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23 février 2026

Natalia Routkevitch
23/2/2026

L’hubris, en fleurissant, a produit l’épi de l’Até, dont la moisson n’est faite que de larmes.
Les Perses, Eschyle


La tragédie antique, empruntant le plus souvent ses sujets au mythe ou à l’histoire, met en scène des figures illustres aux prises avec des passions et des catastrophes qui suscitent pitié et crainte ; elle accomplit ainsi, selon Aristote, sa fonction de catharsis. La guerre apparaît comme la tragédie ultime : un enchaînement d’erreurs humaines et de fatalités entrelacées, issu de l’Até (égarement), de la Moira (destin) et de l’Hubris (démesure).
La pensée grecque présente des adversaires à la fois légitimes et fautifs, comme le montre Thucydide dans le dialogue entre Athéniens et Méliens : « les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent », est une expression d’un réalisme tragique où disparaît toute morale absolue.
Dans cet état d’esprit, l’idée même de justice suprême devient inconcevable ou, pour reprendre la célèbre maxime romaine - summum jus, summa injuria.
C’est cette cécité dangereuse de ceux qui en poursuivent la réalisation à tout prix (quelle que soit leur idée de "summum jus") que déplore le philosophe A. Teslia, lorsqu’il écrit :
"La voie vers la paix s’ouvre avec la reconnaissance de l’impossibilité d’une « victoire totale ». Car il faudra continuer à vivre et, d’une manière ou d’une autre, à coexister avec l’autre - celui que vous tenez pour foncièrement coupable, moralement corrompu, vicieux, etc. L’idée que la paix doit rétablir la justice - et que seule une « paix juste » pourrait justifier tous ces morts et tant de souffrances - est le moyen le plus sûr d’accroître le nombre des victimes. Or rien de ce qui adviendra par la suite ne saurait justifier la mort, la douleur, les blessures, le malheur. Toute l’histoire du monde montre que ce que l’on croit achevé recommence, d’une manière tout aussi absurde, sordide et aberrante.
Chercher à instaurer la plénitude de la justice, à incarner le jugement moral, revient à commettre une autre injustice, une autre falsification qui ne sera probablement jamais vengée, condamnée ni même reconnue comme telle.
La voie vers la paix commence par la reconnaissance que la victoire est possible - mais non totale ; que la défaite est concevable - mais que son prix n’est pas inimaginable ; et que la poursuite acharnée de la justice, quelle que soit l’idée que l’on s’en fait, peut coûter bien davantage que la capacité de supporter un état du monde jugé imparfait.
Et tout cela, soit dit en passant, concerne moins les relations entre les nations que nous avons peu de chances d’infléchir, du moins directement par notre apport personnel, que les relations de guerre et de paix entre nous, interlocuteurs et contemporains."

Et, pour revenir aux Grecs, on pourrait méditer la tension - mise en avant par Albert Camus - entre le sens de la limite, qui leur est propre (et qui est essentielle dans la philosophie de Camus), et la démesure qui caractérise notre civilisation.
"La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé au bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière.
Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érinyes s’abattent sur elle et la déchirent.
Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés."

10 février 2026

RECOMMENCEMENT DE L’HISTOIRE - D’UNE PERESTROÏKA À L’AUTRE

Natalia Routkevitch
10/2/2026

Présentation du livre qui vient de sortir à la librairie du Tiers-Mythe


En décembre 2021, à l’occasion du trentième anniversaire de l’auto-dissolution de l’URSS, j’ai partagé une réflexion rétrospective, essayant de formuler, à travers des souvenirs personnels et des analyses posthumes de quelques auteurs qui me semblent importants, ce qu’avait été cet immense artefact, qui constituait, pendant 70 ans, une alternative au modèle occidental. Le besoin de cette remise en perspective est venu dans un contexte historique particulier : mutation surprenante de la démocratie occidentale et montée des « populismes », révision des consensus issus de la Seconde Guerre mondiale, imposition de récits mémoriels irréconciliables, hostilité croissante entre anciens alliés – bref, un véritable choc des narratifs qui ne présageait rien de bon.
À la suite de cette publication (qui a suscité beaucoup d’échanges stimulants et a montré que l’intérêt pour le sujet était considérable), Amar Ingrachen m’a proposé de développer ce texte pour en faire un livre. La décision de m’y plonger ne se fera pas immédiatement : une impulsion décisive viendra l’année suivante, quand tout bascule et que le choc des narratifs se transforme en choc des armées – une guerre qui plonge ses racines dans l’héritage de l’URSS et la façon dont elle s’est décomposée.
On ne le savait pas encore, mais 2021 a été la dernière année encore relativement « normale », celle du monde d’avant. Février 2022 a marqué un immense désarroi, y compris chez des analystes expérimentés. Ce que l’on croyait – pour des raisons relevant d’une déformation mentale particulièrement révélatrice, que j’explore en détail – impensable, impossible, inconcevable, s’est produit : une guerre violente au cœur de l’Europe. Immédiatement après le premier choc s’en est abattu un second : l’instauration par l’Europe d’un nouveau rideau de fer, par certains aspects plus épais et plus infranchissable que celui de la guerre froide. L’affrontement a aussitôt pris la forme d’une guerre par procuration russo-occidentale, porteuse d’un risque d’escalade globale, nous ramenant à des peurs que l’on croyait révolues – celles d’une confrontation mondiale capable d’anéantir une partie de l’humanité.
La déferlante de sanctions sans précédent, de réactions et de déclarations tonitruantes trahit, malgré les tentatives de se présenter comme logiques et rationnelles, des craintes enfouies, des ressentiments anciens et, dans le cas européen, une forme de « pensée conte de fées », peu adaptée à la description de l’histoire et des relations internationales. Certes, ces réactions prolongent et radicalisent des discours déjà mobilisés et instrumentalisés depuis plusieurs années. Mais pour en comprendre pleinement les ressorts, il faut faire remonter à la surface des histoires plus anciennes, parfois vieilles de plus d’un millénaire.
Le propre de cette « pensée conte de fées » est son incapacité à décrire la réalité de manière satisfaisante et, par conséquent, à y répondre de façon adéquate. Rarement l’atmosphère décrite par Eric Voegelin au milieu du XXème siècle aura été aussi perceptible et étouffante : les dirigeants occidentaux, écrivait-il, "ne reconnaissent les menaces qu’une fois devenues imminentes, sans pour autant y répondre de manière adéquate. Ils se réfugient plutôt dans des opérations « magiques » relevant du monde rêvé : désapprobation, condamnations morales, déclarations d’intention, résolutions, appels à l’opinion publique, diabolisation des ennemis, dénonciation de l’illégalité des guerres, propagande en faveur de la paix universelle ou d’un gouvernement mondial. Cette corruption intellectuelle et morale, exprimée à travers ce complexe d’actions magiques, imprègne la société d’une atmosphère étrange et fantomatique, comparable à celle d’un asile de fous – et c’est bien ce que l’on ressent aujourd’hui en Occident, en pleine époque de crise."
Après 2022, d’autres chocs viendront ébranler l’ossature et la crédibilité du storytelling occidental : nouveau cycle de violences au Proche-Orient, montée continue des courants national-conservateurs en Occident, tempête trumpienne...
Le livre, intitulé "Le recommencement de l'histoire. D’une perestroïka à l’autre" – dont seul le premier chapitre prolonge et développe le texte initial – sera achevé l’année du quarantième anniversaire du début de la perestroïka gorbatchévienne, ce qui apparaît, somme toute, logique. Les événements que nous vivons clôturent définitivement le cycle ouvert en 1985, même si les signes annonciateurs étaient apparus bien plus tôt : celui de la « fin de l’histoire », du moment unipolaire, de l’illusion de l’alternative unique, de la mondialisation heureuse, de l’insouciance béate et de l’irresponsabilité. L’année 2025 marque également le retour de Donald Trump, qui lance une déconstruction accélérée de l’ordre mondial, ou plutôt de ses décors scéniques, car cet ordre s'est transformé en désordre dès lors que l’équilibre géopolitique avait été rompu.
La nouvelle perestroïka – celle du système mondial – est désormais clairement en cours, et son esprit est radicalement différent de celui qui animait la perestroïka de 1985.

