Gabriel Nerciat
23/5/2026
SYLVAIN TESSON OU LA DROITE JUGÉE
Ce matin, écouté en engloutissant deux tasses de café noir et une tartine de confiture à l'abricot l'émission hebdomadaire de Finkie sur France Culture, qui recevait Régis Debray et Sylvain Tesson pour causer de la droite et de la gauche.
Les connaissant assez bien l'un et l'autre (surtout Debray, l'un des rares auteurs de gauche dont je dois avoir pas loin de l'oeuvre complète dans ma bibliothèque – y compris une édition originale de son fameux "Révolution dans la Révolution" rédigé au moment de son périple picaresque à La Havane puis en Bolivie dans les premières années de la révolution castriste, et que je trouve encore aujourd'hui bien plus intéressant que tous les écrits politiques de Sartre, Adorno, Fanon, Negri ou Badiou réunis), je pouvais à peu près anticiper tout ce qu'ils allaient dire l'un et l'autre.
Ce, d'autant plus que l'ex-companero du Che n'est plus désormais à un âge où il demeure vraiment loisible de se renouveler. Ses fidélités révolutionnaires voisinent assez agréablement avec le mépris discret que lui inspirent les gauches californiennes et wokistes d'aujourd'hui, de même que la médiocrité en devenir de la France post-gaullienne, sans pour autant le faire verser dans le pessimisme automatique de salon façon C-News (ce qui à mes yeux ne laisse pas d'être appréciable).
Ce qui m'a surtout frappé, en fait, c'est le discours de Tesson.
Pendant une heure, il a déroulé sans oublier une virgule le catéchisme propre aux droitards d'aujourd'hui (du moins, ceux qui ne sont pas trop sots ou trop incurablement atlantistes).
À savoir : moi, j'aime le concret ; j'aime les choses ; j'aime la terre et la géographie ; j'aime mon foyer ; je me méfie des idées et de l'abstraction, je me flatte de ne pas voir plus loin que le bout de mon nez, l'histoire des hommes m'intéresse peu, je préfère la poésie à la métaphysique, etc., etc.
J'ai réalisé qu'à une époque, pas si lointaine, j'aurais pu moi-même énoncer à peu près tout cet amas de poncifs assez dérisoires. Tant il est vrai que le lyrisme des masses en mouvement et l'engouement pour les religions messianiques sécularisées n'ont jamais été mon genre de beauté.
Mais aujourd'hui, je ne le supporte plus.
Ce refus pavlovien de l'idéologie est évidemment la plus vulgaire, la plus étriquée des idéologies. L'idéologie hypocrite des impuissants et des vaincus.
Et malgré sa politesse de vieil homme civilisé, Debray lui-même n'a pas dissimulé l'agacement et la commisération que lui inspiraient ces piètres idylles bucoliques faussement intemporelles.
Si l'on veut comprendre pourquoi les droites se sont avachies sur elles-mêmes et sont en train de disparaître en Occident sans laisser de traces, il faut écouter Sylvain Tesson (le lire est superflu).
Il a beau faire le cuistre en nous ramenant à l'Odyssée et à Ulysse, il a simplement oublié qu'avant de retrouver Ithaque et Pénélope, le héros homérique avait fait et gagné la guerre de Troie.
Tout bien réfléchi, à la fin de l'émission, la confiture à l'abricot était devenue trop sucrée, chaude et collante pour que j'opte en faveur d'une seconde tartine. J'ai fermé la radio et suis parti me doucher.