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14 août 2026

Didier Maisto
11/8/2026

2027 : l'élection de la dernière chance


Il est des moments dans l’histoire d’un peuple où le temps cesse d’être une simple succession de jours et devient une ligne de fracture. La France se trouve aujourd’hui sur cette ligne. Non pas au bord d’une simple alternance politique, mais face à une question existentielle : accepterons-nous de continuer à habiter un système qui se présente comme le dernier rempart de la raison et de la démocratie, alors qu’il construit, jour après jour, une prison dont les barreaux sont faits de règlements, d’interdits et de discours moralisateurs ?
Ce que l’on appelle l’extrême centre n’est pas une simple coalition de partis. C’est une forme de pouvoir qui a réussi le tour de force de se présenter comme neutre, technique, inévitable. Il parle le langage de la vertu, de la science, de l’urgence climatique, sanitaire ou géopolitique. Il se proclame le camp du bien. Et, par un retournement aussi vieux que le pouvoir lui-même, il désigne tous ceux qui refusent sa logique comme des ennemis de la démocratie, des dangereux, des irresponsables, des complices d’ingérences étrangères.
C’est ainsi que se construit un fascisme qui ne dit pas son nom : non pas par les bottes et les drapeaux, mais par l’extension infinie du domaine de la réglementation et de l’interdit. Regardez autour de vous. Tout est réglementé, puis interdit. La parole, d’abord. Sous prétexte de lutter contre la haine, on criminalise le désaccord. Sous prétexte de protéger la vérité, on confie à des autorités non élues le pouvoir de décider ce qui peut être dit et ce qui doit être effacé. Le numérique, le DSA, les lois à venir ne sont pas des outils techniques : ce sont les verrous d’une cage qui se referme.
Chaque nouvelle norme, chaque nouvel algorithme de contrôle, chaque obligation de transparence imposée aux citoyens mais refusée au pouvoir lui-même, resserre le filet. On ne brûle plus les livres ; on les rend invisibles. On n’enferme plus les dissidents dans des camps ; on les enferme dans le silence social, dans la perte d’emploi, dans la ruine réputationnelle. Ce monde-là est concentrationnaire au sens le plus profond du terme : non parce qu’il ressemble aux images d’hier, mais parce qu’il repose sur la même logique.
Une logique qui divise l’humanité entre ceux qui détiennent la vérité officielle et ceux qui doivent être corrigés, rééduqués ou exclus. Une logique qui a besoin d’ennemis permanents pour justifier son existence. Hier le virus, demain le climat, après-demain encore et encore l’ingérence russe, chinoise, indienne ou je ne sais quelle autre. L’ennemi change de nom, mais la structure reste : il faut toujours un dehors menaçant pour légitimer le contrôle de l’intérieur. Et ce contrôle, une fois installé, ne se retire jamais de lui-même.
Ce système nous emmène vers la guerre. Non pas seulement la guerre des armes, mais la guerre permanente contre une partie de sa propre population. Guerre culturelle, guerre morale, guerre administrative. Et, lorsque les tensions internes deviennent trop fortes, il n’est jamais loin de chercher la distraction ou la légitimité dans un conflit extérieur. Un peuple qui a accepté que l’on décide à sa place de ce qu’il peut manger, de ce qu’il peut dire, de ce qu’il peut penser, est un peuple déjà désarmé face à ceux qui, un jour, décideront de ce qu’il doit mourir. Ce processus est d'ailleurs lui aussi largement engagé.
L’élection qui vient n’est pas une opportunité comme les autres. Elle n’est pas un aboutissement. Elle est un point de départ possible, la dernière porte avant que le verrou ne se ferme définitivement. Ceux qui voteront encore pour les candidats de cet extrême centre -qu’ils portent le visage rassurant du libéralisme gestionnaire, du socialisme moralisateur ou de l’écologie punitive- ne font pas seulement un choix partisan. Ils ratifient le principe même de la cage. Ils acceptent que le camp du bien continue à parler au nom de tous, et que tous les autres soient traités comme des suspects.
Il faut casser cette logique. Il faut cesser de croire que la démocratie consiste à laisser gouverner ceux qui se proclament ses seuls défenseurs légitimes. La démocratie, si le mot a encore un sens, est le droit de contester, de refuser, de choisir une autre voie sans être immédiatement rangé dans la catégorie des ennemis de la République. Tant que ce droit sera présenté comme une menace, tant que le désaccord sera assimilé à de la collusion avec des puissances étrangères, tant que la réglementation se substituera à la liberté, nous ne serons plus dans une démocratie. Nous serons dans un régime qui a réussi à faire passer la contrainte pour de la protection et la censure pour de la responsabilité.
Français, le moment n’est plus aux demi-mesures ni aux espoirs naïfs ! L’extrême centre ne se réformera pas. Il ne deviendra pas plus tolérant avec le temps. Chaque année qui passe, chaque nouvelle loi, chaque nouveau dispositif numérique, rendra plus difficile, puis impossible, de le déloger. C’est pourquoi cette élection est celle de la dernière chance. Non pour installer un paradis, mais pour empêcher que l’enfer réglementaire ne devienne définitif. Pour ouvrir une brèche. Pour rappeler que la France n’appartient pas à ceux qui se croient investis d’une mission civilisatrice envers leur propre peuple.
Il est encore temps de dire non. Non à la prison douce. Non au monde où tout est d’abord réglementé, puis interdit. Non à la désignation permanente d’ennemis intérieurs et d’ingérences fantômes. Non à ce fascisme qui a appris à sourire, à parler de bienveillance, et à présenter ses chaînes comme des protections. Le choix n’est plus entre la droite et la gauche, entre le progressisme et le conservatisme. Le choix est entre la poursuite d’un système qui nous enferme et la décision, enfin, de le briser. Après, il sera trop tard. Après, il n’y aura plus d’élection digne de ce nom. Il n’y aura plus que la gestion d’une population surveillée, moralisée, et destinée à la guerre permanente contre elle-même et contre le monde.
C’est maintenant. Ou jamais.

