7/9/2026
La France est-elle devenue décadente ?
Je lis ce matin deux résultats d’un sondage commandé par le HuffPost. Ils sont édifiants. 43 % des Français seraient favorables à une annulation de la dette détenue par la BCE, contre seulement 27 % qui y seraient opposés. Plus de la moitié refuseraient par ailleurs une sous-indexation des retraites. Plus frappant encore, cette opposition reste très forte chez les jeunes, qu'on étrangle financièrement et qui seront appelés à payer demain les engagements pris aujourd’hui, un suicide incompréhensible. Dans le même temps, un autre sondage indiquait récemment que 89 % des Français se disent préoccupés par la dette publique. Dit autrement : j'ai peur que ma voiture rencontre le mur, mais je ne veux pas qu'on freine.
Voilà donc où nous en sommes : les Français s"inquiètent massivement de la dette, mais refusent majoritairement les mesures qui permettraient de la réduire. Ils veulent simultanément moins de dette, autant de dépenses, autant de transferts, autant de retraites et, si possible, moins d’impôts. Cela porte un nom : le déni. Pourtant, tout est désormais sous nos yeux. La dette continue d’augmenter, les déficits ne sont plus maîtrisés, la charge des intérêts progresse, notre système de retraite pèse de plus en plus lourdement sur les finances publiques, les prélèvements obligatoires comptent déjà parmi les plus élevés du monde développé et la croissance reste insuffisante pour rendre soutenable cette dérive. Tous les voyants sont au rouge et une grande partie du pays continue pourtant de raisonner comme si l’économie pouvait être abolie par décret.
Il n’y a pas cinquante solutions pour sortir de cette impasse. Il faut remettre les retraites en rapport avec ce que les cotisations permettent réellement de financer, puis engager une réflexion de fond sur un système qui fait peser une charge toujours croissante sur les actifs. Il faut réduire les transferts et les dépenses qui étouffent les entreprises et amputent les salaires. Il faut enfin s’attaquer massivement à l’accumulation réglementaire qui ralentit l’investissement, l’innovation et la croissance. Car sans croissance, nous entrerons durablement dans une trappe à dette : davantage d’intérêts, davantage d’impôts, moins d’investissement, moins de croissance, puis davantage de dette.
La dette, elle, ne disparaîtra pas par l’opération du Saint-Esprit. Il n’existe que deux chemins.
• Le premier est celui de la faillite. La France peut un jour se retrouver incapable d’honorer normalement ses engagements. Un défaut français provoquerait un séisme financier majeur, compte tenu de la taille de notre économie et de notre dette. L’accès au financement deviendrait extrêmement difficile et extrêmement coûteux. La conséquence concrète serait brutale : fonctionnaires non payés, appauvrissement du pays, chute de l’investissement, contraction de l’activité et baisse du niveau de vie.
• Le second chemin est celui du redressement. Il consiste à développer l’économie, à accroître durablement le PIB, à réduire les déficits puis à dégager des excédents budgétaires. Cela suppose des efforts, des arbitrages et l’abandon d’un certain nombre d’illusions. Mais au terme de ce chemin, les Français peuvent être plus riches et le pays plus solide.
Nous approchons rapidement du moment où ce choix ne pourra plus être évité. Continuer comme aujourd’hui n’est pas une politique, c’est simplement repousser l’échéance. La dernière trouvaille consiste à proposer l’annulation de la dette détenue par l’Eurosystème, autrement dit notamment par la Banque de France dans le cadre des opérations de la BCE. L’idée fait rêver parce qu’elle donne l’impression qu’il suffirait d’effacer quelques lignes comptables pour régler le problème. Elle est surtout politiquement commode : personne ne paierait, personne ne perdrait rien et la dette disparaîtrait. Malheureusement, le monde réel ne fonctionne pas ainsi.
Les pays du nord de l’Europe s’y opposeraient avec la plus grande fermeté. La progression de l’AfD en Allemagne ne rendra certainement pas l’opinion allemande plus disposée à accepter une mutualisation ou un effacement des dettes publiques françaises. Les autres États fortement endettés réclameraient immédiatement le même traitement. Pourquoi l’Italie, l’Espagne, la Belgique ou la Grèce accepteraient-elles que la France bénéficie seule d’une telle faveur ? La crédibilité de l’ensemble du dispositif monétaire européen serait alors atteinte. Les investisseurs intégreraient immédiatement la possibilité que la dette publique ne soit plus une créance intangible mais une variable politique. Le prix du risque augmenterait, les taux pourraient encore plus monter et les financements se raréfier précisément au moment où la France continue d’emprunter pour couvrir ses déficits. Et il existe une difficulté encore plus élémentaire : le financement monétaire direct des États par la BCE se heurte au cadre juridique des traités européens.
Mais surtout, même si l’on imaginait un instant l’opération possible, elle ne réglerait rien au problème de fond. Effacer une fraction finalement assez faible du stock de dette tout en conservant les mêmes déficits revient à vider une baignoire sans fermer le robinet. Quelques années plus tard, nous retrouverions la même dette, aggravée entre-temps par la défiance que nous aurions nous-mêmes provoquée.
Au vu des sondages, il est malheureusement probable que Jean-Luc Mélenchon et d’autres continueront à défendre cette idée. Politiquement, elle est efficace parce qu’elle permet de promettre que le problème peut être résolu sans effort. Une démocratie entre en décadence lorsqu’elle ne supporte plus qu’on lui dise que deux et deux font quatre, lorsqu’elle préfère la promesse agréable à la réalité désagréable, lorsqu’elle réclame simultanément la dépense et son effacement, les avantages et le refus de les financer, l’indépendance et le refus d’en payer le prix. Nous en sommes dangereusement proches.
Que faudra-t-il pour que le pays se réveille ? Que les taux d’intérêt atteignent des niveaux insupportables ? Que le Trésor rencontre des difficultés à refinancer une échéance ? Qu’une crise financière nous impose en quelques semaines des décisions que nous refusons depuis vingt ans de prendre volontairement ? Ce jour-là, nous découvririons une vérité que l’histoire économique enseigne sans relâche : lorsqu’un pays refuse trop longtemps les efforts qu’il pourrait choisir dans la sérénité, les circonstances finissent par les lui imposer avec une extrême brutalité. Il est encore temps de choisir le redressement, mais il faut d’abord accepter de regarder la réalité en face.








