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15 février 2026

Pourquoi les Français ne se révoltent pas (encore)

Guy de Lussigny
15/2/2026


La France est en colère. Les sondages le montrent, les conversations privées le confirment, les urnes le murmurent à chaque élection. Colère contre la pression fiscale, contre le déclassement social, contre la perte de souveraineté, contre un pouvoir jugé arrogant et sourd. Et pourtant, rien. Pas de révolution. Pas de soulèvement massif. Pas même une contestation durable capable de faire plier l’exécutif. Comment expliquer ce paradoxe français : un peuple politiquement conscient, historiquement rebelle, mais aujourd’hui immobile ?

La réponse tient moins à une soudaine docilité qu’à une neutralisation méthodique de la colère.

La première raison est matérielle. Les Français souffrent, mais pas tous en même temps, ni de la même manière. La pression est diffuse, étalée, progressive. Inflation, fiscalité, normes, précarisation du travail, services publics dégradés : chaque coup pris isolément est supportable. Ensemble, ils épuisent, mais ne provoquent pas l’effondrement brutal nécessaire à une révolte collective. On serre les dents, on ajuste, on rogne, on tient. La société est sous tension, pas en rupture.

Ensuite, il y a l’État-providence. Même affaibli, même mal géré, il continue de jouer son rôle d’amortisseur social. Allocations, aides, subventions, reports, dispositifs exceptionnels : le système empêche la chute libre. Il maintient les individus juste au-dessus du seuil de rupture. C’est un filet de sécurité, mais aussi un anesthésiant politique. On souffre, mais on ne tombe pas assez bas pour se lever ensemble.

La deuxième raison est institutionnelle. La Ve République concentre le pouvoir exécutif d’une manière quasi unique en Europe. Une fois élu, le président dispose d’outils constitutionnels qui lui permettent de gouverner même contre une majorité sociale. Emmanuel Macron n’a rien inventé : il exploite pleinement un système qui permet de contourner le Parlement, de réduire le débat, et de transformer la contestation en bruit de fond. Le message est clair : manifester ne change rien, débattre ne change rien, voter change peu.

Ce sentiment d’inutilité est central. Les Français ne se révoltent pas parce qu’ils ont intégré l’idée que ça ne sert à rien. La rue ? Ignorée. Les syndicats ? Marginalisés. Les référendums ? Enterrés. Les élections ? Piégées entre un vote de rejet et un vote par défaut. Une révolution suppose l’espoir d’un résultat. Or aujourd’hui, la colère n’est pas accompagnée d’une perspective crédible de victoire.

La troisième raison est médiatique et culturelle. Le pouvoir n’a pas besoin de censurer brutalement. Il suffit de cadrer. Toute contestation est immédiatement disqualifiée : populiste, extrémiste, complotiste, irresponsable. Peu importe qu’elle vienne d’ouvriers, de cadres, d’entrepreneurs ou de fonctionnaires. Le procédé est efficace : il empêche la convergence. Personne ne veut être assimilé à une caricature. Alors chacun râle dans son coin, en silence ou à voix basse.

Les médias jouent ici un rôle ambigu. Le débat existe, mais il est verrouillé dans ses termes. On discute des modalités, jamais du cap. On admet des erreurs de gestion, jamais une erreur de trajectoire. On invite les mêmes experts, les mêmes profils, les mêmes raisonnements circulaires. Résultat : la contestation n’est pas supprimée, elle est diluée. Elle devient un bruit permanent, inoffensif.

Il y a aussi une raison psychologique profonde : la peur du chaos. La France a été travaillée par l’idée que toute rupture mènerait au pire. Guerre civile, faillite économique, isolement international, autoritarisme brutal. Cette peur est constamment entretenue. Le pouvoir se présente comme un rempart, même contesté, face à l’inconnu. Beaucoup de Français détestent la situation actuelle, mais la jugent moins dangereuse que ce qu’on leur décrit comme alternative.

À cela s’ajoute la fragmentation sociale. Il n’y a plus de « peuple » homogène, mais une mosaïque de statuts, de territoires, de modes de vie. Métropoles contre périphéries, salariés protégés contre indépendants, retraités contre actifs, public contre privé. Une révolution suppose une identité commune. Aujourd’hui, chacun se vit comme un cas particulier. La colère est réelle, mais elle n’est pas collective.

Le pouvoir a également appris à désynchroniser les conflits. Une réforme après l’autre, des sujets techniques, sectoriels, complexes. Jamais un choc global qui fédère tout le monde en même temps. Toujours une catégorie touchée pendant que les autres regardent, soulagées de ne pas être concernées. Cette stratégie empêche la cristallisation d’un mouvement unifié.

Enfin, il y a la fatigue. Une fatigue morale, civique, presque existentielle. Beaucoup de Français ont le sentiment d’avoir déjà tout essayé : voter, manifester, argumenter. Ils n’attendent plus rien. Ils se replient sur leur sphère privée, leur famille, leur travail, leurs stratégies individuelles de survie ou d’évitement. Ce retrait est souvent confondu avec de l’acceptation. C’est une erreur. C’est une résignation lucide.

Mais l’absence de révolte n’est pas un signe de stabilité. C’est un signe de déconnexion profonde entre le pays réel et le pouvoir. Les sociétés ne tiennent pas indéfiniment sur l’inertie et la peur. Quand la rupture survient dans ce type de configuration, elle n’est jamais organisée, jamais maîtrisée. Elle est déclenchée par un événement externe, un choc imprévu, dans un corps social déjà fragilisé.

