de l’épanouissement personnel, où l’individu devient le fondement et le but ultime de toute chose, est à l’opposé de l’idéal d’abnégation, c’est-à-dire la capacité à s’oublier et à se sacrifier pour autrui, qui est au cœur de toute vie familiale.
On fulmine contre les difficultés matérielles ; on empile les plans, les propositions d’indemnisation, les mesures incitatives et les discriminations positives, sans jamais avoir le courage d’affronter la réalité en face : le désenfantement n’est pas la conséquence d’un déséquilibre temporaire.
It's not a bug, it's a feature.
Il est vain de réclamer une hausse des naissances à coups de crèches, d’aides financières ou de politiques de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Ces mesures sont certes louables, parfois nécessaires, mais elles ne peuvent enrayer une dynamique profondément ancrée dans les fondations culturelles et spirituelles de la modernité occidentale.
Le déclin démographique est la conséquence inévitable, rigoureusement logique, d’un monde où l’individu autonome a remplacé la famille comme unité sociale de base ; un monde où le confort personnel a supplanté la transmission ; un monde où l’« accomplissement de soi » et le carpe diem supplantent le devoir de fonder une famille et d’élever les enfants, sans lesquels aucune société ne peut perdurer. C’est l’idéal suprême, érigé en valeur sacrée par nos sociétés, qui les conduit à un dépérissement programmé.
D’ailleurs, ce programme mortifère est inscrit sur nos étendards : une société qui fait de l’avortement un droit fondamental en l’inscrivant dans sa Constitution, une société qui se considère comme plus progressiste, plus humaniste et plus avancée que d’autres parce qu’elle légalise l’euthanasie est une société mortifère, une société qui célèbre la mort plutôt que la vie.
On ne peut pas proclamer « Mon corps, mon choix », « Ma vie, mon choix », constitutionnaliser un droit à l’avortement – quel symbole pour une société qui se veut la grande championne de l’humanisme ! – et, simultanément, se morfondre parce que « l’on ne fait plus de bébés », s’alarmer du « grand remplacement » ou redouter qu’un jour les enfants soient issus d’utérus artificiels.
Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes, et il faut assumer ses credos et leurs conséquences. Ou bien changer de credos…
Il est d’ailleurs très symbolique que le président actuel ait fait de ces deux mesures les combats majeurs de sa présidence. Elles constitueront un héritage qui le décrit parfaitement, lui, mais aussi toute cette période de notre histoire, dont Michel Houellebecq diagnostique les pathologies dans ses romans depuis des décennies et dont il tente de conjurer le sort en lançant, dans ses tribunes, des appels de Cassandre.
Mais la caravane, elle passe inexorablement.

« Nous ne sommes, c'est pénible à dire, peut-être plus tout à fait humains. Après un détour de plusieurs millénaires, l'Occident semble bien revenu à cette antique sagesse animale qui pousse, dans la quasi-totalité des espèces sociales, l'animal malade à s'écarter de la tribu pour mourir seul - sachant bien qu'il n'a nulle compassion à attendre de ses congénères, qu'il risque plutôt d'être, comme les oiseaux de Thomas Mann dans La Montagne magique , expédié à coups de bec.
Nous avions longtemps cru constituer une tribu d'un ordre supérieur ; nous nous étions trompés, disent les animalistes, et ce retour à la loi animale, voici le plus étrange, devrait être considéré comme un progrès. Ce qui est établi, en tout cas, c'est que le progressisme fonctionne absolument comme un mécanisme à cliquet.
Lorsqu'une « avancée sociétale » (avortement, peine de mort, mariage homosexuel, PMA, GPA, n'importe quoi) s'est produite, il n'est pas question de revenir en arrière, personne n'y songe. Cette pétition de principe est antidémocratique : ce qu'une loi a fait, une autre loi peut le défaire ; c'est du moins l'idée que je me fais de la loi ; mais elle permet d'identifier le progressisme à ce qu'il est en réalité : un destin.
On a peut-être raison de penser qu'il est vain de lutter contre le destin, et que toute tragédie doit aller à son terme. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'en demandant pour ses citoyens l'accès à l'euthanasie, c'est sa propre euthanasie que la France demande. On a pu s'étonner que je sois hostile à cette proposition de loi, alors que j'ai souvent été affublé d'un néologisme bizarre : je serais un déprimiste. Admettons. Il est vrai que je me suis employé à scruter les symptômes du suicide occidental, la montée du nihilisme ; mais je n'ai pas le souvenir de m'en être réjoui. Nous entrons dans un monde où il sera plus facile de mourir ; j'aurais préféré un monde où l'on puisse vivre. » (Michel Houellebecq sur la loi fin de vie : « La mer noircie de sang », FigaroVox 10/7/2026)