Cet ouvrage est volontairement polyphonique : il fait entendre de nombreuses voix des deux côtés de ce nouveau rideau de fer. Journaliste et intervieweur, mon travail a toujours consisté à porter la France dans le monde russe, et la Russie dans le monde francophone ; donner la parole à ceux qui aident à comprendre leurs sociétés en mutation ; analyser et confronter les arguments.
Pour ceux qui, comme moi, portent en eux ces deux cultures et les ont toujours pensées comme complémentaires et non conflictuelles, l’affrontement qui s’intensifie chaque jour est une déchirure profonde de leur identité. Écrire ce livre était une manière de poursuivre ce travail de médiation intellectuelle, qui est devenu extrêmement difficile à l’heure où les liens sont rompus de façon radicale et ostentatoire.
Il ne s’agit pas d’un ouvrage d’un expert universitaire, « intellectuel engagé » ou journaliste d’un média de référence. La marginalité relative de ma position – hors des cercles universitaires, de la sphère savante et des rédactions, travaillant depuis longtemps en indépendant – constitue un certain avantage. Appartenir à deux mondes tout en y étant perçue comme extérieure confère une distance qui élargit la liberté d’analyse et permet un regard à la fois impliqué et détaché.
L’objectivité étant illusoire dans les sciences humaines, mon regard est nécessairement façonné par mon parcours, mes rencontres et mes lectures, que j’ai souhaité partager avec les publics francophones. La grille proposée est large et hétérogène – allant des penseurs russes et occidentaux issus de la gauche néo-marxiste ou wallersteinienne aux courants réalistes en relations internationales, aux conservateurs chrétiens ou « conservateurs de gauche », aux critiques du néolibéralisme et aux décroissants, ou encore aux écrivains, historiens, poètes et cinéastes capables de rendre un peu plus lisible ce « rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ».
Cet ouvrage n’ambitionne que d’apporter une petite pierre à la compréhension d’un sujet complexe, clivant et trop souvent traité à la légère, comme s’il était possible d’imputer tous les maux du monde à un « Axe du Mal » – construction commode qui nous décharge de nos propres responsabilités.

7 février 2026

Natalia Routkevitch


Natalia Routkevitch est née à Moscou, où elle a suivi des études en sociologie et en sciences politiques avant de s’installer en France il y a plus de 20 ans. En tant que journaliste indépendante, elle a contribué à divers médias européens et russes, s’appliquant à faire connaître la vie politique et intellectuelle de chaque pays à l’autre, favoriser une compréhension mutuelle entre les deux mondes et renforcer les liens entre les deux cultures. Elle a déjà publié À la recherche de la République perdue à Moscou en 2020.

4 février 2026

Le crépuscule de la Cité sur la colline

Natalia Routkevitch
4/2/2026

Les événements de l’année écoulée, y compris les tout derniers développements, provoquent la destruction accélérée de deux illusions qui structuraient l’ordre mondial.
La disparition de ces illusions aura des conséquences majeures pour la réorganisation du monde, dont les contours restent encore flous.
La première illusion est celle selon laquelle le monde serait composé d’États souverains, égaux sur la scène internationale, disposant de la même voix, ayant droit à l’autodétermination et dont les relations seraient régies par le droit international. Élaborée au début du XXᵉ siècle et « gravée dans le marbre » après 1945, cette vision, constamment remise en cause par les faits, constituait néanmoins une base conceptuelle que beaucoup considéraient – et considèrent encore – comme une réalité intangible.
Or, la puissance principale qui a contribué à édifier cette vision, et qui s’en est largement servie, provoque aujourd’hui sa désagrégation rapide, révélant la véritable nature des rapports internationaux.
Ceux-ci ressemblent davantage à ceux que les grands empires – romains, mongols, perses, chinois ou ottomans – entretenaient avec des États plus faibles, selon une logique patron-client ou suzerain-vassal.
Les royaumes-clients reconnaissaient la suprématie de l’empire, adoptaient sa diplomatie, le soutenaient militairement, versaient parfois un tribut et acceptaient un roi validé, voire imposé, par l’empire. En échange, celui-ci garantissait la protection militaire, laissait une certaine autonomie interne, maintenait le roi en place et lui conférait prestige et légitimité. Lorsque ces royaumes devenaient instables ou perdaient leur utilité stratégique, ils pouvaient être annexés par l'empire-patron.
Le deuxième mythe, extrêmement tenace, est celui de l’exemplarité de l’Occident, présenté comme le « monde libre », dont l’attraction morale sur le reste du monde était immense. Elle permettait de faire accepter sa domination comme juste, de coopter les élites des pays clients, d’attirer les meilleurs étudiants, travailleurs et capitaux du monde entier, etc.
Comme le relève un commentateur d’un des pays-clients actuels (utilisé par le patron comme instrument dans les luttes géopolitiques) à propos de l’affaire Epstein (mais de nombreux autres événements qui se sont produits dernièrement au cœur du "monde libre" pourraient être cités) :
"Dans la pratique, ce cas ne peut que contribuer à l’érosion de la légitimité occidentale fondée sur une autorité morale.
Cette autorité morale constituait l’un des piliers de la domination globale du bloc occidental, permettant notamment de justifier des sanctions contre des régimes "déviants", officiellement au nom des droits humains, du travail forcé ou de l’exploitation des enfants. En réalité, ces mesures poursuivaient des objectifs géopolitiques pragmatiques, tout en étant présentées comme l’expression d’un moralisme universel.
Aujourd’hui, ce fondement est fragilisé. L'équilibre ne repose donc plus que sur trois piliers : la supériorité technologique, la monnaie de réserve et l’influence militaire. Le quatrième pilier – l’autorité morale – a disparu. Si l’un des trois restants venait à s’effondrer, l’ensemble perdrait sa stabilité.
Ainsi, la Cité lumineuse sur la colline est sur le point de se transformer en une Babylone décadente et vacillante."

27 janvier 2026

Natalia Routkevitch
27/1/2026

« On aurait du mal à trouver des citoyens plus dissemblables. Les Vénitiens étaient cyniques, gens du monde dur, habités par le commerce. Les Byzantins étaient mystiques ; pour eux, le Christ, sa mère et les saints étaient aussi réels que les membres de leur propre famille. Enfin – et c’est peut-être le plus important – des comités sans visage gouvernaient Venise : des groupes élus d’hommes en robe noire, travaillant en secret, constamment remplacés par d’autres, prenant leurs décisions collectivement et évitant toute prééminence individuelle. Byzance, à l’inverse, était une autocratie gouvernée par un empereur à mi-chemin du ciel, égal des apôtres, représentant de Dieu sur terre, tenant au creux de sa main la vie de chacun de ses sujets.
Certains de ces empereurs furent des héros, d’autres des monstres ; jamais ils ne furent fades. »

