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17 juin 2024

Emmanuel Tellier - Marianne
14/6/2024


Enfin, une grande voix du monde de la culture, une autorité morale, se permet d'écrire ce que beaucoup d'observateurs ont constaté depuis des années : en se bouchant le nez face à ses « salauds » d'électeurs sensibles aux idées du Rassemblement National, les beaux esprits du monde des lettres, des planches et des plateaux de cinéma ont (pour reprendre les mots de Mnouchkine) « lâché le peuple ».

Cher monde de la culture – dans toute votre diversité, dans vos milliers de parcours, vos milliers de visages, figures en pleine lumière comme silhouettes œuvrant dans l’ombre –, quelqu’un s’adresse à vous dans une tribune publiée par le quotidien Libération. Une prise de parole essentielle, sur un ton inédit et précieux. Pas n’importe qui : Ariane Mnouchkine. L’une des vôtres. Une figure tutélaire. Une autorité morale.

Et voici, en substance, ce que cette grande dame du théâtre français, le cœur solidement ancré à gauche, vous dit, comme une aînée s’adresse à ses cadets : la très grave crise politique que traverse la France est aussi la vôtre, et vous n’êtes en rien exemptés du nécessaire travail d’introspection et d’autocritique auxquels tous les corps de la société doivent se prêter de bonne foi. Et urgemment.

« MACRON LE PETIT »

« Qu’est-ce qu’on n’a pas fait ? Ou fait que nous n’aurions pas dû faire ? », interroge d’abord la fondatrice du Théâtre du Soleil, aujourd’hui âgée de 85 ans (et toujours très active au sein de ce lieu magnifiquement atypique et humaniste qu’elle a créé en 1964, mais dont elle a beaucoup de mal, soit dit en passant, à transmettre les clés et l’héritage).

Dans les premières lignes de son texte, Ariane Mnouchkine fustige l’attitude d’Emmanuel Macron, et sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale dans l’urgence. Un « geste d’adolescent gâté, plein de fureur, de frustration et d’hubris ». Le chef de l’État « déverse un bidon d’essence sur le feu qui, déjà, couvait. Il met le feu à notre maison, à notre pays, à la France », écrit-elle… Avant d’ajouter : « Macron est bien trop petit pour porter, à lui seul, la totalité du désastre ».

Le point essentiel de sa prise de parole arrive alors. « Je nous pense, en partie, responsables, nous, gens de gauche, nous, gens de culture. On a lâché le peuple, on n’a pas voulu écouter les peurs, les angoisses. Quand les gens disaient ce qu’ils voyaient, on leur disait qu’ils se trompaient, qu’ils ne voyaient pas ce qu’ils voyaient. Ce n’était qu’un sentiment trompeur, leur disait-on. Puis, comme ils insistaient, on leur a dit qu’ils étaient des imbéciles, puis, comme ils insistaient de plus belle, on les a traités de salauds ».


Pour tout journaliste s’étant choisi comme spécialité d’écrire sur les disciplines culturelles et les créations qui en émanent (de la littérature au théâtre, du cinéma à la musique), le caractère cinglant des mots d’Ariane Mnouchkine n’a rien d’une surprise. Notre seul étonnement : que personne d’autre (ou presque) n’ait osé s’exprimer publiquement avec une telle franchise auparavant.

On écrit publiquement, car de manière moins formelle, on est certain d’avoir déjà entendu ces mots-là, de manière quasiment aussi crue, dans la bouche de personnalités comme Charles Berling, Agnès Jaoui, Vincent Lindon, Bruno Dumont, Miossec ou encore du regretté Jean-Louis Murat (les premiers noms qui nous viennent à l’esprit, mais évidemment il y en a d’autres…) Dans les faits, depuis des dizaines d'années, des figures du monde culturel ont alerté, et tenu un discours de vérité.

