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25 avril 2026

Natalia Routkevitch
20/4/2026

"L’Occident collectif" existe-t-il hors du regard de ses adversaires ?
Un autre Occident est-il possible ?

Ô, que mon cœur est lourd ! Une ombre épaisse tombe
Sur l’Occident lointain, pays des saints éclats ;
Ses astres d’autrefois pâlissent et succombent,
Et les meilleurs déjà se détachent, là-bas.

Que cet Occident fut grand dans sa lumière !
Longtemps le monde entier, devant lui incliné,
Par sa haute splendeur éclairé tout entière,
Se taisait, humble et grave, en silence entraîné.

Là brillait à nos yeux le soleil de sagesse,
Les luttes flamboyaient comme feux dans les airs ;
Et, calme comme au ciel la lune en sa douceur,
L’amour y demeurait, simple, pur et sincère.

Là, dans de vifs éclats, s’unissaient les pensées,
Et la foi vive y versait des torrents de clarté ;
Jamais, depuis l’aube aux premières journées,
La terre n’avait vu tant d’ardente beauté.

Mais hélas ! le siècle a fui – sous un voile livide
Tout l’Occident s’éteint ; là s’étendra la nuit…
Écoute donc le sort ! Qu’un jour nouveau te guide :
Réveille-toi enfin, ô Orient assoupi !

(« Songe », Alexeï Khomiakov, 1835)

Depuis le célèbre « Songe » d’un chef de file du mouvement slavophile, Khomiakov, on n’a cessé d’enterrer l’Occident, de prédire son déclin, son crépuscule, son suicide, sa défaite… ni de fustiger, de dénigrer et de contester ces sinistres prévisions. La mondialisation ne s’est-elle pas faite sous les couleurs et les normes occidentales, et ne se poursuit-elle pas ainsi, malgré toutes les critiques et lamentations ?

Comment concilier cette contradiction apparente ?

Que peut-on objecter à ceux qui contestent l’existence même d’un Occident comme entité ? Et, de surcroît, celle d’un « Occident collectif », appellation née récemment en Russie dans des discours officiels, où elle est employée de manière comparable à l’« impérialisme capitaliste » des temps soviétiques, puis reprise dans un registre similaire par d’autres adversaires ?
L’Occident collectif n’existe-t-il donc que dans leur regard hostile et probablement envieux, comme le laissent entendre de nombreux ouvrages publiés régulièrement ?
Déjà, l’unité historique de l’Occident semble très contestable ; mais depuis quelque temps, notamment avec la déferlante Trump et la montée des populismes, l’Occident paraît divisé, fracturé, laminé par des « guerres culturelles » qui prennent, par l’intolérance et la virulence des participants, l’allure de guerres de religion d’antan.

Ne faudrait-il pas y voir un affrontement de plusieurs Occidents ?

Cette distinction apparaît d’ailleurs dans la doctrine de politique étrangère russe de 2023 (où Moscou se positionne pour la première fois comme un État-civilisation), dans laquelle l’adversaire désigné n’est pas l’Occident en soi, mais précisément « l’Occident collectif ».
« La Russie ne se considère pas comme un ennemi de l’Occident, ne s’isole pas, n’a pas d’intentions hostiles envers celui-ci et espère que les États de la communauté occidentale reconnaîtront l’inanité de leur politique de confrontation ainsi que leurs ambitions hégémoniques. Nous espérons qu’ils prendront en compte les réalités complexes d’un monde multipolaire et qu’ils rétabliront une interaction pragmatique avec la Russie », indique la doctrine.
Mais d’où vient ce concept, cette image de « l’Occident collectif » ? Quelle réalité historique recouvre-t-il ? Si le terme est relativement récent, il renvoie à des querelles et à des perceptions anciennes, parfois très anciennes.
Dans "Le recommencement de l’histoire", je tente de cerner ce phénomène à travers une grille de lecture élargie, d’en retracer certaines origines, puis de dégager les traits les plus marquants de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’Occident collectif », avec en filigrane la question : peut-on le dépasser ?