C’est en plongeant dans les histoires vieilles de longs siècles, et dans les œuvres artistiques, que l’on parvient à mieux comprendre les hostilités enfouies, les raisons de vagues récurrentes de détestation qui montent en Europe avant de déferler sur le monde entier. C’est ainsi que l’on saisit plus finement les prétentions et les velléités, les rancunes et les ressentiments des uns et des autres.
Dans un contexte où ceux qui sont censés informer ne font souvent qu’exprimer de vieux réflexes chtoniques, pourtant présentés comme des réactions rationnelles, les livres anciens ou les œuvres d’art – littérature, histoire, poésie, cinéma – peuvent offrir une compréhension bien plus profonde que les vecteurs d’information habituels.
En l’occurrence, l’image dessinée par Johh Julius Norwich dans son « Histoire de Byzance » nous apprend davantage sur le rapport au pouvoir et sur la vision de la légitimité dans deux mondes issus de la chrétienté – occidentale et orientale – que de longues dissertations de ceux qui prétendent dispenser le savoir, mais qui révèlent surtout les limites de l’ambition à saisir, expliquer, évaluer et transformer le monde à partir d’une grille analytique unique, une sorte de cage mentale analysant tout à travers des catégories et un langage inadaptés à la complexité du monde.
Cette image nous aide non seulement à penser cette divergence, mais aussi à comprendre le rejet viscéral que peut susciter une réflexion sur le pouvoir, la responsabilité politique, l’incarnation, la légitimité – rejet qui s’est manifesté notamment dans certaines réactions à l’écranisation du livre de Da Empoli par Assayas.
« Nul, scandaleux, grotesque, odieux, complaisant… », fulminent les kremlinologues les plus en vue.
« En sortant de la salle, on n’est pas envahi par un sentiment clair de haine à l’égard des personnages principaux… C’est troublant », s’indigne un commentateur habitué des plateaux, évoquant une « grosse déception ».
Quelle étrange vision de l’art…
Être dérangeant, troublant et déstabilisant, c’est précisément ce que l’on attend de toute œuvre artistique digne de ce nom, celle qui n’est pas conçue à des fins purement propagandistes.
« Ramassis de clichés. » « En ces temps où une compréhension claire, réelle, non exotisée de la Russie est sans doute urgente en Europe, une remise en cause de ces stéréotypes éculés et pourtant bien vivaces semble indispensable. » « Assayas et Da Empoli ne connaissent rien du pays, pourquoi les écouter ? Laissons la parole aux experts qui s’appuient sur les données sérieuses », pontifient les gens sérieux.
Ah, les indices, l’objectivité, les données sérieuses citées par les gens sérieux…
La guerre aux clichés a bon dos.
Il est amusant que les mêmes personnes qui dénoncent les clichés de l’âme slave, de la main forte, de l’attente que le pouvoir soit incarné aient contribué à nourrir, promouvoir et diffuser toute une série d’autres clichés. « Pays qui marche au pas », « peuple zombie », « pays de dégénérés », « dragon totalitaire », « pays de la violence totale et innée », « pays-ogre impérialiste » – on dirait de gros clichés... Et pourtant, toutes ces expressions sans exception sortent de la plume de nos grands universitaires, experts, chefs d’État et journalistes de la presse de référence.
Il est tout aussi symptomatique que tous ceux qui dénigrent Da Empoli, au motif qu’il ne se serait rendu en Russie que trois ou quatre fois, citent avec délectation marquis de Custine, qui y a passé trois semaines à tout casser pour produire son "ouvrage de référence sur la Russie", où, selon l’auteur, « les mères devraient pleurer la naissance de leurs enfants plutôt que leur mort ».
Ah, l’impartialité de nos grands experts…
L’objectivité dans les sciences humaines est-elle seulement possible ?
Ce qui est possible, très modestement, c’est une exigence d’objectivité maximale que l’on s’applique, l’effort conscient pour s’élever au-dessus de la bataille militaire et politique ainsi que de la guerre des narratifs, même temporairement. Mais la majorité de ceux qui pontifient se sont-ils seulement donné cette peine ? Ou bien se sont-ils, dès le départ, drapés dans vertu, brandissant des avatars aux bonnes couleurs, des slogans, des insultes, baignant dans l’indignation, bouillonnant d’émotion, de « juste colère », animés par la volonté de dénoncer, boycotter, étiqueter, pointer du doigt accusateur – à la manière des « intellectuels engagés » ?
Dès lors, l’idée selon laquelle nous serions, dans notre espace médiatique, confrontés à une opposition entre la « vérité objective » et les « clichés » relève largement d’un trompe-l’œil.
« Non seulement tous les clichés sur la Russie sont vrais, mais un jugement sur la Russie qui ne serait pas un cliché aurait les plus fortes chances d’être faux », s’amusait d’ailleurs Emmanuel Carrère, coupable non seulement d’une sensibilité artistique lui permettant d’avoir une vision un peu plus multidimensionnelle, mais aussi – crime supplémentaire – d’être le fils de sa mère, qui, paraît-il, se serait exclamée que Le Mage du Kremlin est un livre qu’elle aurait pu écrire.
Dans ce contexte, une seule image, une seule chanson de Vyssotsky (commémoré avant-hier), ou un seul distique de Bachlatchev peuvent parfois offrir au grand public une vision plus pénétrante que les articles et rapports bourrés de statistiques, de chiffres et d’indices de développement, de transparence ou de corruption qui sont brandis par les vaillants combattants de lutte contre les clichés.
Démocraties/dictatures, participation libre/soumission, liberté/servitude, État de droit/impunité, transparence/corruption, moderne/archaïque, empire/État-nation, gentils/méchants, nous/eux… et ainsi de suite. Les rapports et articles « objectifs » nous offrent les clés pour obtenir une vision très nette, tout en cochant les cases.
Encore et toujours les cases...
« Nous sommes les adversaires nés de tout ce qui est étrange, de ce qui ne rentre pas dans ce cadre que nous appelons, d’un mot, hélas, hélas, trois fois hélas, banalisé et médiocrisé, “démocratique”. Tout ce qui n’est pas “démocratique”, entre guillemets, selon nos critères aveugles, ne mérite pas attention et doit être démoli. Cela revient à ça », disait Pierre Legendre.
L’incapacité de reconnaître à l’Autre son droit d’être Autre, sans qu’il soit nécessairement un criminel à punir ou une victime à sauver, pourrait-on ajouter.
Dès lors, toute création artistique qui permet – même de manière inconsciente – de sortir de ces cases et de donner à voir le monde en trois dimensions suscite perplexité, désarroi ou colère chez la caste des « brahmanes ». Leurs réactions, qui se présentent comme rationnelles, supérieures et éclairées, traduisent moins un souci d’impartialité qu’un profond trouble, un inconfort. Car cela confronte à des questions touchant à l’essence de nos dogmes.
Les hommes en noir sans visage sont-ils plus humains, plus vertueux, moins corrompus ou moins avides de pouvoir que l’autokratôr byzantin ?
Avons-nous su, dans les « bonnes sociétés » si bien placées sur les échelles (que nous avons nous-mêmes créées et appliquées universellement), dépasser le côté sombre et violent du pouvoir en le désacralisant, en le désymbolisant, en le désincarnant, en le réduisant à une technologie ou à une procédure ? Ou n’a-t-on fait que dissimuler ses mécanismes profonds et diluer les responsabilités ? Le pouvoir ne demeure-t-il pas toujours et partout – selon l’expression de Da Empoli – « une politique des profondeurs, agissant jour et nuit, sans interruption », même lorsqu’il est exercé par des comités anonymes, plutôt que de s’incarner dans la figure fascinante et terrible d’un autokratôr ?

8 novembre 2025

OCTOBRE

Natalia Routkevitch

7/11/2025- Mon arrière-grand-père paternel, Ivan Petrovitch Pavlov (1889–1959), faisait partie de ceux qu’on appelle aujourd’hui les fanatiques de la révolution.
Bolchevik, clandestin, militant de la lutte armée – ainsi se présente-t-il dans ses mémoires, publiés il y a quelques années par le musée historique d’Ekaterinbourg.
Ouvrier issu d’une famille paysanne de la province d’Oufa, il appartenait à cette génération presque oubliée des vieux bolcheviks qui accompagnèrent le mouvement révolutionnaire radical pratiquement depuis la naissance de celui-ci.
Entré adolescent au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), quelques mois après la révolution de 1905, il rejoignit aussitôt son aile la plus radicale.
Les mémoires de cet opposant acharné au tsarisme, soldat anonyme de la garde léniniste, clandestin, prisonnier politique et exilé, rédigés « pour les générations futures », ne sont pas seulement intéressants pour des raisons familiales.
Ils offrent un témoignage de première main sur le travail de terrain du POSDR(b) au début du XXᵉ siècle, à l’échelle provinciale : ses objectifs, ses moyens, ses résultats.
Ils dévoilent la psychologie de ces militants bolcheviks – hommes et femmes – qui, mus par une conviction absolue, embrassaient une vie de privations, de périls et de choix douloureux, persuadés de travailler à la libération et au bonheur de l’humanité. Ni les arrestations, ni les atrocités de la guerre civile, ni les répressions staliniennes contre le parti, le peuple et les proches de sa femme, issue de la petite noblesse, ne parvinrent à ébranler la foi d’Ivan Petrovitch dans le bolchevisme et les idéaux communistes.
« C’était nécessaire », se répétait-il.
Ce qui frappe, au-delà de cette foi ardente – disparue, pour le meilleur et pour le pire, des sociétés postmodernes –, c’est la richesse exceptionnelle d’une vie marquée par d’immenses épreuves.
« Serf, fils de serf », disait-il de ses ancêtres paysans.
Son grand-père était parti comme haleur sur la Volga ; lui-même, ayant grandi dans un petit village au cœur de la province, maîtrisait, à quatorze ans, absolument tous les travaux paysans et aimait la campagne malgré sa rudesse extrême.
À seize ans, apprenti mécanicien, il avait appris un tas de métiers – du cuivre à la forge, en passant par le tournage, l’électricité, etc.
À vingt ans, militant politique aguerri, il avait connu la prison et l’exil à trois reprises.
En 1914, il fut envoyé sur le front, où il passa trois ans.
Il traversa trois révolutions, une guerre civile et deux conflits mondiaux dévastateurs – le second lui enleva un fils –, étant l’un des acteurs engagés de ces bouleversements.
Ses mémoires évoquent les grands événements auxquels il prit part : les révolutions russes, la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la mort de la famille impériale à Ekaterinbourg, les premières années de la construction soviétique, la reconstruction d’après-guerre, la collectivisation des campagnes, la Grande Guerre patriotique et, enfin, la mort de Staline.
Dans le bref épilogue, il imagine une grande fête familiale célébrée en l’an 2000 : il y voit sa fille, devenue une vieille dame, entourée de ses proches, levant son verre « au XXᵉ siècle, cette époque héroïque de l’histoire russe, couronnée (il n’en doutait pas) par la victoire du communisme et du léninisme » – le régime qui, croyait-il, rendrait enfin l’homme libre et heureux.