6 juillet 2026

Natalia Routkevitch
6/7/2026
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Je remercie la Fondation Res-Publica et sa présidente Marie-Françoise Bechtel d'avoir accordé leur attention à mon petit livre, paru chez Frantz Fanon un peu plus tôt cette année.
Ceux qui s'intéressent à la Russie – à la Russie réelle, et non à l'épouvantail brandi pour justifier des objectifs internes – liront avec grand intérêt les actes du séminaire consacré à ce pays, organisé par la Fondation il y a quelques semaines. J'ai eu le plaisir d'y participer et d'y écouter certains des meilleurs connaisseurs français de la Russie, que l'on voit rarement dans les médias.
Il faut par ailleurs rendre hommage à la Fondation Res-Publica, dont les colloques, séminaires et notes de lecture constituent une véritable contribution au débat public. Ils offrent un espace précieux à tous ceux qui recherchent des analyses et non une idéologie déguisée en information; un lieu où il est encore possible de voir le réel dans toutes ses nuances, alors qu'il est réduit ailleurs à une représentation en noir et blanc.
Je vous invite vivement à découvrir, suivre et soutenir ses travaux.

27 mai 2026

Natalia Routkevitch
26/5/2026

Le médium privilégié de la société du spectacle – l’industrie cinématographique – est celui qui va accaparer la plus grande part du temps de cerveau disponible de l’upper classe mondiale, celle qui dispose de ce temps. Évidemment, il n’y a pas seulement le produit cinématographique en lui-même, mais tout ce qui l’entoure, l’accompagne et le sacralise.
Ainsi, Cannes apparaît comme le plus grand temple de la société du spectacle, la Mecque où viennent accomplir leur pèlerinage tous ceux qui se pensent significatifs, éclairés, progressistes et qui nous diront "ce qu'il faut en penser".
Venir de l’autre bout du monde, fouler le tapis rouge avec les stars sous l’œil des photographes, vibrer « pour la planète », « les droits des femmes, des minorités ou des intermittents », se prononcer pour la libération des prisonniers des « geôles fascistes », applaudir les films primés consacrés aux victimes de l’intolérance – ou, pour changer, aux victimes de la tolérance – puis s’encanailler dans des soirées au Dom-Pé et plus si affinités, en essayant de se rapprocher du « people » le plus reconnaissable possible pour décrocher une photo avec lui...
C’est donc à Cannes que s’énonce l’agenda politique et culturel du moment, que l’on donne aux spectateurs le pouls des combats de leur temps. On va s’y émouvoir de l’audace incroyable de l’intervention-choc de Corinne Masiero, de la robe pro-palestinienne de Cate Blanchett ou de l’appel si puissant d’Andreï Zviaguintsev contre le tyran sanguinaire du jour.
Dieu, que tout cela est désespérément convenu, bien balisé et tristement prévisible.
Il y a déjà un demi-siècle, Andreï Tarkovski, qui considérait le cinéma comme un moyen d’atteindre une forme de vérité au plus haut degré de ses capacités humaines, exprimait tout l’ennui et l’exaspération que lui inspirait l’éviction du cinéma-art au profit du pur divertissement ou des manifestes :
« Le fossé entre le cinéma commercial et le cinéma en tant qu'art s'est tellement élargi que le moment est venu de résoudre, d'une manière ou d'une autre, cette confrontation. Soit le cinéma en tant qu'art doit être détruit au profit du cinéma-spectacle, du cinéma-chewing-gum, soit l'inverse. »
Avec la netflixisation intégrale de l’industrie cinématographique, le rapport de force semble avoir été définitivement tranché en faveur du cinéma-chewing gum.

