Natalia Routkevitch
20/5/2026
L’Europe au bord de l’escalade
Dans un contexte inquiétant où chaque jour, chaque décision et chaque déclaration semblent rapprocher le continent européen d’une guerre majeure, George Beebe, directeur de la stratégie au Quincy Institute et ancien responsable de l’analyse Russie à la CIA, décrit, dans une conversation avec Glenn Diesen, un scénario d’escalade progressive du conflit. Il s’interroge sur une éventuelle implication américaine en cas d’affrontement majeur, exprime sa perplexité face à l’attitude des Européens – qu’il qualifie de forme d’égarement collectif – et rappelle les intérêts stratégiques de long terme des États-Unis vis-à-vis de la Russie et de l’Europe.
G.B. Je pense que la première réponse russe à la multiplication des attaques ukrainiennes sur le territoire russe serait une intensification massive des frappes contre l’Ukraine. Moscou chercherait d’abord à reprendre le contrôle total du Donbass par des moyens beaucoup plus destructeurs, notamment via une utilisation accrue de la puissance aérienne contre les villes fortifiées ukrainiennes de cette région contestée. Une fois cet objectif atteint, la Russie pourrait soit poursuivre son avancée vers les autres régions annexées qu’elle ne contrôle pas totalement, soit imposer un cessez-le-feu de facto afin d’empêcher toute reconstruction de l’Ukraine sans concessions politiques de Kiev.
L’extension du conflit à un affrontement direct entre la Russie et l’Europe dépendrait ensuite de la réaction européenne. Si les Européens intensifiaient les frappes en profondeur contre le territoire russe via l’Ukraine, Moscou pourrait répondre par des bombardements massifs sur Kiev et d’autres grandes villes ukrainiennes (ce qu’elle n’a pas encore fait gardant la fenêtre ouverte aux négociations), puis éventuellement viser des chaînes d’approvisionnement ou des installations situées sur le territoire de l’OTAN.
Un tel scénario provoquerait une crise majeure au sein de l’Alliance atlantique et poserait à Washington une question fondamentale : les États-Unis sont-ils prêts à entrer dans une confrontation militaire directe avec la Russie ? Dans le contexte actuel, l’administration Trump pourrait hésiter à s’engager dans un tel conflit, d’autant qu’à Washington domine l’idée que les Européens ne font rien pour la paix et privilégient l’escalade plutôt que la recherche d’un compromis avec Moscou.
G.D. En Europe, le discours dominant consiste désormais à réclamer un durcissement constant de la pression contre la Russie. Cette logique me paraît à la fois irrationnelle et dangereuse, car elle repose sur l’idée que Moscou ne répondra pas symétriquement à l’escalade. Or, lorsqu’on entend aujourd’hui certains responsables européens évoquer ouvertement la production massive de missiles longue portée destinés à frapper le territoire russe, on peut se demander s’ils mesurent réellement l’état d’esprit actuel du pouvoir russe.
J’ai souvent le sentiment que cette dynamique revient, au fond, à faire entrer la guerre en Europe. Pourtant, toute mise en garde contre cette escalade est immédiatement perçue comme suspecte, comme « pro-russe ». Cette vision binaire semble avoir remplacé toute culture de la prudence. C’est d’autant plus frappant que, historiquement, les Européens apparaissaient souvent plus réservés que les États-Unis sur ces questions. En 2008, lorsque George W. Bush poussait pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, plusieurs capitales européennes jugeaient déjà cette perspective excessivement risquée. Aujourd’hui, ce sont souvent ces mêmes Européens qui tiennent les positions les plus radicales. Comment expliquer un tel basculement ?
G.B. Je pense qu’il existe désormais en Europe un véritable problème d’état d’esprit, presque une forme d’hypnose collective : beaucoup semblent convaincus que la seule manière de gérer la Russie consiste à accroître sans cesse la pression et la dissuasion. L’idée même d’un dialogue diplomatique visant à réduire les risques de conflit est devenue presque taboue. Or je crois que c’est précisément ce qui rend la situation dangereuse.
Bien sûr, la dissuasion est nécessaire. Mais elle ne peut pas constituer l’unique réponse. Si l’on aborde cette crise uniquement sous l’angle du rapport de force, on alimente mécaniquement une spirale d’escalade qui peut finir par devenir incontrôlable. Il faudrait au contraire combiner fermeté et diplomatie, garder la tête froide et conserver assez de confiance pour dialoguer avec Moscou sans considérer ce simple dialogue comme une menace pour l’Europe elle-même.
Or aujourd’hui, je vois surtout beaucoup de peur en Europe : la peur que le simple fait de parler avec les Russes soit déjà perçu comme une faiblesse ou une forme de déstabilisation intérieure. Et c’est précisément cet état d’esprit qui me paraît dangereux.
G.D. Cet état d’esprit n’est-il pas devenu le principal ciment du consensus européen ? Il est extrêmement difficile pour 27 États aux intérêts et aux cultures stratégiques différentes de s’accorder sur une politique étrangère commune. L’unité s’est ainsi construite autour d’un récit moral simple : celui d’un affrontement entre le bien et le mal. La Russie a été présentée comme une menace absolue, rendant toute dissidence moralement suspecte et tout débat sur les préoccupations sécuritaires russes presque illégitime.
Cela rappelle les analyses de Walter Lippmann : pour mobiliser les opinions publiques en temps de guerre, les États tendent à transformer les conflits en luttes morales absolues. Mais lorsque vient le moment de négocier la paix, cette logique devient un piège, car on ne peut plus faire de compromis avec un adversaire présenté comme le mal incarné.