Par ailleurs, personne ne peut ignorer que dans un grand nombre d'institutions (musées, théâtres, festivals…), des milliers de « responsables des publics » ont tenté, vaillamment, de ne laisser aucun spectateur au bord de la route. Mais dans ces mêmes instances, n'a-t-on pas passé trop de temps à débattre des mérites et de la nécessité supposés de l'écriture inclusive, ou du besoin de privilégier les fameuses « mobilités douces » pour accueillir « le public », au lieu de se concentrer sur l'essentiel : les programmations, leur sens, leur vocation ?

« NOTRE NARCISSISME, NOTRE SECTARISME… »

À travers cette tribune, Ariane Mnouchkine, ne se contentant plus d'alerter, se fait largement plus « transgressive » lorsqu’elle se permet (là encore avec une lucidité qui force le respect) d’interroger le sens des mobilisations qui s’annoncent. Que faire dans les courtes semaines qui nous séparent des deux tours de vote aux législatives ? Continuer à se boucher le nez face aux « salauds » qui votent RN ? Se « contenter » de descendre dans la rue pour faire des marches de gauche, la main sur le cœur ? Comme avant ? Comme en 2002 ?

La dramaturge a clairement un avis radical sur la question, même si ses mots sont mesurés, précisant qu’elle n’est « pas certaine qu’une prise de parole collective des artistes soit utile ou productive », car « une partie de nos concitoyens en ont marre de nous : marre de notre impuissance, de nos peurs, de notre narcissisme, de notre sectarisme, de nos dénis ».

En vérité, écrit un peu plus tôt Ariane Mnouchkine, c’est l’ensemble du monde culturel qui se voit aujourd’hui projeté, contre son gré et sans s’y être assez suffisamment préparé, dans un grave état de « crise morale ». Et les dilemmes, les cas de conscience, vont être nombreux. « Oui, nous allons nous trouver très vite, immédiatement peut-être, devant un dilemme moral : que ferons-nous lorsque nous aurons un ministère de la Culture RN, un ministère de l’Éducation nationale RN, un ministère de la Santé RN ? Un ministère de l’Intérieur RN ? ».


Et de poursuivre : « Je parle du moment où nous risquons de devenir des collaborateurs (…) Oui, à quel moment doit-on cesser de faire du théâtre sous un gouvernement RN ? » (…) « Concrètement (…), que fait-on à la première loi qui passe et qui restreint arbitrairement les libertés ? À quel moment j’arrête ? Quand décide-t-on de fermer le (Théâtre, N.D.L.R.) Soleil ? Ou, au contraire, va-t-on se raconter qu’on résiste de l’intérieur ? », demande-t-elle encore.

UN COUP DE POING QUI NE VOUS VEUT QUE DU BIEN

Une idée pour démarrer, même modestement : faire circuler la tribune d'Ariane Mnouchkine dans tous les lieux de culture. L'imprimer, l'afficher sur les murs, la mettre en discussion. Dans les théâtres, petits et grands, les lieux de musique, les musées, publics ou privés, les productions de films de cinéma, les écoles d'art et d'architecture. Mais aussi dans les couloirs du ministère de la Culture, comme au sein de toutes les commissions spécialisées qui accordent des bourses et des subventions (qu'il s'agisse de soutenir des romanciers, des musiciens ou des troupes de comédiens, au CNC, au CNL, etc.).

Lire cette tribune, donc, et accepter de la recevoir comme un coup de poing qui ne vous veut que du bien. En débattre au sein de tous ces lieux, toutes ces instances. Oser admettre que quelque chose a dysfonctionné. Que l'entre-soi, trop souvent, a aveuglé les artistes, les créateurs. Oser parler du mépris social, du dédain qui a trop longtemps servi de pare-feu. Oser, enfin, se dire que le peuple français est libre, sanguin, indocile, fragile et éruptif – et parfois tout cela à la fois –, et qu'il serait grand temps que la majorité des artistes de ce pays regardent cette réalité droit dans les yeux, avec décence, avec humilité.

https://www.marianne.net/culture/les-gens-en-ont-marre-de-nous-artistes-pourquoi-vous-devez-tous-lire-la-tribune-d-ariane-mnouchkine?