« Je reviens tout juste de Venise, où j’étais membre du jury du festival, et je puis témoigner de l’état de dégradation du cinéma contemporain... Venise offrait un spectacle désolant. Je pense qu’il faut une tout autre disposition spirituelle que la mienne pour comprendre et accepter un film comme XXX. Pour ma part, j’y vois une manifestation de l’anti-art : ce qui l’intéresse, ce sont des sujets sociétaux et sexuels. »
« J’ai vu un film monstrueusement répugnant, XXX. Un mélange américain d’horreur, d’épouvante, de violence, de polar et de tout ce qu’on voudra. Révoltant. De l’argent, de l’argent, de l’argent, toujours de l’argent… Rien d’authentique, rien de vrai. Ni beauté, ni vérité, ni sincérité – rien. Il suffit que cela rapporte. C’est impossible à regarder… Tout est permis, tout est acceptable, dès lors que l’on paie pour ça. »
« Dans S.M., tout est mauvais. Tout est construit selon des règles dont il est impossible de s’affranchir. Tout est connu d’avance. Le spectateur sait dès le début ce qui doit arriver, mais il regarde néanmoins, parce que tout est exécuté avec brio selon les conventions du genre et les lois stylistiques du western. Ce n’est pas de l’art. C’est une entreprise commerciale. Quelles que soient les idées qu’on prétende y mettre, tout y est factice, artificiel, dérisoire. »

26 mai 2026

Natalia Routkevitch
23/5/2026

La nation et la Patrie

En quelques lignes, Simone Weil trace la différence entre la « nation » – création artificielle, « gros animal » (Léviathan), « domaine exclusif du prince de ce monde » – et le « pays » : la patrie, lieu d’enracinement, porteur de traditions éternelles. On subit l’un par nécessité, on aime l’autre.
Ceux qui voient cette différence de la même manière que la philosophe, s’accommodent du Léviathan, acceptent de le servir, malgré toutes ses laideurs, tant – et seulement tant – qu’il assure la pérennité et la sauvegarde de la Patrie.

"La charité peut et doit aimer dans tous les pays tout ce qui est condition du développement spirituel des individus, c’est-à-dire, d’une part, l’ordre social, même s’il est mauvais, comme étant moins mauvais que le désordre, d’autre part, le langage, les cérémonies, les coutumes, tout ce qui participe au beau, toute la poésie qui enveloppe la vie d’un pays.
Mais une nation comme telle ne peut être objet d’amour surnaturel, elle n’a pas d’âme, c’est un gros animal.
Et pourtant, une cité…
Mais cela n’est pas du social ; c’est un milieu humain dont on n’a pas plus conscience que de l’air qu’on respire. Un contact avec la nature, le passé, la tradition.
L’enracinement est autre chose que le social.
Le végétatif et le social sont les deux domaines où le bien n’entre pas. Le Christ a racheté le végétatif, non le social. Il n’a pas prié pour le monde.
Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. On n'a d’autre devoir à l’égard du social que de tenter de limiter le mal (Richelieu : le salut des États n’est que dans ce monde).
Patriotisme. On ne doit pas avoir d’autre amour que la charité. Une nation ne peut pas être un objet de charité. Mais un pays peut l’être comme milieu porteur de traditions éternelles.
Tous les pays peuvent l’être."

21 mai 2026

Natalia Routkevitch
20/5/2026

L’Europe au bord de l’escalade

Dans un contexte inquiétant où chaque jour, chaque décision et chaque déclaration semblent rapprocher le continent européen d’une guerre majeure, George Beebe, directeur de la stratégie au Quincy Institute et ancien responsable de l’analyse Russie à la CIA, décrit, dans une conversation avec Glenn Diesen, un scénario d’escalade progressive du conflit. Il s’interroge sur une éventuelle implication américaine en cas d’affrontement majeur, exprime sa perplexité face à l’attitude des Européens – qu’il qualifie de forme d’égarement collectif – et rappelle les intérêts stratégiques de long terme des États-Unis vis-à-vis de la Russie et de l’Europe.

G.B. Je pense que la première réponse russe à la multiplication des attaques ukrainiennes sur le territoire russe serait une intensification massive des frappes contre l’Ukraine. Moscou chercherait d’abord à reprendre le contrôle total du Donbass par des moyens beaucoup plus destructeurs, notamment via une utilisation accrue de la puissance aérienne contre les villes fortifiées ukrainiennes de cette région contestée. Une fois cet objectif atteint, la Russie pourrait soit poursuivre son avancée vers les autres régions annexées qu’elle ne contrôle pas totalement, soit imposer un cessez-le-feu de facto afin d’empêcher toute reconstruction de l’Ukraine sans concessions politiques de Kiev.
L’extension du conflit à un affrontement direct entre la Russie et l’Europe dépendrait ensuite de la réaction européenne. Si les Européens intensifiaient les frappes en profondeur contre le territoire russe via l’Ukraine, Moscou pourrait répondre par des bombardements massifs sur Kiev et d’autres grandes villes ukrainiennes (ce qu’elle n’a pas encore fait gardant la fenêtre ouverte aux négociations), puis éventuellement viser des chaînes d’approvisionnement ou des installations situées sur le territoire de l’OTAN.
Un tel scénario provoquerait une crise majeure au sein de l’Alliance atlantique et poserait à Washington une question fondamentale : les États-Unis sont-ils prêts à entrer dans une confrontation militaire directe avec la Russie ? Dans le contexte actuel, l’administration Trump pourrait hésiter à s’engager dans un tel conflit, d’autant qu’à Washington domine l’idée que les Européens ne font rien pour la paix et privilégient l’escalade plutôt que la recherche d’un compromis avec Moscou.