De fait, le XXᵉ siècle a prouvé, avec tout le fracas possible, qu’aucun ordre social ne peut rendre l’homme libre ou heureux.
Ni meilleur, ni plus sage, ni plus humain, ni plus prudent – malgré toutes les expériences et toutes les horreurs vécues…
La construction de l’URSS fut la dernière tentative, d’une ampleur inégalée, de s’appuyer sur de grands récits pour faire advenir une humanité meilleure, pour incarner collectivement les idéaux des Lumières, et la justice pour les plus démunis.
« Rien de grand ne s’est jamais produit dans l’Histoire sans violence ni acharnement », disait Engels.
La dernière génération encore formée dans et par le régime soviétique, on gardera la mémoire encore un peu tangible, vivante, de cette épopée à la fois terrible et monumentale qu’a été l’URSS.
Il est d’autant plus important de préserver cette mémoire – de la grandeur et de la terreur, de la violence et de l’acharnement – que les acquis sociaux, achetés au prix le plus élevé, ont été entièrement balayés après 1991. Et que l’effondrement de l’URSS – paisible seulement en apparence – a coûté aux ex-Soviétiques autant – sinon davantage – que sa construction. Le prix du sang continue d’être versé chaque jour.
La mémoire de cette entreprise grandiose a longtemps été confisquée par ceux qui voulaient effacer toute possibilité de réémergence, sous quelque forme que ce soit, d’un contre-modèle.
Mais on n’a pas réussi à effacer complètement ni les récits divergents du narratif unique, ni le crédit de confiance dont le contre-projet soviétique bénéficiait partout dans le monde. Aujourd’hui, l’alternative qui se construit face à la modernité unique – au sein de divers mouvements et regroupements internationaux – se fait notamment en se souvenant qu’une autre manière de vivre, de produire et de penser a existé dans un passé récent.
Que l’existence en dehors du système-monde occidental, voire à contre-courant, est possible.
C’est probablement cela qui est le plus précieux aujourd’hui.
Quelle forme prendra cette Alternative – ce sera la réponse des radicaux de demain, qui seront plus courageux et plus désespérés que les réformistes actuels.


5 novembre 2025

Natalia Routkevitch


- 5/11/2025 - En lisant ce matin les commentaires extatiques devant ce "souffle d’air frais", ce « formidable coup de jeune », cette "vague de lumière et d’espoir", cette "étincelle de renouveau" - je me suis rappelée une réflexion de David Graeber, qui nous a quittés il y a déjà cinq ans, et qui avait pertinemment analysé la façon américaine d’usurper certains rôles, comme celui du « phare des démocraties » (pour un pays extrêmement inégalitaire dont la Constitution originelle ne mentionne pas la démocratie et dont tout le système est fait pour empêcher la démocratie et perpétuer les inégalités, c’est quand même fortiche), mais aussi celui d’avant-garde de l’humanité. J’ai retrouvé l’extrait en question, le voici :
"Pendant des décennies, l'Amérique s’est engagée dans une bataille pour incarner l’avenir. Cela est vrai depuis la Guerre froide, et probablement même avant, car dès le XIXᵉ siècle, les États-Unis se présentaient déjà comme une société nouvelle, née sur une toile vierge. Bien sûr, cette toile n’était vierge qu’en apparence : elle avait été vidée de ses habitants d'origine, exterminés. Mais l’idée de l’Amérique comme figure du futur était bien ancrée déjà à cette époque.
Tocqueville affirmait que deux visions du futur s’affronteraient au XXᵉ siècle : celle de la liberté, incarnée par l’Amérique, et celle de l’autorité, incarnée par la Russie - deux nations encore en pleine conquête territoriale à l’époque. Après la Seconde Guerre mondiale, cet affrontement devint explicitement idéologique, et c’est pourquoi il était si crucial pour les États-Unis de remporter la course à l’espace : il s’agissait de s’approprier le symbole même du futur. Pour beaucoup de gens, partout dans le monde, l’Amérique a en effet représenté une forme d’avenir, sans que l’on sache exactement lequel : technologique, ouvert, célébrant la jeunesse, son "énergie créatrice" et ce fameux « can-do attitude » qui semblait pouvoir résoudre tous les problèmes.
Mais les choses ont bien changé. Tandis que l’hégémonie culturelle des États-Unis, même affaiblie, demeure puissante, sur le plan politique, en revanche, depuis la fin de la Guerre froide, la politique américaine semble régresser, cherchant à atteindre ce que de nombreux pays ont déjà connu et que les Américains eux-mêmes n’ont pas vécu.
D’un côté, l’aile Sanders du Parti démocrate, ou les sociaux-démocrates, essayent de promouvoir des mesures qui existaient déjà dans la plupart des pays européens - et dans bien d'autres régions - dans les années 1950. De l’autre, la droite trumpiste ressuscite diverses formes de fascisme, nous ramenant à une situation que de nombreux pays, de l’Allemagne à l’Argentine, ont connue dans les années 1930. Il devient donc difficile de voir l’Amérique comme un modèle d’avenir, lorsque ses politiciens les plus radicaux s'écharpent violemment pour savoir quelle partie du passé il faudrait restaurer. »

19 octobre 2025

Natalia Routkevitch
16/10/2025
Tax-washing ?

Ne faut-il pas voir dans la fixation contemporaine sur la taxation un faux-nez de l’impuissance politique, voire le signe d’un manque de volonté de transformer en profondeur nos modèles socio-économiques ? Ne serions-nous pas face à une forme d’« egalitarian-washing », une manière de se donner bonne conscience en agissant à la marge, sans jamais s’attaquer aux structures mêmes de la production et de la répartition des acquis ?
Un article récent de la revue "Jacobin", intitulé “The Left Needs to Rethink How It Understands Inequality”, propose une critique stimulante et iconoclaste, venue de la gauche, de l'assistance sociale. L’auteur s’appuie sur une étude publiée dans l’American Economic Journal qui a suscité la surprise il y a quelques années : les États-Unis redistribueraient, par les impôts et transferts, une part plus importante de leur PIB en faveur des plus modestes que la plupart des pays d’Europe occidentale.
Dès lors, l’écart d’inégalités entre les deux continents ne tiendrait pas tant à une générosité du modèle redistributif européen qu’à une répartition plus égalitaire des biens avant impôt. Cette conclusion renverse un lieu commun : l’opposition entre la supposée pingrerie sociale des États-Unis et la vertu redistributive de la social-démocratie européenne (qui est en train de rendre l'âme).
Ce constat met surtout en lumière deux logiques distinctes de la réduction des inégalités : 1) la redistribution, opérée a posteriori par l’État ; 2) la prédistribution, qui agit en amont sur les structures de la production et l’allocation initiale des ressources
C’est cette seconde approche, plus structurelle, que l’auteur valorise : le niveau d’inégalité dépend avant tout du rapport de force entre classes sociales et de la capacité des travailleurs à défendre leurs intérêts, bien plus que de la charité publique ou des politiques d’assistance. En ce sens, le texte rejoint une intuition d’Amartya Sen, le célèbre économiste indien, qui refusait de considérer les politiques de redistribution – allocations, impôts progressifs – comme l’instrument central de la justice sociale. Il s’opposait ainsi à une vision « comptable » de la justice, telle que celle de John Rawls, qui vise à créer une société équitable à travers la distribution mesurable et réglementée des biens primaires.
Selon Sen, même un État redistribuant massivement peut voir persister des inégalités si certains groupes sont marginalisés ou incapables de défendre leurs intérêts. L’évaluation de la justice ne peut donc se réduire à des indicateurs monétaires ou statistiques. Sen proposait de mettre l’accent sur le pouvoir et l’organisation sociale, plutôt que de se limiter à des transferts financiers ou à la charité, et d’évaluer les politiques au-delà des chiffres fiscaux et le volume des dépenses publiques.
Car, même sous les pères fondateurs du néolibéralisme, Thatcher et Reagan, les dépenses publiques ont continué de croître ; seules ont changé les priorités de leur affectation. Ce qui prouve que le cœur du problème n’est pas la quantité d’argent dépensé, mais la manière dont le pouvoir oriente et structure les dépenses publiques. Si la gauche veut être réellement transformatrice – et non simplement morale –, elle doit placer au centre de son projet le renforcement du pouvoir collectif et du pouvoir du travail plutôt que de se contenter d’un vernis compassionnel ou fiscal, telle est la conclusion de l’article de "Jacobin".
En France, où le débat politique, à gauche comme à droite, se réduit souvent à une querelle fiscale, on a l’impression que cette focalisation sur la fiscalité constitue une forme d’échappatoire : une manière de valoriser le seul levier encore disponible entre les mains d’États désormais impuissants, privés d’autonomie monétaire, commerciale ou stratégique.
Il ne leur reste souvent que l’autonomie fiscale ; dès lors, les forces politiques faisant partie du système concentrent toute leur attention sur ce terrain pour éviter de parler du reste.
Car la question de fond semble si immense qu’on ne sait même plus par quel bout la prendre : celle d’une économie mondiale dominée par des oligopoles planétaires et des États-prédateurs transformés en leurs relais.
Sur ce fond, les appels à « faire les poches aux riches » ou à « taxer davantage l’héritage, ce truc tombé du ciel » sont perçus par beaucoup comme une forme de duplicité et d’injustice. Dans les faits, les hausses fiscales touchent surtout les classes moyennes : ces "people from somewhere" dont les biens ne sont pas mobiles et qui ne peuvent transférer aisément leurs avoirs vers les paradis fiscaux, contrairement aux plus fortunés, qui disposent d’une armée d’avocats capables d’optimiser ou d’éluder l’impôt.
Dans un monde ouvert, ces mesures sont facilement contournables par ceux qui en ont les moyens. Même pas besoin d’aller bien loin : le dumping fiscal est déjà largement pratiqué au sein même de l’Union européenne.
Pour le simple observateur, il semble que ce débat acharné sur les taxes s’enracine dans un immobilisme collectif dont chaque acteur politique est complice, une sorte de paralysie générale…
Peut-être existe-t-il des acteurs porteurs d’un projet cohérent, ambitieux, qui dépasse les jeux du type « je prends à celui-ci pour donner à celui-là » ? Lesquels ?
Ou bien l’État est-il tel qu’il ne peut plus se permettre de tels projets ? Dans ce cas, autant le reconnaître comme une constante faisant partie intégrante de notre réalité.

