Natalia Routkevitch
19/3/2026
Le 17 mars 1991, il y a 35 ans, la majorité des citoyens de l’Union soviétique s’est prononcée, lors d’un référendum, en faveur de la conservation de leur pays.
Malgré l’ambiguïté du vote – portant sur une “Union renouvelée” encore à définir – et le refus de six républiques sur quinze de participer au scrutin, le verdict était clair : plus de 76 % des votants se sont prononcés pour le maintien de l’Union.
Quelques mois plus tard, le trio Eltsine-Kravtchouk-Chouchkevitch décide pourtant de la dissolution lors d’une discrète rencontre à Belovej. L’immense pays est fragmenté selon des frontières largement arbitraires, ce qui ouvre la boîte de Pandore des revendications, des migrations, des persécutions, des conflits civils et de voisinage, ainsi que des guerres à venir.
Le XXIᵉ siècle de l’espace post-soviétique sera l’otage de cette « plus grande catastrophe géopolitique », et le sens de cette expression, si décriée lorsqu’elle est formulée, se révèle aujourd’hui avec une terrible clarté.
Dans "Recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre", je reviens sur les débats et sur les publications qui réapparaissent régulièrement à chaque anniversaire du référendum ou de la chute de l’URSS : pourquoi cela s’est-il produit ? Aurait-on pu éviter l’effondrement, préserver ce que Sergueï Kara-Mourza (à ne pas confondre avec son neveu Vladimir) appelait la « civilisation soviétique » ? Comment le pays et le monde auraient-ils évolué si l’Union avait été maintenue, avec les membres qui le souhaitaient, sous une forme renouvelée ? Était-il possible d’éviter les effusions de sang, en Ukraine et ailleurs, ainsi que le profond déséquilibre du système international, entré dès lors dans une phase d’unipolarité marquée par tant d’excès ?
L’Union s’est-elle effondrée en raison de contradictions internes et d’une prétendue non-viabilité, liée à son caractère intrinsèquement violent, totalitaire et liberticide, comme le veut l’interprétation dominante ? Ou bien à la suite d’une contre-révolution menée par une "classe d’accapareurs", soutenue par l’Occident, comme le pensent certains néomarxistes, comme David Lane ? Ou encore l’action délibérée de l’Occident visant à détruire l’Union a-t-elle joué un rôle déterminant, comme l’affirmait l’ancien dissident, grand philosophe Alexandre Zinoviev, qui, après vingt-deux ans passés en Allemagne, déclara ne plus pouvoir rester en Occident après la catastrophe des années 1990 que celui-ci avait infligée à son pays ? La crise résulte-t-elle de l’épuisement du système, lié à une dépendance excessive à l’économie mondiale, qui s’était installée dans les années 1970, comme le soutient, dans une perspective proche de celle de Wallerstein, le sociologue Boris Kagarlitski ? Le facteur primordial ayant permis ce grand déséquilibre a-t-il été le décalage entre la stature du dernier dirigeant soviétique et l’ampleur des défis existentiels auxquels le pays et le monde ont été confrontés, comme le laissait entendre l’historienne Hélène Carrère d’Encausse ? Le mouvement centrifuge, porté par les « nationalismes de périphérie » décrits par Alexeï Miller dans ses travaux sur l'Empire russe, était-il inévitable ?
Au fond, la « civilisation soviétique » a peut-être manqué de réflexion sur elle-même au cours de son évolution, en particulier dans les dernières années de son existence, écrit le politiste Sergueï Birioukov à l’occasion du 35ᵉ anniversaire du référendum.
Tout cela, bien sûr, a joué un rôle – ainsi qu’un autre élément capital, déjà à l’œuvre lors de la chute de l’Empire russe, soixante-dix ans plus tôt, en février 1917.
C’est ce qu’évoque une chanson du célèbre barde soviétique Boulat Okoudjava, et elle ne parle pas seulement de l’Atlantide des Soviets.
L’expérience des siècles le montre sans détour :
Ce ne sont ni les peines, ni les lourds fardeaux
Qui font tomber les royaumes un jour,
Ni la souffrance, ni les coups du sort trop hauts.
Ce qui les perd – et plus le temps fut long,
Plus la chute est amère et profonde –
C’est quand les peuples, dans un silence sans fond,
Perdent le respect de leur propre monde.