16 mai 2024

Jean-Noël Barrot : « L'Eurovision est le meilleur moyen d'exprimer nos valeurs »

Natalia Routkevitch


Entretien du ministre Barrot : un véritable collier de perles

« Un acquis précieux pour faire rayonner la culture du continent » ;
« La politique n'a pas sa place à l'Eurovision » ;
« L'Eurovision permet de découvrir ce que la culture européenne a de meilleur » ;
« Renforcement perpétuel du sentiment d'appartenir à une culture commune » ;
« Le meilleur moyen de toucher le cœur des hommes et des femmes tout autour du monde par ces valeurs d'humanisme, de liberté, de respect et d'espoir »...

Le ministre de l'Europe français, Jean-Noël Barrot, dénonce les pressions sur les artistes et vante l'aspect fédérateur de la compétition.

En dépit des efforts de l'Union européenne de radio-télévision, l'Eurovision n'échappe pas à la politisation. Sous pression en raison de la participation israélienne, l'organisation fait cette année face aux polémiques, appels au boycott et manifestations à Malmö, en Suède, où se tient la compétition. Dans ce contexte, le ministre de l'Europe français, Jean-Noël Barrot, appelle à mettre la politique de côté afin de préserver le concours musical, qu'il voit comme un acquis précieux pour faire rayonner la culture du continent.

Déjà perturbé par l'invasion de l'Ukraine par la Russie il y a deux ans, l'Eurovision est aujourd'hui vivement critiqué en raison de la participation d'Israël. Le concours est particulièrement politisé cette année...

La politique n'a pas sa place à l'Eurovision et je sais que les organisateurs s'assurent que ce principe soit respecté. Bien sûr, aucun événement d'ampleur n'échappe aux réalités de l'actualité internationale. Dans le cas de la Russie, le comité d'organisation était fondé à exclure le pays en raison des manquements persistants des diffuseurs russes à leurs obligations de membre du concours et pour avoir violé les règles du service public.

Parmi les artistes qui participent cette année, plusieurs subissent des pressions voire des campagnes de cyberharcèlement afin qu'ils boycottent le concours. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Les pressions sur les artistes sont inacceptables. A l'heure où la liberté de création est menacée dans le monde, l'Europe doit continuer à défendre, haut et fort, ce principe essentiel à la démocratie. Dans le cas particulier de l'Eurovision, ces pressions sont contraires à l'esprit du concours, qui a vocation à rapprocher les peuples d'Europe, et au-delà. C'est cela qui doit rester au coeur de la compétition.

Selon vous, l'Eurovision est donc aujourd'hui un événement fédérateur pour les Européens ?

Le concours joue un rôle important dans le renforcement perpétuel du sentiment d'appartenir à une culture commune. Il permet de rassembler les Européens à travers la musique, au-delà des barrières de la langue. Depuis soixante-huit ans, l'Eurovision leur permet de découvrir ce que la culture européenne a de meilleur, dans un concours qui n'a pas d'équivalent dans le monde. C'est un acquis précieux qu'il faut préserver. Dans l'histoire du continent, la musique a souvent franchi les frontières et s'est révélée fédératrice, je pense à Abba, à Céline Dion ou Toto Cutugno.

Les élections européennes ont lieu dans un mois. Dans ce contexte géopolitique, marqué par les conflits et les divisions, quelle est l'importance du concours pour l'Europe ?

Le président de la République l'a rappelé dans son discours à la Sorbonne, le 25 avril : l'Europe ne sera forte que si elle est capable de rester fidèle à ses valeurs et de les faire rayonner. Au moment où elles sont attaquées et qu'elles risquent d'être fragilisées, il est, en effet, important de les exprimer avec force, de se rassembler autour de nos artistes qui font vivre cette culture commune et de la faire rayonner tout autour du monde avec ce concours qui est suivi par 200 millions de téléspectateurs. Il est essentiel que ces valeurs d'humanisme, de liberté, de respect et d'espoir puissent toucher le coeur des hommes et des femmes tout autour du monde. L'Eurovision est sans doute le meilleur moyen de le faire.
(...)