2 octobre 2025

Natalia Routkevitch
1/10/2025

Dans son essai "The Paranoid Style in American Politics" (1964), l'historien américain Richard Hofstadter montre que la vie politique américaine est traversée, depuis des siècles, par un mode de pensée qu’il appelle le « style paranoïaque ». Il ne parle pas de problème psychiatrique mais d’une mentalité qui transforme les adversaires politiques en forces diaboliques conspirant dans l’ombre.
Ce style paranoïaque n’est pas un phénomène marginal ; il est profondément enraciné dans l'histoire politique et ressurgit à chaque crise nationale qui devient alors une lutte apocalyptique entre le bien et le mal, chaque hésitation se transformant en une preuve de trahison.
Ce mode de pensée naît dans une culture politique marquée par le puritanisme protestant. Le cadre religieux a préparé le terrain à une rhétorique politique où les adversaires deviennent des comploteurs sataniques ou des instruments d’une puissance étrangère. Mas si la matrice religieuse protestante a pu donner une forme initiale à ce style, celui-ci s’est largement sécularisé et diffusé dans toute la politique américaine. Hofstadter insiste que ce style n’est pas l’apanage de la droite : on le retrouve à travers tous les courants politiques.
De la peur des sociétés secrètes au XIXᵉ siècle jusqu’aux fantômes du communisme au XXᵉ, et jusque dans les polémiques les plus récentes, il témoigne d’une profonde inquiétude obsessionnelle nationale.

« Je parlerai ici de « style paranoïaque », comme un historien de l’art parlerait de style baroque ou maniériste.
La formule renvoie avant tout à une certaine vision du monde, à un certain mode d’expression.
L’image centrale est celle d’un gigantesque mais néanmoins subtil réseau d’influence mis en œuvre pour saper et détruire un mode de vie. On pourrait objecter qu’il a bel et bien existé des actes de conspiration au cours de l’histoire, et que ce n’est pas être paranoïaque que d’en prendre acte. Le trait distinctif du discours paranoïaque ne tient pas à ce que ses adeptes voient des complots çà et là au cours de l’histoire, mais au fait que, à leurs yeux, une « vaste » et « gigantesque » conspiration constitue la force motrice des événements historiques. L’histoire est une conspiration, ourdie par des forces dotées d’une puissance quasi transcendante et qui ne peuvent être vaincues qu’au terme d’une croisade sans limites. L’adepte du discours paranoïaque appréhende l’issue de cette conspiration en termes apocalyptiques. Il a toujours le sentiment de se trouver face à un tournant majeur : c’est maintenant ou jamais que la résistance doit s’organiser.
Parfait modèle de malignité, l’ennemi, dépeint avec précision, est une sorte de surhomme amoral ; maléfique, omniprésent, puissant, cruel, versé dans les plaisirs de la chair, attiré par le luxe. Agent libre, actif, démoniaque, il dirige – à vrai dire, il fabrique – lui-même la mécanique de l’histoire, ou détourne son cours normal en direction du mal. Il fait naître des crises, déclenche des paniques bancaires, provoque des récessions et des désastres pour ensuite en jouir et en tirer profit. En ce sens, le paranoïaque se fonde sur une interprétation de l’histoire qui donne clairement le primat aux individus : les événements importants ne sont pas appréhendés chez lui comme partie intégrante du cours de l’histoire, mais comme le produit d’une volonté particulière. »
Richard Hofstadter

28 septembre 2025

Natalia Routkevitch
28/9/2025

Accélération ?

Dans "The Fog of War" (2003), Robert McNamara, ancien secrétaire à la Défense des États-Unis sous John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson, propose une réflexion tristement actuelle sur la guerre moderne. À travers onze leçons, il met en lumière la difficulté des choix en temps de conflit, le danger extrême que représente toute décision d’escalade à l’ère nucléaire, ainsi que les limites de la rationalité humaine dans des situations critiques.
En écho à cette réflexion, l’analyse très pessimiste formulée vendredi dernier par Jeffrey Sachs, spécialiste du monde post-soviétique, invite à méditer sur les événements récents.
On dirait que la course s’accélère.

Robert Mc Namara, 2003

"Beaucoup de gens se trompent sur la leçon à tirer de la crise des missiles de Cuba. Beaucoup ont regardé ce qui s’est passé et en ont conclu que les dirigeants pouvaient gérer une crise nucléaire. Tant que chacun se comportait de manière rationnelle, disaient-ils – tant que chacun était logique et agissait de façon cohérente avec ses objectifs – tout finirait par s’arranger. Mais la rationalité ne nous sauvera pas.
Des individus rationnels – Kennedy était rationnel, Khrouchtchev était rationnel, Castro était rationnel – sont passés à deux doigts de la destruction totale de leurs sociétés. Les trois dirigeants ont agi de façon rationnelle, et pourtant ils ont failli plonger le monde dans une guerre nucléaire.
Et ce danger existe encore aujourd’hui.
La grande leçon de la crise des missiles de Cuba est la suivante : la combinaison de la faillibilité humaine et des armes nucléaires peut entraîner la destruction de nations.
Je veux le dire, et c’est très important : à la fin, nous avons eu de la chance. C’est un coup de chance qui a empêché la guerre nucléaire. Nous sommes passés à un cheveu d’une catastrophe.
La rationalité présumée des acteurs politiques, à elle seule, ne nous empêchera pas de commettre des erreurs fatales. Sachant cela, il est impératif d’éviter les situations où le contrôle peut être perdu. Si une situation peut escalader, il faut tout faire pour ne pas la laisser advenir.
Si une seule personne peut se tromper à cause de biais ou d’informations erronées, alors peut-être qu’une seule personne ne devrait pas avoir un pouvoir discrétionnaire total sur nos arsenaux nucléaires. Avec les armes nucléaires, il n’y aura pas de période d’apprentissage."

Aurons-nous un coup de chance cette fois-ci ?

