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23 mars 2026

Gabriel Nerciat

LA GAUCHE BOURGEOISE ET SES MÉTROPOLES


- 23/3/2026 - Toujours surpris de voir les commentaires offusqués et furieux des droitards parisiens (surtout ceux qui ont voté pour Sarah Knafo au premier tour, ils ont perdu deux fois) à propos du résultat des municipales chez eux, à Paris, tout comme à Lyon, Lille, Marseille ou Grenoble.
À croire qu'ils ne savent pas dans quelle cité ils vivent.
Paris est à l'image des grandes métropoles mondialisées du monde occidental : on y trouve essentiellement une population aisée et diplômée très fortement cosmopolite, pas mal de retraités aisés, un grand nombre d'héritiers ou de rentiers de quarante ou cinquante ans souvent célibataires mais qui sont aussi fonctionnaires, ingénieurs, informaticiens, financiers, cadres supérieurs, consultants, restaurateurs ou membres de l'intelligentsia culturelle, ainsi que, à l'est et au nord de Paris, beaucoup d'immigrés ou de Français allogènes pas ou peu diplômés, qui bénéficient des largesses du logement social et vivent de l'économie de service abondante bien qu'assez mal payée inhérente à ce genre de métropoles.
La seule chose qui les relie est une sorte d'esprit de caste implicite dont ils ne sont souvent pas conscients : ayant vécu à Paris et depuis pas mal de temps ailleurs en Ile de France, je suis bien placé pour avoir expérimenté l'évolution de ce phénomène.
Je me souviens par exemple de la réplique d'un collègue parlant à un type qui habitait porte de Champerret (donc, pas même en proche banlieue) : "Tu n'habites pas Paris, tu ne peux pas comprendre."
Dit avec le plus parfait naturel, et sans une once de mépris apparent. Pour lui, le monde extérieur commençait à peu près au-delà de Montparnasse et de Montmartre, c'était ainsi.
Ce lecteur raffiné et social-démocrate de Karl Popper et de Clément Rosset raisonnait exactement comme un habitant balzacien du Faubourg-Saint-Germain ou un membre du salon de la duchesse de Guermantes, sans pouvoir évidemment le soupçonner deux secondes.
Autre point commun : le multilinguisme. Bourgeois cosmopolites de souche et précaires allogènes partagent cette singularité, qui est comme un signe d'appartenance anthropologique à la mondialisation, même si ce ne sont pas les mêmes langues étrangères qui sont parlées chez les uns et chez les autres. Mais tous, pratiquement, surtout chez les plus jeunes, sont anglophones.
Il y a quelques semaines, alors que je déjeunais dans une brasserie assez bondée de la rue de Dunkerque, je me suis fait la réflexion qu'à aucune table autour de moi on ne parlait français (certes, c'était près de la Gare du Nord, mais quand même).
Pour des cadres ou des rentiers qui ont de hauts revenus mais pas mal d'impôts à payer ainsi que, souvent, des loyers conséquents à honorer, il est bien évident que la présence à proximité acceptable d'une population étrangère en situation d'irrégularité et/ou de précarité salariale constitue une aubaine économique à laquelle ils n'ont aucun intérêt à renoncer.
Le travail au noir est d'autant moins rejeté que le bourgeois progressiste admirateur de Piketty voire de Zucman se dit qu'il finance par ses impôts un État Providence tentaculaire, dont ses larbins plus ou moins exotiques ne manqueront pas de profiter abondamment.
Autant par calcul que par sentiment, les bourgeois des métropoles ne peuvent que détester des candidats de droite qui, aussi peu conservateurs fussent-ils en réalité, ne parlent que de contrôler les frontières, durcir les politiques pénales, restreindre les régularisations de clandestins, limiter la supranationalité européenne ou réduire le périmètre social du champ d'intervention de l'État.
La social-démocratie et l'apologie inconditionnelle des sociétés ouvertes leur conviennent donc beaucoup mieux, quand bien même elles ne les satisfont pas en tout. En conséquence, ils votent à gauche, même si l'extension des violences urbaines au cœur des grandes villes commence parfois à les indisposer un peu.
Il n'y a que sur la religion civile écologiste qu'ils commencent à évoluer de façon substantielle (la déroute subie par la plupart des grandes municipalités EELV à l'exception de Nantes et de Lyon – Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Limoges, Lorient, Besançon, Annecy, Colombes – est la leçon la plus visible du scrutin d'hier).
Car préserver la planète est bien joli, mais à condition seulement que la souveraineté de Gaïa n'usurpe pas celle de la République métropolitaine.
La planète passe avant la Nation, certes, mais Paris (ou New-York, Chicago, San Diego, Londres, Berlin, Barcelone, Amsterdam, Trieste) passent avant toute autre chose.
D'accord pour le vélo ou la voiture électrique, mais se priver d'un voyage en avion à San Francisco ou à Sydney tous les ans, faut pas charrier non plus (bon, pour Dubaï et Tel-Aviv, on verra après la victoire de l'Iran, promis).
Alors, un maire de droite à Paris ou à Lyon ? Mais de quoi parle-t-on, Bécassine ?