22 décembre 2023

Démission de la Culture

Natalia Routkevitch

L’idée qui se forme à la lecture d’ « Un Occident kidnappé » de Milan Kundera, notamment du mélancolique passage ci-dessous, est qu’une culture n’a aucune chance de survivre si elle n’est que patrimoine, reliquat d’une période passée, héritage conservé dans des musées, étudié par des spécialistes et photographié par des touristes. La culture qui n’est plus habitée, appropriée, honorée, sacralisée par ceux qui sont censés être ses porteurs se transforme en vestiges de folklore et est vouée à disparaître.

"L’Europe n’a pas remarqué la disparition de son grand foyer culturel parce que l’Europe ne ressent plus son unité comme unité culturelle. Sur quoi en effet repose l’unité de l’Europe ?
Au Moyen Âge, elle reposa sur la religion commune.
Dans les Temps modernes, quand le Dieu médiéval se transforma en Deus absconsditus, la religion céda la place à la culture, que devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles l’humanité européenne se comprenait, se définissait, s’identifiait.
Or, il me semble que, dans notre siècle, un notre changement arrive, aussi important que celui qui sépare l’époque médiévale des Temps modernes.
De même que Dieu céda jadis sa place à la culture, la culture à son tour cède aujourd’hui la place.
Mais à quoi et à qui ? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe ? Les exploits techniques ? Le marché ? Les médias ? (Le grand poète sera-t-il remplacé par le grand journaliste ?) Ou bien la politique ? Mais laquelle ? Celle de droite ou celle de gauche ?
Existe-t-il encore, au-dessus de ce manichéisme aussi bête qu’insurmontable, un idéal commun perceptible ? Est-ce le principe de la tolérance, le respect de la croyance et de la pensée d’autrui ? Mais cette tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche et aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile ?
Ou bien, peut-on comprendre la démission de la culture comme une sorte de délivrance à laquelle il faut s’abandonner dans l’euphorie ? Ou bien, le Deus absconditus reviendrait-il pour occuper la place libérée et pour se rendre visible ? Je ne sais pas, je n’en sais rien.
Je crois seulement savoir que la culture a cédé sa place.
Hermann Broch fut obsédé par cette idée dans les années 1930. Il dit par exemple : « La peinture est devenue une affaire totalement ésotérique et qui relève du monde des musées. Il n’existe plus d’intérêt pour elle et pour ses problèmes, elle est presque le reliquat d’une période passée."
Ces paroles étaient surprenantes à l’époque, elles ne le sont plus aujourd’hui. J’ai fait, dans les années passées, un petit sondage pour moi-même, en demandant innocemment aux gens que j’ai rencontrés, quel est leur peintre contemporain préféré. J’ai constaté que personne n’avait un peintre contemporain préféré et que la plupart n’en connaissaient même aucun.
Voilà une situation impensable, il y a encore 30 ans quand la génération de Matisse et de Picasso était en vie. Entre-temps, la peinture perdit son poids, elle devint activité marginale. Est-ce parce qu’elle n’était plus bonne ou parce que nous avons perdu le goût et le sens pour elle ? Toujours est-il que l’art qui créa le style des époques, qui accompagna l’Europe pendant des siècles, nous abandonne ou bien nous l’abandonnons.
Et la poésie , la musique , l’architecture , la philosophie ? Elles ont perdu, elles aussi, la capacité de forger l’unité européenne, d’être sa base. C’est un changement aussi important pour l’humanité européenne que la décolonisation de l’Afrique."