Jeffrey Sachs, 26 septembre 2025

"La semaine passée a été marquée par une escalade dramatique qui pourrait conduire à une guerre directe entre, au minimum, l’Europe et la Russie – voire entre l’OTAN et la Russie –, avec des affrontements s’étendant au-delà de l’Ukraine, jusque sur le sol européen.
Les dirigeants européens évitent toute discussion honnête et publique sur ces risques. Aujourd’hui, nous n’entendons rien du triumvirat Starmer-Macron-Scholz à propos des risques d’une Troisième Guerre mondiale, d’une guerre nucléaire, ou du fait que l’Union européenne et le Royaume-Uni pourraient devenir un champ de bataille. Rien de tout cela n’est exprimé. Aucun choix n’est exposé, aucune discussion n’a lieu. Et bien sûr, il n’y a pas eu un seul moment de vérité sur l’histoire du conflit : comment il est né, pourquoi il est né, comment il pourrait être désamorcé. Pas un seul mot.
Nous faisons face à un colossal échec de leadership, à une confusion croissante et à des risques indéniablement accrus d’escalade – qu’elle soit délibérée ou accidentelle.
Ce que Trump n’a jamais fait, depuis le début de son mandat, c’est expliquer clairement au peuple américain ou au monde la position des États-Unis vis-à-vis de cette guerre. Par exemple, la question la plus simple : sur quelle base cette guerre peut-elle être terminée ?
Les États-Unis et les dirigeants européens n’ont aucune position sur ce point, si ce n’est de dire : « C’est l’Ukraine qui décidera », ce qui est une idée pour le moins extraordinaire. En somme, ils disent : « Nous ferons tout ce que l’Ukraine demande, que ce soit dans notre intérêt ou non, que cela ait du sens ou non. » Et bien sûr, quand je dis « ce que dit l’Ukraine », j’entends en réalité ce que décide une seule personne, gouvernant désormais sous la loi martiale. C’est cela qui va déterminer ce que l’Europe et le monde occidental feront.
Dans cette situation, nous avons un belligérant qui a mis sur la table un ensemble très clair de conditions de paix. L’autre camp, lui, n’a soit rien dit, soit répété : « aucune concession » et « l’Ukraine intégrera l’OTAN ». Cela revient à dire, premièrement, pas de négociations ; deuxièmement, la guerre continuera malgré les destructions massives, le bain de sang et les risques démultipliés d'une catastrophe absolue.
Les dirigeants ne s’engagent pas dans une véritable discussion. Ils ne débattent pas publiquement et n’expriment pas leurs vues. Ce n’est pas ainsi que des dirigeants responsables devraient agir si l’on veut maintenir la sécurité mondiale. Lorsque j’ai essayé de soulever ces questions dans une conversation directe avec eux, ils ont esquivé.
Et nous ne parlons ici que de l’Ukraine – on pourrait dire exactement la même chose de la guerre au Moyen-Orient.
Ce ne fut pas une bonne semaine pour la diplomatie.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est la peur constante qu’un accident ne dégénère très rapidement. Nous assistons à un discours haineux, amplifié sans cesse, une rage aveugle qui peut déclencher une chaîne d’événements : un incident en entraînant un autre, puis un autre encore.
Ces dirigeants ont le pouvoir de déclencher des systèmes de missiles. Ils n’ont pas besoin de demander l’aval de leurs populations – qui, d’ailleurs, désapprouvent massivement ce qui se passe. Une guerre dévastatrice pourrait éclater bientôt.
Combien de guerres ont commencé par un incident, une insulte, un accident ou une opération sous faux pavillon qui a déclenché une spirale d’escalade ? La Première Guerre mondiale qui avait commencé de cette manière a détruit tout espoir de paix pour le siècle qui a suivi, mais on pourrait citer d’innombrables exemples.
C’est le chemin que nous empruntons – un chemin vers l’abîme. Nous prenons délibérément le risque d’accidents terribles, sans diplomatie, sans honnêteté, sans réflexion, sans maturité, sans cohérence, sans garde-fous. Et nous continuons à foncer vers le précipice."

13 septembre 2025

Natalia Routkevitch


-13/9/2025- Les discussions autour du meurtre du jeune activiste et podcasteur américain révèlent, entre autres, une chose intéressante : à quel point notre langage politique est devenu périmé et insatisfaisant.
Le débat, ainsi que la perplexité qu’a de nouveau suscité le port d’armes aux États-Unis, masque la question essentielle : la nature même du régime que nous appelons "République". Il ne nous vient pratiquement jamais à l’esprit que scander « Vive la République » tout en exigeant un État centralisé fort – monopolisant la violence, paternaliste et thérapeutique – constitue une contradiction fondamentale.
La République, dans sa conception classique, c’est l’union des hommes libres, propriétaires fonciers et nécessairement armés, capables de défendre leur mode de vie volontairement frugal, leur patrie et leur liberté. Dans l’Antiquité, le véritable citoyen était un citoyen en armes, et l’ordre public relevait de la responsabilité de la communauté civique elle-même. Il en allait de même dans la jeune république américaine : le port d’armes n’était interdit qu’aux esclaves. Il va de soi qu’un tel citoyen – propriétaire, armé et économiquement indépendant – ne pouvait en principe être soumis par aucune violence interne. L’accomplissement des devoirs publics, y compris le service militaire, faisait partie intégrante de l’existence des citoyens du polis et de la république.
L’idée de l’État moderne, qui monopolise la violence, est relativement récente : elle apparaît au XVIIᵉ siècle. Le « désarmement » des citoyens s’opère d’ailleurs progressivement et atteint son apogée au XXᵉ siècle, lorsque l’État prend des proportions inédites. Pourtant, aujourd’hui, l’existence d’un tel État nous semble aller de soi au point où l’existence même de ceux qui contestent cette organisation de la vie en communauté nous choque profondément. Détenir des armes, refuser de déléguer entièrement à l’État la défense de sa vie, l’éducation de ses enfants ou le soin de sa santé, paraît désormais complètement inconcevable, voire odieux.
Et pourtant, c’est l’ADN même de la République et du républicanisme que ces citoyens défendent, acceptant de mourir pour leurs idéaux. Car, quoi qu’on pense de ce jeune homme, il est mort pour ses convictions et a manifestement vécu en les pratiquant : il s’est comporté comme un citoyen actif, profondément impliqué dans la vie politique, n’ayant pas peur de défendre ses idées dans un débat en face-à-face sur l’agora, et de se confronter à des adversaires violents.
Pour les républicains, au sens classique, la République est une affaire de tous les jours, un ordre fragile à préserver, à maintenir et à protéger contre la corruption interne, et cela commence toujours par soi-même. C’est une aventure des individus libres, autonomes et responsables. En somme, des gens adultes.
Mais le monde moderne n’aime pas les adultes, pas plus que la République n’aimait l’infantilisme et l’immaturité...
Régis Debray le rappelait d’ailleurs, avec le sens de formule qui est le sien, dans un texte qui a fait date :
« La république, dans l’enfant, cherche l’homme et ne s’adresse en lui qu’à ce qui doit grandir, au risque de le brimer. La démocratie flatte l’enfant dans l’homme, craignant de l’ennuyer si elle le traite en adulte. Nul enfant n’est comme tel adorable, dit le républicain, qui veut que l’élève s’élève. Tous les hommes sont aimables parce que ce sont au fond de grands enfants, dit le démocrate. Cela peut se dire plus crûment : la république n’aime pas les enfants. La démocratie ne respecte pas les adultes ».

15 août 2025

Quelques notes désordonnées en marge de l’évènement du jour

Natalia Routkevitch
15/8/2025

1. La naissance du « Nord Global » ?

Dans un article publié en 2023, le « mage du Kremlin » Vladislav Sourkov imagine l’émergence d’un « Grand Nord » réunissant Russie, États-Unis et Europe dans un bloc géopolitique et culturel commun. Selon lui, la notion de « Sud global » ne peut exister sans un « Nord global » et il invite à observer les premiers contours d’un tel bloc. Il rappelle que plusieurs unions improbables se sont réalisées dans le passé et que l’idée d’un espace partagé mérite d’être envisagée pour l’avenir.
Sourkov estime que, même si un véritable rapprochement ne se produira pas de son vivant, il pourrait advenir sur plusieurs décennies. L’émergence de ce bloc serait lente et douloureuse, mais possible. Selon lui, ce rapprochement aurait pu débuter dans les années 2000 si la proposition d’adhésion russe à l’OTAN n’avait pas été rejetée. Ce projet repose sur des racines culturelles communes et ne se veut ni utopique ni dystopique, mais apparaît comme une alternative à l’opposition Est/Ouest.
Au moment de sa publication, l’article a suscité incompréhension et une salve de critiques, et a valu à Sourkov une enquête après une plainte citoyenne pour vérifier la conformité du texte avec la législation russe.

2. La fragmentation du monde plutôt que la division en 2 blocs

Le « mage du Kremlin » a-t-il vu juste, du moins en partie ? Après des semaines de mouvements diplomatiques erratiques, ayant rapproché les pays du BRICS alors que l’intention initiale était inverse, Donald Trump aurait-il opté pour une sorte de « Grande transaction » avec Moscou, dont la partie la plus visible serait la coopération en Arctique ?
Selon un nombre d’observateurs, Trump chercherait à briser le bloc eurasiatique Russie–Chine–Iran–Corée du Nord en poussant Moscou à se concentrer sur le « Nord Global », où les États-Unis lui proposent une coopération. Dans ce scénario, Russie et États-Unis géreraient ensemble un espace arctique fermé, évinçant des puissances comme la Chine, tout en laissant une place mineure à des acteurs moins importants (Canada, Norvège). La rencontre envisagée en Alaska symboliserait cette nouvelle entente autour d’un « espace nordique » commun.
Pour Washington, Moscou n’est pas la menace principale : c’est Pékin. D’où l’idée d’un partage d’influence nordique avec la Russie, pendant que la confrontation majeure se déplacerait vers le sud de l’Eurasie. Dans cette configuration, il ne s’agirait pas d’une division du monde en deux blocs mais d’une fragmentation en plusieurs blocs situatifs. Pour la Russie, cela ne supprimerait nullement sa coopération avec le BRICS et le Sud global, mais créerait un autre espace de coopération important. Quant au dialogue russo-américain sur d’autres sujets, son rétablissement est nécessaire pour les questions évidentes de sécurité globale.