12 juillet 2024

La force tranquille

Natalia Routkevitch

8/7/2024 - Décrivant l'ascension et le triomphe du libéralisme centriste, Immanuel Wallerstein a démontré comment ce dernier a réussi à étendre son emprise sur les idéologies et les projets concurrents - le conservatisme et le socialisme - pour les dénaturer progressivement n’en laissant que des coquilles vides.
Depuis ce triomphe qui ne date pas d'hier, quelques mesures « phares » portées en étendard par les représentants de ces mouvements concurrents ne mettent pas en question les fondements du système social qui est le nôtre. Un peu plus de redistribution, de green washing et de pathos antifasciste par ci, un discours d’autorité et du folklore nationaliste par là – voilà tout ce que peuvent nous offrir les oppositions en carton obéissant aux lois du Spectacle qui maîtrise parfaitement l’art de l’illusion contestataire.
L’idéologie de l’extrême-centre, elle, se passe de slogans retentissants. C’est dans sa pratique, pas dans ses slogans que le libéralisme centriste se montre d'une dureté implacable, radicalisant toujours plus l’existence humaine.
L’idéologie néolibérale est maximaliste dans sa vision profonde et minimaliste dans sa marche, écrivait Marcel Gauchet. Elle se passe "de grands discours, de projection globale, de doctrine développée. La radicalité de l’extrême centre, c’est une radicalité tranquille et modérée dans sa marche, incrémentale, comme disent les Américains. C’est un système où il n’y a pas besoin de guide, mais de technicien pour faire marcher une société dont l’idéal est l’autorégulation. L’extrême-centre ne propose pas de révolution mais des micro-mesures qui confortent les droits des personnes et accroissent l’indépendance des marchés. On ne va pas faire la révolution mais on va faire le traité de libre-échange transatlantique ! "
Alain Supiot a illustré ce travail de sape continuelle qui se fait sous couvert de l’élargissement des droits individuels, en indiquant, par exemple, qu’entre 1985 et 2006, la liste des discriminations a été allongée à onze reprises tandis que la proportion de salariés en CDD ou en intérim a été multipliée par quatre.
C’est ça, la révolution permanente de l’extrême-centre (on se rappellera de l'ouvrage éponyme de notre Mozart de la finance), et on ne voit pas, à l'heure présente, une force capable d'en changer le vecteur. Le macronisme est mort, vive le macronisme !
"Nous avons constaté que quelle que soit la majorité au pouvoir, à peu près le même cocktail de mesures est servi avec pour résultats : précarisation, démantèlement des services publics, pauvreté grandissante, rétrécissement de la base industrielle, vulnérabilité stratégique et la montée inquiétante du Front national", écrit l’économiste Frédéric Farah.
En 2007, Alain Greenspan, président de la Réserve fédérale des États-Unis, déclarait : "Nous avons la chance suivante : les décisions politiques, aux États-Unis, grâce à la globalisation, ont été remplacées en grande partie par l'économie de marché mondiale. A l'exception de la thématique de la sécurité nationale, le prochain président n'aura à l'avenir aucun rôle significatif à jouer. Le monde sera régi par les forces du marché."
It’s economy, stupid – affirmait le célèbre slogan de l’époque clintonienne pointant le rôle subalterne de la Politique dans nos cités.
Mais, à côté des logiques des marchés qui assurent la reproduction des mêmes schémas vicieux et les privilèges des gagnants de la globalisation, l'idéologie de l'extrême centre, elle, a beau être discrète, elle n'en exerce pas moins un immense pouvoir fédérateur au-delà de sa base sociale et par-delà les frontières.
La convergence idéologique de ceux qu'on appelle les élites sécessionnistes est plus forte que la logique des situations sociales. A la différence de la lumpen-bourgeoisie présentée par la sociologie coloniale comme les classes intermédiaires (marchands, avocats, industriels, etc.) au service de maîtres coloniaux et n'ayant pas de conscience de classe, la lumpen-oligarchie qui est montée en période de globalisation accélérée est cimentée par un sentiment d'appartenance à une strate supérieure et par une volonté de servir de boussole morale à l'humanité entière. C’est en offrant ce sentiment de supériorité morale à des classes intermédiaires que les vrais gagnants de la globalisation ont réussi à mettre à leur remorque la petite bourgeoisie et affiliés, dotés désormais de capital culturel de référence à défaut d'avoir une position matérielle très enviable.
De leur côté, les vrais perdants des politiques néo-libérales, déclassés économiquement et symboliquement, n’ont aucune idéologie et aucun camp pour porter une véritable alternative. Ils épuisent toute l'indignation disponible dans les mobilisations vaines qui ne remettent pas, ou si peu, en question le cadre du fonctionnement de nos sociétés.
Manifestement, le temps de la Politique n’est-il pas encore venu. Sans doute, viendra-t-il plus tard quand les crises vont se multiplier, l’entropie va s’accélérer, le chaos monter, et le délitement s'approfondir. Il ne peut pas en être autrement car l’entropie, le délitement et le chaos sont inhérents au système qui a pour principe fondamental de son fonctionnement la guerre de tous contre tous.