24 août 2023

René Chiche

22/8/2017 - Il ne m’a pas échappé que le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer affiche une entente cordiale et une collaboration efficace avec son homologue de la culture, ce qui est une excellente chose à tout point de vue. Aussi voudrais-je en profiter pour les interpeller conjointement et leur soumettre une proposition qui, sans être onéreuse d’un point de vue budgétaire, serait néanmoins susceptible de produire des effets très positifs dans le quotidien de l’école, et à plus long terme dans celui de la nation. On a trop souvent l’impression, quand on entre dans un établissement scolaire, de mettre le pied dans l’antichambre de Pôle emploi, tant les bâtiments, à l’exception de rares écoles implantées dans des monuments classés ou dignes de figurer à l’inventaire des monuments historiques, sont en général sans âme et n’inspirent aucun sentiment particulier, alors que la disposition des affects et la préparation de l’imagination sont si indispensables à l’activité intellectuelle. Il faudrait que, dès qu’on pénètre dans un établissement scolaire, on sache immédiatement qu’on se trouve dans un lieu de culture et même, à vrai dire, de haute culture. Le moyen en est fort simple : il suffirait d’orner les couloirs et les salles de classes de belles reproductions d’œuvres, de citations bien choisies et à la typographie soignée, afin que partout où le regard se pose, ce dernier y trouve quelque chose à admirer. Ainsi, même dans la mémoire de l’élève le plus distrait cessant d’écouter le maître viendrait s’inscrire une de ces formules que des générations d’admirateurs ont conservées tant parce qu’elles ont enrichi la langue commune en donnant aux mots usuels une nouvelle profondeur que parce qu’elles sont elles-mêmes un trésor de nouvelles pensées. Les salles de classes également devraient être toutes baptisées, à l’instar des célèbres amphi Descartes et salle Cavaillès de la Sorbonne, du nom d’un de ces grands hommes et femmes dont le legs nous nourrit à chaque instant, qu’on le veuille ou non et qu’on le sache ou non, comme le philosophe Comte, en inventant la sociologie, l’a si justement remarqué, en identifiant la société au Grand-Etre c'est-à-dire à l’Humanité. Suivre un cours de mathématique en salle Euclide ou Fermat et un cours d’histoire en salle Michelet ou Thucydide, c’est tout de même autre chose qu’aller en 118 ou en 203 ! Laisser négligemment ses yeux errer sur le système géocentrique de Ptolémée en cours de physique, c’est tout de même mieux que plonger un regard vide sur les dalles froides et préfabriquées de murs et de plafonds qui sont communs aux écoles, aux hôpitaux et aux services administratifs des préfectures de province ! Et s’il faut des mécènes pour en équiper tous les établissements de France et de Navarre, gageons que Vinci ou Bouygues se précipiteront, quitte à vouloir apposer leur logo au bas des panneaux, lesquels seront éclipsés par les merveilles qui y occuperont malgré eux la plus belle place ! Faire des écoles d’ostentatoires établissements de culture, ce serait, Madame et Monsieur les Ministres, en faire les premiers remparts contre la folie fanatique qui se revendique de ce que bon lui semble et prospère comme le chiendent dans les esprits qu'on laisse en jachère !

21 juillet 2023

René Chiche

La jeunesse des quartiers populaires mérite mieux que la convergence des idioties. Elle mérite mieux que les éléments de langage de la fausse gauche assaisonnés aux points médians. Elle mérite mieux que Médiapart et Libération. Elle mérite mieux que la sollicitude méprisante des Plenel et de Lagasnerie.
Elle mérite le latin, le grec, la géométrie, la philosophie, Montesquieu et Verdi.
Elle mérite ce que toute jeunesse mérite.
Elle mérite le meilleur.
Point final.