1/ L’idée de supériorité

Dans son ouvrage "L’Occidentisme. Essai sur le triomphe d’une idéologie", le célèbre philosophe dissident russe Alexandre Zinoviev (qui a vécu en Occident de 1977 à 1999) établit une distinction entre l’Occident - un ensemble de pays et de peuples bien précis - et « l’occidentisme » (zapadnizm) - une idéologie et un ensemble de phénomènes qui ne sont pas nécessairement liés aux particularités des différents pays occidentaux, mais qui les surplombent.
Le philosophe russe considère que la caractéristique la plus importante de l’occidentisme est son aspiration à s’imposer comme un phénomène social de niveau supérieur, structurant l’humanité de manière verticale. Il s’agit de cette même volonté d’imposer sa supériorité qui est désignée, dans la récente doctrine de politique étrangère de la Russie, comme l’aspect le plus inacceptable et le plus universellement rejeté de l’Occident.

2/ L’idée de l’autodésignation

D’après le politiste français Bertrand Badie, comprendre l’Occident suppose d’abord de saisir l’autodésignation. Avant d’être renvoyée par l’extérieur, la notion a mûri pendant des siècles en son sein. « L’Occident, explique-t-il, forge assez tôt cette auto-conscience de supériorité, veut prendre ses marques, se présenter comme le noyau du monde, comme le successeur unique du plus grand et flamboyant empire du monde ayant jamais existé. Et lorsqu’on est dans une logique d’autodésignation, il est extrêmement difficile de se départir de l’héritage subjectif et valorisant qui en découle. On continue à accumuler les paramètres religieux, philosophiques et politiques pour s’auto-désigner et, sans même en avoir conscience, on franchit le pas pour apparaître comme une civilisation, pis encore, comme La Civilisation. »
L’Empire d’Occident, né en 800, s’arroge progressivement le titre d’héritier légitime de Rome, au détriment de l’Empire romain d’Orient, que l’Occident appellera plus tard Byzance et reléguera dans l’oubli, ainsi que son héritage, son statut et ce qu’on lui doit, tout en discréditant ses héritiers comme « Asiatiques barbares ».
L’affirmation de supériorité et de primauté apparaît ainsi comme une constante constitutive de l’Occident.
« Nous sommes rentiers de ce déni de l’existence de Byzance, parce que nous sommes ce que nous sommes… Nous ne comprenons pas la culture politique de l’Est. Nous voyons l’État moderne, l’État surpuissant, qui se démultiplie, si je puis dire, par des clones institutionnels de par le monde ; mais nous ne voyons pas la matrice de cela, cette impérialité chrétienne qui a été laïcisée et qui donne la domination mentale de l’Occident. Au final, ça produit la croyance au bon droit occidental de convertir la planète à son modèle institutionnel !
Comprendre cela, c’est aussi essayer de comprendre en quoi nous sommes, je dirai, les adversaires nés, mais inconscients (...) de ce qui n’est pas occidental. Nous sommes les adversaires nés de tout ce qui est étrange, de ce qui ne rentre pas dans ce cadre que nous appelons, d’un mot, hélas, hélas, trois fois hélas, banalisé et médiocrisé, « démocratique ».
Tout ce qui n’est pas « démocratique » entre guillemets, selon nos critères aveugles, ne mérite pas attention et doit être démoli. Cela revient à ça, » écrivait Pierre Legendre, l’un des penseurs majeurs pour saisir l’âme et les origines de "l’Occident collectif".

3/ Le « jardin » face à la « jungle »