La vraie question n’est donc pas pourquoi les Français ne se révoltent pas aujourd’hui. La vraie question est : jusqu’où peut aller un système qui gouverne sans consentement actif ? L’histoire montre que ce genre d’équilibre est toujours provisoire. Il peut durer longtemps. Mais il se termine rarement bien.

3 octobre 2025

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS PERDU DANS LES SABLES DU PRÉSENT

Gabriel Nerciat
2/10/2025

Oh ben mince alors !
À la télévision et dans la presse, Julien Dray, Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy, Kamel Daoud, Arno Klarsfeld, la belle Abnousse Shalmani, le lumineux Jacques Essebag dit Arthur ou encore Charlotte Gainsbourg sainte et martyre ne cessent depuis des lustres de nous annoncer la chute imminente du sanglant régime des ayatollahs iraniens, sous l'effet de la révolte de la jeunesse urbaine américanisée et des jeunes femmes voilées diplômées (on ne sait pas comment) en attente d'émancipation (curieusement, le voile des femmes saoudiennes ou émiraties les intéresse beaucoup moins).
Et puis, ne voilà-t-il pas que c'est dans le Maroc du souverain alaouite, alcoolique, moderniste et pro-israélien Mohammed VI que survient la révolte ! Mohammed VI, le dernier signataire des accords d'Abraham, dis !
Sûr que les précités vont accourir par tweets et articles de presse en cascade, comme à l'époque de la guerre en Syrie ou de la chute de Kadhafi, pour soutenir les insurgés en proie à la répression meurtrière d'un autocrate islamique descendant du Prophète.
Pour l'instant je ne vois rien venir, mais peut-être que vous même, ma soeur Anne, êtes plus en avance sur moi ?
On nous le dit assez depuis deux ans : il n'y a pas que le génocide à Gaza dans la vie. Il faudrait un peu s'occuper du reste.
Eh bien, occupons-nous-en donc, par exemple de ce qui survient à l'occident du monde arabe.
Si d'aventure il y a un vague rapport avec les drames du Levant, on fera comme si c'était purement contingent, promis.
Prions seulement pour que la belle villa de BHL à Tanger, décorée par Andrée Putman, soit préservée de la fureur du temps...

30 décembre 2024

C'était les Gilets Jaunes

Kuzmanovic Georges
29/12/2024

C'était il y a 6 ans, à Bordeaux, le dernier Acte de 2018.
Que de (beaux) souvenirs...
Tous les copains d'alors ne sont plus.
Certains sont fatigués ou cassés par le système.
D'autres, complètement désabusés, n'y croient plus.
Mais beaucoup ont en eux la flamme toujours vive.
C'était beau ! C'était populaire ! C'était fort politiquement !
Souvenez-vous !
L'oligarchie et la macronie avaient alors tremblé – certes un peu, mais significativement.
Le peuple sortait de son lit.
Formidable, puissant, inventif, drôle, tout en étant politique, intelligent – gaulois réfractaire en somme.
Et le peuple voulait reprendre le contrôle !
Le peuple voulait le RIC, c'est-à-dire le retour à la souveraineté populaire, dévoyée depuis plus de 30 ans, travestie, vendue à des intérêts supranationaux.
Comme en 2005, le peuple comprenait l'enjeu.
Et ce n'était pas un peuple délinquant, mais un peuple travailleur, citoyen, ancré dans le quotidien ; ce n'était même pas principalement un peuple militant.
Ce n'était ni spécialement de gauche, ni spécialement de droite.
Ce n'était organisé ni par Mélenchon, ni par Le Pen, ni même par Poutine.
On dit qu'au Département d'État et à la CIA on se serait demandé quelle était cette "révolution de couleur" non orchestrée par Washington.
C'était juste le peuple. Joyeux, volontaire.
C'était l'expression de la démocratie la plus pure, la plus authentique.
Et le pouvoir a eu peur.
Macron a tellement cru qu'ils venaient le chercher qu'il en avait même préparé un hélicoptère d'extraction de l'Élysée.
Et l'Union européenne a eu peur, et les banques ont eu peur.
C'est normal, ces pouvoirs-là n'aiment pas le peuple et ne veulent pas de la démocratie.
Ils ont aussi eu peur de la contagion française – ça c'est déjà vu dans l'histoire.
Alors, ils ont réprimé.
Des milliers d'arrestations gratuites, des comparutions immédiates, des sanctions de prison ferme souvent contre des citoyens qui n'avaient même pas de casier judiciaire – étonnamment, la justice n'a pas été laxiste à ce moment-là.
Bien sûr aussi des centaines de blessés graves avec des blessures de type "de guerre" (les énucléations et les membres arrachés, c'étaient les quelques arbres dramatiques qui cachaient la forêt des dommages subis par des centaines de manifestants).
Alors ils ont singé le dialogue, avec le narcisse de l'Elysée en tête, qui a organisé des centaines de faux débats pour noyer le poisson.
Ils ont même mis en place des "cahiers de doléances" – comme en 1789 quand même – mais pour rien. Ah si, gagner du temps, noyer le poisson.
Ces cahiers de doléances sont très instructifs et... nourrissent les souris des sous-préfectures. Le pouvoir s'est assis dessus.
Et puis le temps, la maîtrise des médias leur a permis de réécrire l'histoire de ce mouvement, de tenter de faire oublier qu'il a été soutenu à ses débuts par les trois quarts des Français, de tenter d'en faire un mouvement de gros beaufs bouffons, de "fascistes".
Mais voilà, ceux qui en furent savent ce que fut ce mouvement ; ils savent aussi que demain le volcan peut exploser encore.
« On est là ! On est là !
Même si Macron le veut pas, nous on est là !
Pour l'honneur des travailleurs
Et pour un monde meilleur,
Même si Macron le veut pas, nous on est là ! »