18 juillet 2023

Dominique Lelys

Lorsque Milan Kundera nous parlait, dans la Revue des Deux Mondes, de la disparition de notre civilisation…

« Une chose me paraît évidente : l'Europe nous a quittés. Son départ vers le néant s'est passé devant nos yeux. Et nous faisons semblant de n'avoir rien vu. Peut-être n'avons-nous vraiment rien vu. Cet incroyable événement n’a donc été ni médité, ni analysé, ni même décrit, ni même constaté, parce que le monde tel qu'il s'est formé dans les dernières décennies est devenu indifférent à l'œuvre de Goethe, à celle de Fichte, d’Heidegger, de Fellini, donc à leur présence et à leur absence. Si un vieil oncle que personne n'a fréquenté meurt, on pourra facilement ne pas s'apercevoir de sa disparition. Qui d'ailleurs est vraiment bouleversé, atteint, abîmé par l'effacement de la culture européenne ? Il y a malgré tout deux victimes qui doivent en souffrir : d'abord, bien sûr, la philosophie et l'art eux-mêmes. Et puis, la France. Car l'autorité exceptionnelle de la France dans les deux, trois derniers siècles était due à la place privilégiée que les œuvres culturelles occupaient dans la vie de l'Europe. Je parle à partir de mon expérience personnelle : l'ambiance spirituelle de toute ma jeunesse tchèque fut marquée par une francophilie passionnée. C'était juste après la guerre; ce qui signifie que l'amour de la France a plus ou moins facilement survécu au choc de Munich (pourtant vécu douloureusement comme une trahison). Comment a-t-il pu y survivre? Parce que l'amour de la France ne résidait jamais dans une admiration des hommes d'État français, jamais dans une identification à la politique française ; il résidait exclusivement dans la passion pour la culture de la France : pour sa pensée, pour sa littérature, pour son art (l'art moderne en particulier). Quand la culture pour un Européen ne représente plus grand-chose, c'est par une logique fatale que le monde devient indifférent à la France.
Et puisqu'on rejette le passé toujours avec une certaine passion, cette indifférence prend souvent le caractère d'une aversion, et l'indifférence à la France devient francophobie (une raison de plus pour moi d'aimer la France, sans euphorie, d'un amour angoissé, têtu, nostalgique). »

21 février 2023

Le niveau d’ignorance et de bêtise des gens aujourd’hui

Marc Alpozzo

[...] La stupidité a gagné presque tout le monde (sauf vous lecteurs qui me lisez, forcément parce vous me lisez, hé hé !) dans une époque américanisée jusqu’à la moelle, qui ne comprend même plus ce que veut dire lire un livre. Dans mon cours de prépa Science Po d’hier, les élèves tiraient une drôle de tronche lorsque je leur ai dit qu’ils seraient obligés de lire beaucoup (presse et livres) s’ils voulaient intégrer la Jérusalem Céleste (bien que Science Po Paris me fasse plus penser à un dépotoir qu’à une grande école mais là c’est encore une autre histoire). Bref, à quel moment reverrons-nous un philosophe de la taille de Deleuze à la télé et chouchou des lecteurs comme ce fut le cas jusqu’à la fin du siècle dernier ? That’s the question ! Pour l’instant, il semble que le divertissement et l’argent l’aient emporté dans les têtes de presque tout le monde, que les schtroumpfs brouillons l’aient emporté sur l’intelligence académique et les hauteurs de pensée. Il reste quelques bons philosophes mais on n’en parle plus car pas assez lus ni suivis. Cette époque n’a plus le respect de l’intelligence, de la culture et de l’esprit, encore moins des grandes œuvres, car cette époque se regarde trop le nombril pour ça.
(Photo prise à la bibliothèque du Collège de France mercredi dernier).