L’Occident comme centre de l’économie-monde capitaliste et sommet de la chaîne alimentaire mondiale
Selon Immanuel Wallerstein, le système-monde capitaliste émerge dès le XVIe siècle avec l’expansion de l’Europe occidentale, les grandes découvertes et l’essor du commerce international. La formation d’un marché mondial, appuyée sur la colonisation et l’exploitation des périphéries, permet l’accumulation du capital dans certains États. Le système se structure progressivement en trois zones : centre, semi-périphérie, périphérie. Les pays du centre – principalement d’Europe occidentale – consolident leur domination grâce à l’innovation, à des institutions solides et à leur capacité à imposer des règles commerciales qui leur sont favorables (échange inéquitable).
L’accumulation du capital aspire ressources et profits de la périphérie vers le centre. Les retards périphériques ne freinent pas le système : ils en deviennent un levier – main-d’œuvre bon marché, institutions faibles, corruption facilitant les investissements. François Partant (qui a travaillé pour une banque de développement en Afrique et en Asie dans les années 1960) a montré toute l’hypocrisie de la théorie du rattrapage dans "La Fin du développement" : pour que le centre demeure prospère, la périphérie doit rester sous-développée.
Ainsi, l’« Occident collectif », ce sont ceux qui bénéficient de cette position dominante au sommet de la chaîne mondiale et cherchent à la préserver. « L’Europe est un jardin, disait tout récemment le chef de la commission européenne. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire – les trois choses ensemble.
Le reste du monde − et vous le savez très bien, Federica − n’est pas exactement un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin… »

4/ L’Occident collectif comme "Je-civilisation"

Si la conscience de sa supériorité est le trait le plus visible et le plus universellement détesté de l’Occident collectif, sa base substantielle se trouve, d’après Alexandre Zinoviev, dans un rapport spécifique qui s’établit à un moment donné entre le « Je » et le « Nous ».
"Les « homo occidentalis » sont apparus et ont atteint l’état moderne dans le cadre civilisationnel de l’Europe occidentale, dans laquelle le « Je » jouait un rôle dominant dans le couple « Je-Nous » et était plus développé que chez d’autres peuples et dans d’autres civilisations. Dans le cadre de cette « Je-civilisation », le « Nous » était simplement une association de « Je »", notait Zinoviev.
Puisant ses origines, entre autres, dans le courant du nominalisme, le protestantisme et les Lumières (surtout l’école anglaise et écossaise), cette « Je-civilisation » se développe comme un individualisme très particulier, défini parfois comme « l’anthropologie libérale », qui devient le fondement même de la civilisation occidentale moderne.
La pierre angulaire de cette anthropologie est une révision radicale de la relation entre l’individu et le collectif dans la société, ainsi que du rapport au sacré.

5/ Verticale sacrée sans Dieu

Avec la modernité, Dieu s’éloigne ou s’efface ; l’homme devient alors souverain. Aujourd’hui, la nouvelle Bible, laïque mais toujours conquérante, s’appellerait Science-Technique-Économie, selon la formule de Pierre Legendre. L’homme religieux a été remplacé par l’homo œconomicus, le fondamentalisme religieux a mué en fondamentalisme du marché, et l’objectif ultime de l’humanité se présente, depuis les Temps modernes, comme la croissance économique ininterrompue. C’est à l’Économie de nous rendre heureux, c’est elle qui devient la nouvelle et l'unique raison de vivre.
La mise entre parenthèses de la question fondamentale « pourquoi vivre ? » a conduit, en quelques siècles, à une immense révolution qui a, comme le disait M. Gauchet, ébranlé nos sociétés sans que l’on s’en aperçoive.
Il y a environ cinquante ans s’est produit l’« écroulement total du cadre religieux » dans les sociétés occidentales. Ou, si l’on adopte la terminologie d’Emmanuel Todd, nous serions entrés dans une phase de « religion zéro ».
Aujourd’hui, l’Occident collectif fonctionnerait comme une foi sécularisée, surplombant toutes les croyances existantes — une nouvelle verticalité sacrée sans Dieu, comme l’affirmait récemment le philosophe russe Boris Méjouiev.
En effet, selon Méjouiev, de la même manière que le pape détenait le pouvoir de définir de nouveaux dogmes, l’autorité morale suprême reviendrait désormais à l’opinion publique libérale : un corpus d’idées émergeant du commentaire médiatique dominant — ce pouvoir que certains cercles contestataires aux États-Unis ont surnommé « The Cathedral ».
Dans une perspective proche, le juriste français Alain Supiot évoque un « fondamentalisme occidental » : une forme de religion plate et unidimensionnelle, anhistorique, que Gauchet a décrite dans ses travaux comme l’idéologie des droits de l’homme.
La contestation de ce nouveau « décalogue » par un nombre croissant d’acteurs monte d’autant plus que l’égalité déclarée entre les États et les populations apparaît largement factice.