3. Et l’Europe dans tout ça ?

Dans les années 1930, Paul Valéry se demandait :
« L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c'est-à-dire un petit cap du continent asiatique ? Ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? »
La question semble résolue depuis quelque temps déjà. Le leadership européen donne souvent des preuves retentissantes de son incapacité. Sombrer dans le néant n’était pas une fatalité, mais un choix. Comme le disait de Gaulle, l’Europe unie fut « une excuse à toutes les dérobades, à toutes les lâchetés ». Le projet fondateur de l’UE consistait à remplacer les nations par un vaste marché, les hommes politiques par des institutions et les citoyens par des consommateurs. Nous y sommes.
Où s’est déplacé le centre de gravité des décisions ? Si les nations ont été écartées et les hommes politiques transformés en comédiens, quelles mécanismes décisionnels y sont à l’œuvre ? Plutôt que se laisser bercer par les slogans « Europe c’est la paix » etc., les Européens devraient chercher à comprendre le fonctionnement réel du bloc en décortiquant notamment le poids des lobbies. Qui est immense au sein de l’Union…
Depuis quelques années, un bloc militaire se forme au sein de l’UE, soutenu par la volonté politique des élites et par de puissants lobbies de l’armement. En 2022, les dix plus grandes entreprises d’armement européennes ont investi ensemble 4,7 millions d’euros en lobbying auprès des institutions européennes (selon Corporate Europe Observatory).
Les liens entre l’industrie de l’armement et l’Union européenne ne datent pas d’hier. En 2019, la Commission européenne a créé la Direction générale de l’industrie de la défense et de l’espace (DEFIS) – la seule pour laquelle une direction générale autonome a été mise en place. Selon Mark Akkerman (Stop Wapenhandel), « les institutions et décideurs de l’UE sont très réceptifs au lobbying du secteur de l’armement, et cette coopération s’est intensifiée depuis la guerre en Ukraine. »
Pour les peuples européens, la militarisation et la fabrication d’un nouvel ennemi ne constituent nullement une priorité, d’autant qu’elle se fait évidemment au détriment d’autres dépenses. Mais les acteurs du complexe militaro-industriel (CMI) se frottent les mains. Les médias, loin de jouer un rôle critique, leur servent souvent de relais, devenant de véritables marchands de peur – d'où le nom qui leur a été attribué par P. Conesa "le complexe militaro-intellectuel" dont l’objectif est simple : vendre la guerre.
Les origines et les raisons de cette attitude européenne ne se limitent certes pas aux seuls intérêts du CMI et mériteraient un développement beaucoup plus approfondi.
Quant à ceux qui s’opposent à cette logique – chercheurs, députés, analystes indépendants, ou ceux qui réclament plus de transparence et un contrôle démocratique – ils seront de plus en plus rares. Et ceux qui oseront mettre des bâtons dans les roues de cette machine risquent d’être impitoyablement broyés.

4. Souverain est celui qui…

Une notion à garder en tête est celle de la souveraineté négative, ou pouvoir de nuisance. Celui qui ne possède pas la souveraineté nécessaire pour guider son pays peut néanmoins s’arroger la capacité de saper les décisions des autres. Ce pouvoir ne doit pas être sous-estimé.
Enfin, on pourrait avancer que la souveraineté 2.0 consiste, en grande partie, à imiter un processus démocratique et à mobiliser des masses dans différents points du monde via une minorité active, dans son propre intérêt. Autrement dit, il s’agit souvent d’une imitation de la volonté populaire à travers des groupes organisés.
Ce phénomène n’est pas nouveau : l’usurpation de la notion de société civile et du droit de parler au nom du peuple par des minorités actives a toujours existé. Mais les mécanismes de contrôle de ces minorités ont radicalement changé au XXIᵉ siècle. Aujourd’hui, des groupes formés et dirigés de l’extérieur exercent des pressions et jouent une mise en scène destinée à des publics externes, donnant l’illusion d’une qualité démocratique là où il n’y en a pas. Le système médiatique participe à installer cette illusion dans l’esprit du public.
Noam Chomsky décrit le système médiatique occidental comme un « lavage de cerveaux en liberté » : la censure et la « ligne rouge » ne sont jamais formellement énoncées, mais toute personne qui ne satisfait pas certaines exigences minimales est exclue des espaces d’influence. Pour Chomsky, comme pour d’autres penseurs de gauche, cette ligne rouge est fixée par le capital et le pouvoir qui le sert – mais d’autres facteurs sont également à l’œuvre.
On observe un curieux renversement des rôles : ce ne sont plus les États qui utilisent les médias et les intellectuels pour justifier leur politique, mais ces derniers qui imposent leurs choix aux dirigeants politiques. Il s’agit d’une nouvelle relation complexe entre pouvoir politique et monde médiatique.
Or, le dirigeant-entrepreneur-comédien, qui surfe sur les émotions et cherche coûte que coûte à séduire l’opinion publique – captée par la minorité bruyante qui fait la pluie et le beau temps – est l’opposé du bon dirigeant tel que décrit par Thucydide.
Pour ce dernier, savoir contenir ses émotions et ne pas chercher à plaire constitue la manifestation la plus éclatante de l’autorité :
« … Quand on pense que Périclès, grâce à l’estime qu’il inspirait, à son intelligence et à son évidente intégrité, avait acquis une autorité qui lui permettait de contenir le peuple tout en respectant sa liberté. Il n’était pas de ceux qui se laissent diriger par [le peuple] plutôt qu’ils ne le dirigent, car ne cherchant pas à accroître son pouvoir par des moyens condamnables, il ne lui adressait jamais de paroles dictées par la complaisance. Tel était le crédit dont il jouissait qu’il allait de même jusqu’à provoquer sa colère en s’opposant à ses désirs … Parmi ses successeurs, aucun ne put affirmer une véritable supériorité ; désirant tous cette première place, ils cherchèrent donc le plaisir du peuple, au détriment de l’intérêt public. »

29 juillet 2025

Natalia Routkevitch


"On a les Lumières qu’on peut, notre époque se sera éclairée à la pollution lumineuse".

Le 29 juillet 2024, disparaissait Annie Le Brun, à un moment où les grands thèmes de son œuvre – destruction du sensible, illusion subversive de l’art contemporain, marchandisation de l’art et esthétisation de la marchandise – résonnaient plus que jamais avec l’actualité.

Essayiste, philosophe, spécialiste de l’œuvre de Sade, Annie Le Brun est restée, toute sa vie, « à part », en marge. Refusant d’être un rouage d’un système qui la révoltait, elle avait délibérément choisi de ne pas emprunter la voie universitaire à laquelle elle était pourtant promise.

La force des propos d’Annie Le Brun, la beauté de son langage et l’érudition qui les portait ont marqué les esprits. Empreintes d’une rare sensibilité poétique, ses paroles se sont révélées, avec le temps, comme celles de l’une des critiques sociales les plus profondes de notre époque.

Une voix indispensable pour comprendre l’aliénation qui est la nôtre.

La mort du beau

Ayant récemment visité les studios Harry Potter à Londres, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ses propos durant cette longue traversée. Car s’agissant des enfants et des jeunes, il est particulièrement saisissant de voir à quel point l’hégémonie utilitariste a pris possession de l’imaginaire, a colonisé les sentiments pour les remplacer par des sensations, chassant minutieusement « tout ce qui n’a pas de prix ».
La magie du conte de fées est annihilée, absorbée par la marchandisation et le self-branding omniprésents. Boutiques et espaces commerciaux pullulent partout, occupant parfois une surface plus vaste que celle de l’exposition elle-même.
Tout est conçu pour nourrir deux passions fondamentales de notre époque – celles qui font carburer le monde : la cupidité et la vanité. Le visiteur est sans cesse sollicité : acheter, ou se mettre en scène pour publier ses images sur les réseaux.

Dans ses travaux, Annie Le Brun dissèque l’offensive menée par la finance et une certaine industrie de l’art contemporain, qui transforme toute création en marchandise.

À l’instar de Bernanos, qui écrivait : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » ou de Pasolini qui voyait dans la société de consommation un ordre répressif d'une puissance inégalée, Le Brun considère l’extension du domaine marchand comme une nouvelle forme de violence – un poison diffus qui envahit toutes les sphères de l’existence intérieure, étouffant peu à peu tout ce qui, précisément, n’a pas de prix.

« C’est la guerre. Une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s’intensifie depuis qu’elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d’extraire de la valeur. S’ensuit un nouvel enlaidissement du monde. Car, avant même le rêve ou la passion, le premier ennemi aura été la beauté vive, celle dont chacun a connu les pouvoirs d’éblouissement et qui, pas plus que l’éclair, ne se laisse assujettir.