10 février 2023

Culture et censure

Anne-Sophie Chazaud

La Ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, a proféré hier des menaces de censure à l’encontre des chaines CNews et C8.
Ces menaces (de privation de séquence) au motif que l’Arcom a adressé plusieurs avertissements aux chaînes concernées depuis 2019, sachant que l’Arcom, comme je le rappelle dans mon travail sur la censure, n’est en rien indépendante idéologiquement et politiquement, ont déclenché le tollé qu’elles méritent depuis hier.
Je voudrais juste, en passant et sans m’attarder trop, faire une petite observation et attirer l’attention sur un point qui, telle la lettre écarlate, n’est pas beaucoup relevé : autrefois, la censure était le fait des ministres de l’Intérieur et de l’Information. On se souvient des ciseaux d’Anasthasie maniés avec détermination, dextérité et sans hésitation par Alain Peyrefitte par exemple.
Le fait que ces menaces émanent à présent du Ministère de la Culture en dit long sur ce qu’est devenue ladite Culture, certes flanquée dans le portefeuille de son double communicationnel.
Loin de l’esprit de liberté et de confrontation des opinions/visions contradictoires qui seul peut garantir une créativité digne de ce nom, la Culture est donc ramenée à ce que décrit Gramsci : un outil de conquête et, depuis des décennies, comme je le dis là aussi dans mon travail, un outil de maintien au pouvoir.
Elle est objectivement ramenée sans même s‘en cacher au rang de simple propagande.
Nous le dénonçons depuis longtemps, mais cette perversion opérait de manière sournoise, par l’infiltration/contamination idéologique des messages encouragés (subventionnés).
Désormais donc, grâce au volet « Communication », la culture est revendiquée comme n’étant plus, comme le disait Gilles Deleuze dans une magnifique conférence à la Fémis en 1987 portant sur l’acte créatif, qu’un acte de mise en forme (« informer ») de « mots d’ordre ».
Pour tout vous dire, c’est bien cette dénaturation vicieuse de la notion de Culture qui devrait nous préoccuper, davantage que la volonté de censure dont on sait que les enfants de la gauche post-socialiste extrême-centriste raffolent car elle seule leur permet d’exister et de continuer de raffler la mise.
Il s’agit bien d’une guerre culturelle, et, sur ce point au moins, nous serons tout à fait d’accord avec ceux qui la mènent contre les tenants de la liberté.
Il faudrait finalement remercier la Ministre pour avoir manifesté la réalité de la situation sinistrée de la Culture avec autant de clarté.

16 janvier 2023

La « grande culture »

Denis Collin

La « grande culture » ne pouvait exister et n’existait que comme une critique du règne de la bourgeoisie. Elle était, certes, portée par la bourgeoisie qui en faisait son supplément d’âme et un facteur de cohésion (respect des maîtres, respect du savoir, respect de ce qui dépasse l’homme ordinaire). Mais en même temps, elle valorisait le désintéressement, critiquait la vénalité, exaltait les valeurs les plus élevées, elle était spiritualiste par essence – même si elle récitait Lucrèce ou les grands philosophes matérialistes. La culture de la « société avancée » n’a plus rien de critique : elle s’insère dans les industries culturelles et produit selon les normes de l’industrie. Là où la « grande culture » s’évertuait à instituer des hiérarchies, la culture « désublimée » méprise ces hiérarchies. Elle est radicalement démocratique. Tout se vaut. Tout le monde a le droit d’être un artiste et, pour tout dire, tout le monde est artiste et tout est art. Avec la désublimation, il n’y a plus de place pour le sublime ni pour le tragique. Place à la fête ! Place à la foire ! La « grande culture » était la mauvaise conscience de la bourgeoisie : de Balzac à Thomas Mann. Sous le règne de la désublimation, il n’y a plus de place pour la mauvaise conscience. La littérature est normalisée – les États-Unis, toujours en avance, montrent la voie avec les écoles d’écriture : on peut devenir un bon romancier comme on devenait un bon tourneur-ajusteur. Cette désacralisation de la culture, cette perte de l’aura de l’œuvre d’art dont parlait Walter Benjamin, a pu être vécue comme une libération des anciennes disciplines – tout le mouvement de l’art moderne se présente comme un effort d’émancipation de la tyrannie des règles de l’art. Mais c’est aussi une conséquence du poids croissant de la technoscience dans la vie de tous les jours, qui participe du « désenchantement du monde » et des tendances les plus profondes de « l’esprit du capitalisme », ses tendances égalisatrices dès lors que l’unique mesure devient l’équivalent général, l’argent. Mais, dans le même temps, cette tendance égalisatrice produit, comme l’avait déjà soutenu Tocqueville, un conformisme étouffant.