Gastel Etzwane
4/4/2026
Pourquoi les Iraniens crient-ils « Mort à l’Amérique » ?
Si les Iraniens crient « Mort à l’Amérique ! », il est intéressant, et même nécessaire, de se demander pourquoi.
Ce slogan, répété depuis des décennies dans les rues d’Iran, n’est pas né du néant. Il ne s’explique pas uniquement par un fanatisme religieux ou une haine irrationnelle. Pour beaucoup d’Iraniens, il est le cri d’une mémoire collective blessée par des décennies d’ingérences étrangères qui ont sapé leur souveraineté, pillé leurs ressources et fait souffrir leur peuple.
Quand on regarde l’histoire du point de vue iranien, ces raisons deviennent compréhensibles. Voici une chronologie factuelle des principales interventions extérieures américaines (et occidentales) qui ont profondément marqué l’Iran :
1951
L’Iran élit démocratiquement Mohammad Mosaddegh comme Premier ministre. Sa grande promesse : nationaliser le pétrole iranien, alors largement contrôlé par les Britanniques. Il remporte une victoire écrasante. Pour la première fois, l’Iran semblait pouvoir reprendre le contrôle de ses richesses nationales.
1953
La CIA et le MI6 britannique orchestrent un coup d’État, baptisé Opération Ajax. Mosaddegh est renversé. À sa place, les Américains et les Britanniques réinstallent Mohammad Reza Pahlavi en tant que Shah, un dirigeant pro-occidental autoritaire. Ce jour-là, l’Iran perd non seulement son gouvernement élu, mais aussi une grande part de sa souveraineté. Les profits du pétrole recommencent à partir massivement vers l’Occident.
1954
Un accord de consortium est signé, accordant 50 % des profits pétroliers iraniens à des compagnies occidentales pour 25 ans. Le pétrole iranien, ressource vitale du pays, continue d’enrichir surtout des intérêts étrangers plutôt que le peuple iranien.
1957
Avec l’aide de la CIA et du Mossad, le régime du Shah crée la SAVAK, sa police secrète. Cette organisation devient tristement célèbre pour la surveillance massive, la torture et l’exécution d’opposants politiques iraniens. Des milliers de citoyens iraniens en seront victimes, souvent simplement pour avoir réclamé plus de justice sociale ou de liberté.
Années 1960-1978
À la demande des États-Unis, le Shah achète massivement des armes américaines. Entre 1970 et 1978, l’Iran dépense environ 20 milliards de dollars en armement. Cette somme colossale, prélevée sur les revenus pétroliers, prive le pays de moyens pour les services sociaux, l’éducation et le bien-être de la population. Le peuple voit ses richesses nationales transformées en achats d’armes qui servent surtout les intérêts stratégiques américains.
1979
Après des années d’autoritarisme, d’inflation galopante et de mécontentement populaire, les Iraniens se soulèvent et renversent le Shah. Les religieux radicaux prennent le pouvoir. Les États-Unis imposent immédiatement des sanctions économiques sévères à un Iran déjà fragilisé. Ces sanctions, qui perdureront pendant des décennies, pèseront lourdement sur l’économie et le quotidien des Iraniens ordinaires.
1980-1988
L’Irak de Saddam Hussein envahit l’Iran. La guerre dure huit ans et fait des centaines de milliers de morts iraniens. Les États-Unis apportent à l’Irak un soutien important : renseignements, armes, financements et tolérance face à l’utilisation d’armes chimiques contre les forces et les civils iraniens. Pour l’Iran, c’est une nouvelle trahison qui coûte la vie à une génération entière.
1988
Le croiseur américain USS Vincennes abat un avion de ligne civil iranien (vol Iran Air 655) dans les eaux territoriales iraniennes, tuant 290 personnes, dont 66 enfants. L’équipage américain reçoit des décorations. Cet événement, perçu comme un mépris total pour la vie iranienne, marque profondément la conscience collective.
1988 à aujourd’hui
Les services de renseignement américains et israéliens ont été accusés à plusieurs reprises de tenter de déstabiliser le régime iranien par des opérations d’influence. L’Iran a réprimé ces tentatives, souvent au prix de vies civiles.
Oui, l’Iran finance des groupes armés qui attaquent les intérêts américains et israéliens. Oui, des troupes américaines ont été visées dans la région. Oui, le slogan « Mort à l’Amérique » reste crié dans les rues.
Mais quand on regarde cette chronologie du point de vue iranien, on comprend que ce cri n’est pas seulement de la propagande. Il est aussi le produit d’une mémoire collective marquée par des décennies d’ingérences répétées : perte de souveraineté, ressources nationales détournées, répression facilitée de l’intérieur, guerres dévastatrices et sanctions qui ont touché en premier lieu le peuple ordinaire.
Comprendre n’est pas excuser les violences actuelles.
Mais ignorer ces faits, c’est refuser de voir pourquoi tant d’Iraniens portent encore aujourd’hui une rancœur profonde et regardent l’Amérique avec méfiance et amertume.


















