Vincent Verschoore
14/6/2026
La destruction systématique de Gaza et du Liban, telle que l'analyse le journaliste Chris Hedges dans son discours de Princeton en mars 2026, ne constitue pas une simple guerre asymétrique, mais l'inauguration d'un « nouvel ordre mondial » où la barbarie technologiquement avancée se substitue au droit international. Derrière l'opération militaire israélienne se profile une mutation civilisationnelle : l'abolition des règles pour les puissants, libres d'assouvir leurs pulsions prédatrices, tandis que les faibles demeurent astreints à une obéissance sans recours.
L'assaut contre Gaza et le Liban-sud révèle l'implosion de l'architecture normative post-1945. L'ONU a été « castrée », transformée en « appendice inutile d'une autre époque ». La Cour internationale de justice voit ses décisions bafouées sans réaction occidentale. Le Liban, qui abritait déjà la plus forte concentration de réfugiés par habitant, a vu plus d'un million de personnes déplacées en quelques semaines, selon la BBC. Cette saturation de bombes au Sud-Liban reprend le « modèle de Gaza », un « plan de destruction réutilisé comme voie vers la paix ». L'ironie révèle la perversion sémantique : la destruction devient créatrice, le génocide se présente comme libération.
Cette impunité structurelle résulte d'un choix politique délibéré. Les États-Unis et l'Europe financent et arment Israël pendant ses crimes de guerre, ce qui « a effectivement fait imploser l'ordre juridique international ». L'Occident ne peut plus prêcher la démocratie : « la ruse est terminée ». Le droit n'est plus contrainte universelle mais instrument sélectif, brandi contre les ennemis et rangé pour les alliés. Le sionisme fonctionne comme laboratoire où se testent les limites de l'impunité acceptable par les démocraties libérales.
L'impulsion génocidaire « gisait au cœur du projet sioniste depuis ses origines ». Victor Klemperer, survivant sous le nazisme, notait que les sionistes, avec leur « reniflement après le sang », étaient « tout aussi offensants que les nazis ». Cette filiation repose sur l'ethnonationalisme, la terre comme propriété exclusive d'un groupe défini par le sang, et l'exclusion de l'Autre comme sous-humain.
Le mouvement de Meir Kahane, dont les slogans « Mort aux Arabes » ont infusé la société israélienne, illustre cette dérive. Le massacre de la mosquée Ibrahimi en 1994 par Baruch Goldstein n'a pas provoqué d'exclusion morale. Au contraire, le kahanisme « a infecté des segments de plus en plus larges de la société israélienne », trouvant « une acceptation quasi universelle après le 7 octobre ». Benjamin Netanyahu a cultivé ces extrémistes durant toute sa carrière. Son père, qualifié par Mussolini de « bon fasciste », appartenait au Herut, décrit par Einstein et Arendt comme proche des partis nazis.
Cette idéologie du « sang et du sol » juif fonctionne comme le miroir des projets ethnonationalistes occidentaux. L'extrême droite admire Israël parce qu'il a « tourné le dos au droit humanitaire » et utilise « la force létale indiscriminée pour purger sa société de contaminants humains ». Israël devient le modèle de l'État ethnique que rêvent les droitistes occidentaux.
Le mécanisme le plus insidieux réside dans le détournement de la Shoah comme instrument de légitimation. Les institutions mémorielles sont devenues des « véhicules non pour prévenir le génocide mais pour le perpétrer ». Le musée de l'Holocauste à Los Angeles a supprimé un post affirmant que « Plus jamais ne peut signifier plus jamais pour les Juifs seuls ». Dans les mains des sionistes, « plus jamais » signifie précisément cela : jamais plus, uniquement pour les Juifs.
Cette sacralisation confère une immunité morale totale. « Tout crime commis par Israël au nom de sa survie est justifié au nom de cette unicité. Il n'y a pas de limites. » Le monde devient manichéen, un combat éternel contre le nazisme dont la définition fluctue selon la cible. Contester cette fureur, c'est être antisémite. Cette formule sert non seulement Israël, mais aussi les puissances coloniales qui cherchent à occulter leurs propres génocides.
L'historien israélien Raz Segal a payé cher son intégrité. Après avoir qualifié la guerre à Gaza de « cas d'école de génocide », son poste à l'université du Minnesota a été révoqué. Lorsqu'il a témoigné contre la définition IHRA de l'antisémitisme, son micro a été coupé. « Nous arguions que ce projet restreindrait la liberté d'expression, tandis qu'on nous refusait cette même liberté en temps réel. »
Ce nouvel ordre se caractérise par une barbarie inédite : technologies de destruction massive au service d'une pulsion prédatrice décomplexée. Gaza est devenu un « laboratoire » où se testent drones et algorithmes de ciblage. Cette « barbarie technologiquement avancée » est calculée, bureaucratisée. Les massacres sont commis depuis des bureaux climatisés, les ministres justifiant l'indéfendable en conférence de presse.
Les élites mondiales exhibent les traits de la psychopathie : « charme superficiel, grandiosité, penchant pour le mensonge et incapacité à éprouver le remords ». Elles méprisent l'empathie comme faiblesse. Cette pathologie explique l'absence de réaction face aux horreurs de Gaza : les dirigeants occidentaux ne sont pas simplement complices, ils sont identiques dans leur mode de relation au monde. La destruction de populations devient un « ajustement malthusien mondial », selon Arjun Appadurai, « orienté vers la préparation du monde pour les gagnants de la mondialisation, moins le bruit gênant de ses perdants ».
Le New York Times a demandé à ses journalistes d'éviter les termes « camps de réfugiés », « territoire occupé » et « génocide » pour Gaza. Ceux qui dénoncent ce mal sont diffamés, purgés, arrêtés. Un silence mortifère s'abat, « le silence de tous les États autoritaires ».
Gaza et le Liban ne sont pas des épisodes régionaux isolés. Ils constituent le symptôme d'une transformation globale où le droit, la morale humaniste et les institutions démocratiques sont démantelés. Le sionisme dominant apparaît comme le fer de lance de cette régression : il démontre qu'un État peut commettre un génocide en direct, financé et armé par les grandes démocraties, sans que l'indignation se traduise en action.
James Baldwin avait prédit cette « terrible probabilité » : les populations occidentales, « luttant pour conserver ce qu'elles ont volé », précipiteraient « un chaos à travers le monde ».
Ce nouvel ordre n'est pas une Pax Americana renouvelée, mais un système où les puissants règnent sans partage, où la violence est le seul langage reconnu, où les faibles n'ont plus d'autre choix que l'obstruction ou la reddition. « Gaza n'est que le début », conclut Hedges. L'avenir dépend de notre capacité à résister à cette normalisation de la barbarie avant qu'elle ne consume ce qui subsiste de notre âme collective.

