Depuis le début du conflit, le récit occidental repose largement sur l’idée d’une « invasion non provoquée ». Dans ce cadre, toute concession à Moscou apparaît comme une capitulation morale. La diplomatie elle-même devient suspecte. Dans le même temps, des figures particulièrement radicales, comme Kaja Kallas, ont été mises en avant au sein des institutions européennes, compliquant encore davantage tout retour à une logique diplomatique plus pragmatique.
G.B. Je pense que le problème dépasse la difficulté de préserver l’unité européenne. Historiquement, ce sont toujours les grands États – la France, l’Allemagne, l’Italie – qui ont fixé les grandes orientations stratégiques du continent. Ils n’ont jamais laissé les décisions fondamentales en matière de politique étrangère être dictées par les États les plus petits ou les plus radicaux. Or aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est précisément l’absence d’initiative des grandes puissances européennes elles-mêmes.
Si l’on regarde Paris ou Berlin, on ne voit pas réellement de volonté de rouvrir un dialogue structuré avec Moscou. Oui, on commence timidement à entendre quelques discussions sur la nécessité de reparler aux Russes. Mais cela reste extrêmement limité et sans véritable dynamique politique derrière. Or, si un changement de cap devait se produire, il ne viendrait probablement ni des pays baltes ni de la Pologne. Il viendrait nécessairement des grands centres de gravité européens. Pour l’instant, cet élan n’existe pas vraiment.
Et c’est cela qui rend la situation particulièrement inquiétante : l’Europe semble prisonnière de son propre récit moral. Elle a construit son unité autour d’une logique de confrontation totale, mais cette logique complique désormais toute tentative de désescalade ou de compromis diplomatique.
G.D. Je pense aussi que le cas du Royaume-Uni est révélateur. Les Britanniques ne font plus partie de l’Union européenne et ne sont donc pas soumis à cette logique de consensus propre à la politique étrangère européenne. Pourtant, on ne les voit absolument pas chercher à renouer le dialogue avec Moscou, bien au contraire. À mes yeux, ils comptent parmi les plus fermement opposés à toute reprise de contact diplomatique avec la Russie.
G.B. Cela me fait penser que le problème relève davantage d’un état d’esprit général que des mécanismes institutionnels de l’Union européenne. J’ai parfois aussi l’impression que Londres cherche, depuis le Brexit, à se redéfinir un rôle stratégique en Europe à travers une posture très offensive face à la Russie, presque comme une tentative de renouer avec une forme d’imaginaire churchillien. Et je pense que cela risque encore d’aggraver les tensions.
G.D. Quel est l’intérêt américain dans cette situation ? Faut-il chercher à mettre fin à la guerre en Ukraine pour permettre aux États-Unis de se concentrer davantage sur l’Asie et l’Indo-Pacifique, ou au contraire laisser davantage les Européens gérer le conflit, tout en réduisant l’implication américaine ?
G.B. Je suis convaincu qu’il est dans l’intérêt des États-Unis de parvenir à un compromis pour mettre fin à cette guerre. Si Washington se désengage en laissant essentiellement les Européens gérer le conflit, le risque d’une confrontation beaucoup plus destructrice entre l’Europe et la Russie augmentera fortement. Et cela ne servirait pas les intérêts américains. Même sans escalade majeure, un conflit prolongé pousse mécaniquement la Russie à se rapprocher encore davantage de la Chine, ce qui compliquerait considérablement la position stratégique des États-Unis.
À mes yeux, les États-Unis ont intérêt à voir émerger une Russie plus autonome, capable d’entretenir des relations à la fois avec la Chine, l’Europe et l’Occident, plutôt qu’un bloc russo-chinois durablement soudé contre Washington. Par ailleurs, une Europe fragilisée par un conflit permanent détourne les États-Unis de priorités plus importantes, notamment l’Indo-Pacifique. Or, les ressources stratégiques, mais aussi l’attention politique américaine, restent limitées.
Je pense aussi que la relation transatlantique doit évoluer. L’avenir de l’OTAN devrait davantage reposer sur la coopération technologique de pointe – semi-conducteurs, intelligence artificielle, espace, informatique quantique, chaînes d’approvisionnement ou minéraux critiques. Une coopération étroite entre les États-Unis et l’Europe pourrait réduire certains avantages stratégiques de la Chine tout en relançant la croissance européenne. Mais cela devient beaucoup plus difficile dans un climat de conflit permanent.
G.D. Il serait d’ailleurs souhaitable que la relation entre l’Europe et les États-Unis soit repensée de manière plus équilibrée. Aujourd’hui, elle semble souvent fonctionner sur une logique du tout ou rien : soit une dépendance totale envers Washington, soit un antiaméricanisme radical. Or le monde devient multipolaire, et il faudrait adapter ce partenariat à cette nouvelle réalité.
Je reste cependant assez pessimiste. On voit réapparaître en Europe des récits affirmant que l’Ukraine serait de nouveau en train de gagner, que la Russie serait affaiblie au point de manquer d’armes lourdes ou encore que Vladimir Poutine serait gravement malade. Ce type de narration semble surtout destiné à maintenir le soutien à la guerre.
G.B. Le danger, c’est qu’à force, certains finissent par croire à leur propre propagande. Or ce genre d’illusion peut avoir des conséquences très lourdes.
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