G.D. En Europe, le discours dominant consiste désormais à réclamer un durcissement constant de la pression contre la Russie. Cette logique me paraît à la fois irrationnelle et dangereuse, car elle repose sur l’idée que Moscou ne répondra pas symétriquement à l’escalade. Or, lorsqu’on entend aujourd’hui certains responsables européens évoquer ouvertement la production massive de missiles longue portée destinés à frapper le territoire russe, on peut se demander s’ils mesurent réellement l’état d’esprit actuel du pouvoir russe.
J’ai souvent le sentiment que cette dynamique revient, au fond, à faire entrer la guerre en Europe. Pourtant, toute mise en garde contre cette escalade est immédiatement perçue comme suspecte, comme « pro-russe ». Cette vision binaire semble avoir remplacé toute culture de la prudence. C’est d’autant plus frappant que, historiquement, les Européens apparaissaient souvent plus réservés que les États-Unis sur ces questions. En 2008, lorsque George W. Bush poussait pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, plusieurs capitales européennes jugeaient déjà cette perspective excessivement risquée. Aujourd’hui, ce sont souvent ces mêmes Européens qui tiennent les positions les plus radicales. Comment expliquer un tel basculement ?

G.B. Je pense qu’il existe désormais en Europe un véritable problème d’état d’esprit, presque une forme d’hypnose collective : beaucoup semblent convaincus que la seule manière de gérer la Russie consiste à accroître sans cesse la pression et la dissuasion. L’idée même d’un dialogue diplomatique visant à réduire les risques de conflit est devenue presque taboue. Or je crois que c’est précisément ce qui rend la situation dangereuse.
Bien sûr, la dissuasion est nécessaire. Mais elle ne peut pas constituer l’unique réponse. Si l’on aborde cette crise uniquement sous l’angle du rapport de force, on alimente mécaniquement une spirale d’escalade qui peut finir par devenir incontrôlable. Il faudrait au contraire combiner fermeté et diplomatie, garder la tête froide et conserver assez de confiance pour dialoguer avec Moscou sans considérer ce simple dialogue comme une menace pour l’Europe elle-même.
Or aujourd’hui, je vois surtout beaucoup de peur en Europe : la peur que le simple fait de parler avec les Russes soit déjà perçu comme une faiblesse ou une forme de déstabilisation intérieure. Et c’est précisément cet état d’esprit qui me paraît dangereux.

G.D. Cet état d’esprit n’est-il pas devenu le principal ciment du consensus européen ? Il est extrêmement difficile pour 27 États aux intérêts et aux cultures stratégiques différentes de s’accorder sur une politique étrangère commune. L’unité s’est ainsi construite autour d’un récit moral simple : celui d’un affrontement entre le bien et le mal. La Russie a été présentée comme une menace absolue, rendant toute dissidence moralement suspecte et tout débat sur les préoccupations sécuritaires russes presque illégitime.
Cela rappelle les analyses de Walter Lippmann : pour mobiliser les opinions publiques en temps de guerre, les États tendent à transformer les conflits en luttes morales absolues. Mais lorsque vient le moment de négocier la paix, cette logique devient un piège, car on ne peut plus faire de compromis avec un adversaire présenté comme le mal incarné.
Depuis le début du conflit, le récit occidental repose largement sur l’idée d’une « invasion non provoquée ». Dans ce cadre, toute concession à Moscou apparaît comme une capitulation morale. La diplomatie elle-même devient suspecte. Dans le même temps, des figures particulièrement radicales, comme Kaja Kallas, ont été mises en avant au sein des institutions européennes, compliquant encore davantage tout retour à une logique diplomatique plus pragmatique.