6/ Modernisation occidentale comme rouleau-compresseur de dé-civilisation

Les mêmes auteurs soulignent que la source d’une grande partie de nos problèmes actuels réside dans la mondialisation, qui a diffusé le code de base occidental à l’échelle planétaire. « Parce que la mondialisation n’est rien d’autre que l’occidentalisation du monde, l’occidentalisation signifiant simplement que l’économie a pris le pas sur le politique. L’occidentalisation est quelque chose d’irrésistible. La modernité, c’est comme une proposition de la mafia : cela ne se refuse pas ! » (M. Gauchet)
Dès les années 1990, au début de la phase unipolaire, alors que la Russie traversait sa « décennie noire », le philosophe russe Alexandre Panarine dénonçait une nouvelle forme d’aliénation des peuples non occidentaux. Il écrivait :
« Tandis que les peuples occidentaux façonnent leur propre histoire selon leurs besoins, les peuples non occidentaux sont contraints de vivre une histoire qui leur est étrangère, les privant du droit d’être eux-mêmes, de préserver leur culture et de se projeter dans leur avenir. C’est un renoncement à leur être, à leur statut de sujets dans le monde… L’occidentalisation, loin d’être une assimilation harmonieuse, apparaît comme un processus corrosif et destructeur pour les cultures non occidentales. Ces sociétés se transforment en conglomérats fragmentés, réduits au rôle de dépotoirs des déchets du Nord. »
La modernisation occidentale est une puissante vague d’uniformisation qui déferle sur le monde et menace de dissoudre toutes les civilisations, y compris la civilisation européenne, et, à moyen terme, de provoquer des dégâts planétaires irréversibles. Elle apparaît comme une dé-civilisation suprême.
Au cœur de la grande perestroïka actuelle se trouve la montée de ce qu’on appelle « l’axe de contestation » contre le rouleau compresseur de la domination occidentale, géopolitique et normative. L’idée d’un monde organisé autour d’un seul modèle suscite un rejet profond, car elle bafoue la dignité des autres peuples.
C’est là que l’exigence de multipolarité prend tout son sens.
Les Lumières s’adressaient à l’humanité entière, mais en l’identifiant trop souvent au modèle européen, reléguant le reste du monde à une périphérie à civiliser (dans la mesure nécessaire pour continuer à l’exploiter). Le modèle multipolaire implique de dépasser cette opposition simpliste entre « civilisation » et « barbarie » et de reconnaître un véritable pluralisme civilisationnel.
Pour dépasser la « Je-Civilisation » qui mène dans une impasse, il faudrait puiser dans des traditions autres que celles du seul Occident. Alexandre Panarine parlait dans les années 1990 d’une nouvelle phase historique, une phase orientale (au sens large). On se rappellera du « Réveille-toi, ô Orient assoupi ! » de Khomiakov.
En Occident même, beaucoup d’esprits érudits voient cette évolution comme quelque chose de souhaitable, comme une manière de se recentrer sur soi et de préserver la richesse civilisationnelle de l’Occident en tant que tel, notamment en réactivant des traditions autres que celles qui produisent une "Je-civilisation".
Notre système socio-économique des particules humaines se heurtant sans trêve les unes aux autres conduit l'humanité à se précipiter vers une catastrophe à brève échéance, et dans des conditions atroces, écrivait Bernard Maris. - Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde. Cela fait cinq siècles que l'idée du moi occupe le terrain: il est temps de bifurquer.
Pour le juriste Alain Supiot, les droits de l’Homme, largement reconnus formellement, ne doivent plus dépendre de l’interprétation exclusive de l’Occident. Il faut y intégrer d’autres visions venant d’autres civilisations. Cela suppose que les pays du Nord renoncent à l’arrogance normative et acceptent de s’instruire auprès des autres, dans une interrogation commune sur ce que signifie être humain.
Dans cette optique, réduire les conflits mondiaux à une opposition entre « civilisation » et « barbarie », entre archaïque et moderne, ou entre Axe du Bien et Axe du Mal, c’est se tromper de combat. L’enjeu véritable est ailleurs : une lutte des civilisations contre la dé-civilisation portée par l’Occident collectif.