Y aura considérablement aidé la collusion de la finance et d’un certain art contemporain, à l’origine d’une entreprise de neutralisation visant à installer une domination sans réplique. Car beauté et laideur constituent des enjeux politiques.
Jusqu’à quand consentirons-nous à ne pas voir combien la violence de l’argent travaille à liquider notre nuit sensible, pour nous faire oublier l’essentiel, la quête éperdue de ce qui n’a pas de prix ? » - écrit-elle dans "Ce qui n'a pas de prix; beauté, laideur et politique" (2018).

Puissance de la falsification

L’humanité a connu des époques plus violentes, plus sanguinaires, plus tragiques que la nôtre. Mais rarement a-t-on vu une époque aussi profondément pénétrée de mensonge, de duplicité, de fausseté.

Le monde du Spectacle intégral – le nôtre – est un tissu de simulacres, de fictions, de promesses non tenues, d’espoirs injustifiés. Tout y est faux : la nourriture, joliment emballée et abondante, mais nocive et source de maladies ; les objets, d’une incroyable diversité, mais conçus pour tomber en panne, se démoder, polluer l’environnement ; la propriété, souvent illusoire, car on ne possède que l’accès, non le bien lui-même ; les informations, en flot continu, mais déformées, biaisées, etc.

Faux amis, faux visages, faux corps…

Appels et courriers de faux facteurs, des fausses assurances, de faux impôts…

Nous sommes épuisés à trier le vrai du faux, contraints d’être sans cesse méfiants, bientôt même envers des voix familières qui pourraient être des imitations.
Les enseignants reçoivent les copies qu’ils peinent à attribuer : ont-elles été écrites par un élève ou générées par l’intelligence artificielle ?

Le présent de l’homme moderne n’a plus rien d’authentique.

« Des années de nourriture trafiquée, frelatée, reconstituée… nous ont accoutumés à déguster moins la chose elle-même que le nom de la chose », écrit Le Brun qui ne fait pas de différence entre nourritures terrestres et nourritures morales : les mots sont eux aussi dénaturés, mis au service du blanchiment des idées.
Elle évoque ces termes vidés de leur sens – éthique, déontologie, mémoire – qui travaillent désormais contre l’idée qu’ils sont censés exprimer.

Ce « blanchiment des idées » est particulièrement visible dans le langage politique.
Nous évoluons dans des systèmes oligarchiques techno-totalitaires, parmi les plus inégalitaires qui aient existé, et nous continuons pourtant à les appeler démocraties, persuadés de vivre, sinon dans le meilleur des mondes, du moins dans un régime du moindre mal.

Se développant rapidement, les métastases du Spectacle intégral ont pénétré chaque recoin de la vie.

L’image a remplacé l’imagination.
Les sensations ont remplacé le sensible.
La beauté singulière est effacée par une beauté synthétique qui gomme toute singularité ; elle est noyée dans le flot d’images de « jolitude » et de « mimitude ».

Le beau – comme le vrai – ne résiste pas à cette censure par le gavage, forme moderne et insidieuse de censure.

Censure par gavage

La censure par gavage est devenue l’un des traits fondamentaux de nos sociétés. C’est une censure inédite, non par le manque – comme le pratiquaient les dictatures d’autrefois – mais par l’excès. Tout est noyé dans un flot continu, indifférencié qui engloutit tout sur son passage, rendant impossible toute distinction entre le bon grain et l’ivraie. Rien ne résiste à cette forme de censure, terriblement plus efficace que celle par rareté.

- « Ce trop de réalité se manifeste d’abord par une forme de censure inédite, qui ne repose pas sur le manque mais sur l’excès : une censure par l’excès, d’abord liée aux impératifs de la marchandisation à outrance voulue par la rationalité technicienne, qui détermine désormais toutes les formes de consommation. Celle-ci, devant s’imposer en simulacre de liberté, ne laisse aucun domaine à l’abri de ce devoir d’engorgement, qu’il s’agisse de l’alimentation, de l’information ou de la sexualité… Jusqu’à ce que cette censure par le gavage devienne une mobilisation à plein temps, équivalant à une expropriation de soi-même. Et ce dressage commence dès le plus jeune âge. Car, au-delà des jouets d’une laideur particulièrement agressive dont l’enfance est aujourd’hui submergée, aucun instant ne lui est laissé. Voilà les tout-petits comme les plus grands d’emblée condamnés à “vivre sans temps morts”. Quand ce ne sont pas les consoles de jeux, c’est une multiplicité d’activités ludiques, culturelles ou sportives qui leur enlève le temps de rêver », écrit-elle.

Le trop-plein rend l’air plus irrespirable encore que le silence imposé d’en haut.
De cette censure par gavage naît un sentiment d’étouffement quasi permanent, accompagné d’une impression d’impuissance totale à rétablir ne serait-ce qu’un fragment de vérité.
Face aux mensonges – surtout lorsqu’ils touchent un sujet que l’on pensait un peu connaître –, l’envie de réagir, de corriger, d’expliquer surgit…
Mais très vite, submergé par le flot incessant du prêt-à-penser, on renonce, et l’on se replie dans le silence.

Dans cette infobésité, les analyses éclairantes, les manifestations de sagesse et lucidité ne sont pas prohibées mais dissoutes, absorbés par le Spectacle, digérés, neutralisés, puis réintégrés comme accessoires d’un système dont le seul but est de durer.
Autrefois, on voulait interdire, censurer, réduire au silence. Aujourd’hui, il suffit de noyer, d’invisibiliser, de repousser dans les marges.

« Tout se tient »

Le mérite de Le Brun est d’avoir montré que l’esthétisation du monde s’est imposée comme un instrument redoutablement efficace au service de ce nouvel ordre fondé sur le déni. D’abord par son pouvoir de masquer les contradictions, mais aussi par sa capacité à falsifier, en formatant êtres et choses à travers une « beauté de synthèse » propre à annihiler toute singularité.

« Cela vaut autant pour les objets et les lieux que pour les individus. L’industrie du tourisme, qui participe à cette cosmétisation du monde, en est un exemple, en accentuant paradoxalement son enlaidissement. En réalité, des lèvres botoxées à l’exploitation du passé, du body-building aux réaménagements urbains, les effets ordinaires de cette guerre contre ce qui n’a pas de prix sont innombrables, menaçant la totalité de notre vie sensible ».

Elle ne dissocie pas le destin de notre imagination de celui de notre environnement physique. Aux efforts déployés pour « déboiser, ratisser, niveler, baliser » le domaine sensible correspondent ceux visant à uniformiser et à soumettre notre monde aux logiques consuméristes.

« Comment ne pas être frappé par la simultanéité de cette entreprise de ratissage de la forêt mentale avec l’anéantissement de certaines forêts d’Amérique du Sud sous le prétexte d’y faire passer des autoroutes ? Et comment douter que la rupture des grands équilibres biologiques qui s’en est suivie ne corresponde pas à une rupture comparable des grands équilibres sensibles dans lesquels notre pensée trouvait encore à se nourrir ?

(…) Une des plus graves formes d’aliénation aujourd’hui réside dans le fait de ne pas voir que tout se tient, la culture de masse correspondant au crabe reconstitué, le matraquage médiatique aux pluies acides, le relookage des villes à la chirurgie esthétique… Reste que tout cela ne vient pas seulement du méchant capitalisme, mais résulte d’une conception utilitariste de la vie que l’Occident a élaborée, siècle après siècle, et que la théorie révolutionnaire n’a jamais vraiment remise en cause, puisque c’est essentiellement à partir des rapports économiques que s’est développée une critique sociale dont l’aspiration au Progrès aura été la force motrice. Tout se passant même comme si cette pensée critique avait cru gagner son efficacité, sinon sa dignité, à s’éloigner du monde sensible. »

C’est là que réside, à mon sens, un autre point capital : l’impuissance et l’artifice des solutions de gauche, aussi radicales soient-elles. Une alternative économiste n’est qu’un faux-semblant.

L’impossibilité de s’attaquer aux racines du problème par des arguments économiques, l’impasse socialiste qui réclame la redistribution tout en restant enfermée dans la même logique, deviennent évidentes. Ce n’est pas la révolution des démunis, mais un changement total « d’une conception utilitariste de la vie que l’Occident a élaborée » que l’auteur suggère succinctement.

Elle invite à concevoir notre civilisation non pas comme le nec plus ultra, ni comme le « meilleur des mondes », ni même comme un « empire du moindre mal », mais comme une barbarie inédite, d’une puissance inégalée, corrosive, insidieuse, omniprésente...

Annie Le Brun fait partie de ces penseurs dissidents de l’Occident, rejoints par des intellectuels d’hier et d’aujourd’hui venus d’autres cultures, qui devraient être explorés par ceux qui cherchent à entrevoir les bases d’une véritable alternative.