G.B. Je pense que le problème dépasse la difficulté de préserver l’unité européenne. Historiquement, ce sont toujours les grands États – la France, l’Allemagne, l’Italie – qui ont fixé les grandes orientations stratégiques du continent. Ils n’ont jamais laissé les décisions fondamentales en matière de politique étrangère être dictées par les États les plus petits ou les plus radicaux. Or aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est précisément l’absence d’initiative des grandes puissances européennes elles-mêmes.
Si l’on regarde Paris ou Berlin, on ne voit pas réellement de volonté de rouvrir un dialogue structuré avec Moscou. Oui, on commence timidement à entendre quelques discussions sur la nécessité de reparler aux Russes. Mais cela reste extrêmement limité et sans véritable dynamique politique derrière. Or, si un changement de cap devait se produire, il ne viendrait probablement ni des pays baltes ni de la Pologne. Il viendrait nécessairement des grands centres de gravité européens. Pour l’instant, cet élan n’existe pas vraiment.
Et c’est cela qui rend la situation particulièrement inquiétante : l’Europe semble prisonnière de son propre récit moral. Elle a construit son unité autour d’une logique de confrontation totale, mais cette logique complique désormais toute tentative de désescalade ou de compromis diplomatique.

G.D. Je pense aussi que le cas du Royaume-Uni est révélateur. Les Britanniques ne font plus partie de l’Union européenne et ne sont donc pas soumis à cette logique de consensus propre à la politique étrangère européenne. Pourtant, on ne les voit absolument pas chercher à renouer le dialogue avec Moscou, bien au contraire. À mes yeux, ils comptent parmi les plus fermement opposés à toute reprise de contact diplomatique avec la Russie.

G.B. Cela me fait penser que le problème relève davantage d’un état d’esprit général que des mécanismes institutionnels de l’Union européenne. J’ai parfois aussi l’impression que Londres cherche, depuis le Brexit, à se redéfinir un rôle stratégique en Europe à travers une posture très offensive face à la Russie, presque comme une tentative de renouer avec une forme d’imaginaire churchillien. Et je pense que cela risque encore d’aggraver les tensions.

G.D. Quel est l’intérêt américain dans cette situation ? Faut-il chercher à mettre fin à la guerre en Ukraine pour permettre aux États-Unis de se concentrer davantage sur l’Asie et l’Indo-Pacifique, ou au contraire laisser davantage les Européens gérer le conflit, tout en réduisant l’implication américaine ?

G.B. Je suis convaincu qu’il est dans l’intérêt des États-Unis de parvenir à un compromis pour mettre fin à cette guerre. Si Washington se désengage en laissant essentiellement les Européens gérer le conflit, le risque d’une confrontation beaucoup plus destructrice entre l’Europe et la Russie augmentera fortement. Et cela ne servirait pas les intérêts américains. Même sans escalade majeure, un conflit prolongé pousse mécaniquement la Russie à se rapprocher encore davantage de la Chine, ce qui compliquerait considérablement la position stratégique des États-Unis.
À mes yeux, les États-Unis ont intérêt à voir émerger une Russie plus autonome, capable d’entretenir des relations à la fois avec la Chine, l’Europe et l’Occident, plutôt qu’un bloc russo-chinois durablement soudé contre Washington. Par ailleurs, une Europe fragilisée par un conflit permanent détourne les États-Unis de priorités plus importantes, notamment l’Indo-Pacifique. Or, les ressources stratégiques, mais aussi l’attention politique américaine, restent limitées.
Je pense aussi que la relation transatlantique doit évoluer. L’avenir de l’OTAN devrait davantage reposer sur la coopération technologique de pointe – semi-conducteurs, intelligence artificielle, espace, informatique quantique, chaînes d’approvisionnement ou minéraux critiques. Une coopération étroite entre les États-Unis et l’Europe pourrait réduire certains avantages stratégiques de la Chine tout en relançant la croissance européenne. Mais cela devient beaucoup plus difficile dans un climat de conflit permanent.

G.D. Il serait d’ailleurs souhaitable que la relation entre l’Europe et les États-Unis soit repensée de manière plus équilibrée. Aujourd’hui, elle semble souvent fonctionner sur une logique du tout ou rien : soit une dépendance totale envers Washington, soit un antiaméricanisme radical. Or le monde devient multipolaire, et il faudrait adapter ce partenariat à cette nouvelle réalité.
Je reste cependant assez pessimiste. On voit réapparaître en Europe des récits affirmant que l’Ukraine serait de nouveau en train de gagner, que la Russie serait affaiblie au point de manquer d’armes lourdes ou encore que Vladimir Poutine serait gravement malade. Ce type de narration semble surtout destiné à maintenir le soutien à la guerre.

G.B. Le danger, c’est qu’à force, certains finissent par croire à leur propre propagande. Or ce genre d’illusion peut avoir des conséquences très lourdes.