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10 février 2024

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage » (Jean Jaurès, 1895)

Denis COLLIN

4/2/2024 - Au moment où l’OTAN effectue les plus grandes manœuvres en Europe depuis la fin de la « guerre froide », on ne peut ne pas penser à cette phrase de Jaurès.

Ce qui se passe depuis quelques décennies — c’est-à-dire depuis que la Chine, suivie de l’Inde, est devenue un des acteurs majeurs du capitalisme mondial — c’est une restructuration en profondeur des rapports de forces au sein de ce système « national-mondial hiérarchisé », avec le déclin de l’hégémonie des États-Unis et le développement d’une concurrence féroce entre puissances qui veulent établir leur domination sur le marché mondial ou du moins réclament un nouveau partage du monde. On se souvient que ce type de situation fut très exactement celui qui conduisit à la Première Guerre mondiale. La comparaison ne s’arrête pas là : l’historien Christopher Clark a publié en 2012 chez Allen Lane Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre ; il est de plus en plus évident que ce sont des somnambules du même qui préparent la prochaine conflagration mondiale, laquelle pourrait d’ailleurs être vraiment la « der des ders » : les éventuelles suivantes se feront avec des pierres comme le prédisait Einstein.

Nous avons des puissances impériales déclinantes : les États-Unis et la « vieille Europe » qui a cessé d’être une puissance autonome, mais se survit comme prolongement des États-Unis — c’est encore beaucoup dire : les États-Unis sont prêts à dépecer l’Europe et à la réduire à l’état de champ de pommes de terre (le destin que Roosevelt promettait à l’Allemagne) s’ils jugent que c’est nécessaire pour la défense de leurs intérêts. Nous avons en face la puissance montante chinoise, première puissance économique mondiale, un statut gagné très largement parce qu’Européens et Américains du Nord ont jugé malin d’en faire l’usine du monde pour se débarrasser de cette chose ennuyeuse qui s’appelle la production. La Chine est bien devenue une puissance impérialiste, selon les critères de Lénine, puisque l’exportation des capitaux est devenue aussi importante que l’exportation des marchandises. Histoire de donner le change, par exemple, on construit bien en Europe des usines de batteries pour les voitures électriques, mais partout on trouve des capitaux chinois. L’un des leaders de l’électrique en Europe est MG, groupe britannique vénérable, mais devenu filiale d’un groupe chinois. Dans le domaine des hautes technologies, tant l’informatique que les biotechnologies, les Chinois sont en train de prendre une bonne avance et pour montrer ce dont ils sont capables, ils viennent d’interdire l’exportation des technologies d’extraction et de filtration des terres rares… Après la Chine et les États-Unis, la troisième puissance mondiale (si on prend le PIB en PPA comme indicateur) est l’Inde qui, elle aussi, commence à prendre pied, en Europe et ailleurs. Nous avons aussi des « impérialismes régionaux », c’est-à-dire des nations qui commencent à jouer leur propre partition sans obéir aux ordres des « super-grands ». On pense à l’Iran, à l’Arabie Saoudite, à l’Afrique du Sud, etc., mais surtout à la Turquie, très influente en Afrique et qui impose de plus en plus ses prétentions, appuyées par les pays proches, notamment linguistiquement, comme l’Azerbaïdjan. Il faut mettre à part le cas de la Russie, un pays immense, faiblement peuplé (à peine plus que le Japon), mais disposant de ressources naturelles gigantesques et qui a connu, sous la férule de Poutine, un redressement notable à tous points de vue, quand on compare l’état actuel de ce pays à celui que la décennie de décomposition de l’URSS avait laissé. La Russie est un double enjeu : d’une part, sa défaite et le chaos qui pourrait s’en suivre donneraient à la Maison Blanche quelque espoir pour contenir la Chine ; d’autre part, les ressources notamment agricoles (et pas seulement gazières !) font baver d’envie les capitalistes du monde entier.

Tous les ingrédients sont réunis pour une période de guerres, plus ou moins généralisées, plus ou moins longues — la longueur dépend du moment où le feu nucléaire sera déclenché — et dans cette période, il est fort probable que l’Europe s’abîme, étant donné que nos somnambules à nous sont aussi des candidats au suicide. Pouvons-nous échapper à cette issue qui semble de plus en plus probable ? À certains égards, c’est impossible. Les conséquences de ces crises et de ces guerres ne laisseront personne à l’abri. Le monde d’hier est en train de mourir et celui de demain ne sera certainement pas celui des lendemains qui chantent. Mais nous ne sommes pas totalement impuissants : nous pouvons suivre l’exemple de Jaurès qui n’a jamais perdu l’espoir d’enrayer la mécanique infernale et qu’il a fallu assassiner pour déclencher le feu qui a mis l’Europe à genoux.

Pour nous, citoyens français, qui ne peuvent parler pour les autres, mais dont l’exemple pourrait faire tache d’huile, nous avons la possibilité d’agir politiquement, c’est-à-dire de changer la politique et les dirigeants de notre nation. Trois axes devraient nous guider : 1° quitter l’OTAN et proclamer notre neutralité ; 2° renoncer à toute politique impériale et achever la liquidation de la « Françafrique » pour renouer des relations amicales et des partenariats égalitaires avec les différents pays du continent africain traditionnellement liés à la France ; 3° quitter l’Union européenne. Le troisième est à la fois condition et la conséquence nécessaire deux premiers.

La neutralité permettrait à la France de jouer un rôle pour œuvrer à l’issue pacifique des conflits les plus dangereux aujourd’hui, qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine ou du conflit israélo-palestinien. Ce qu’on propose ici n’est pas très révolutionnaire : des pas dans cette direction (des petits pas tout de même) avaient été faits par de Gaulle, tant par la sortie du commandement intégré de l’OTAN que par des grands discours comme le discours de Phnom Penh. Redisons-le : la guerre entre l’Ukraine et la Russie n’est pas la nôtre et nous devons seulement œuvrer à la cessation des hostilités et à trouver les moyens d’une paix durable. Ici comme au Moyen-Orient.

Si nous devenons un pays neutre et si nous renonçons solennellement à toute politique impériale, si nous renonçons, de bon cœur, au « pré carré africain » qui n’a plus aucune existence sérieuse, si nous renonçons aux bases militaires et si nous renonçons à faire des leçons morales mal venues aux autres gouvernements, alors nous pourrons renouer des partenariats utiles à tous en Afrique. Et ailleurs aussi ! Faisons le pari que les idéaux de la Révolution française, qui furent largement à l’origine des mouvements anticolonialistes, ne sont pas morts.

Enfin si nous sortons de l’UE, si nous ne sommes plus les membres indispensables de ce « machin » dirigé par des fous comme Mme von der Leyen, alors nous devrons à nouveau apprendre à compter sur nos propres forces, à redevenir un pays qui produit ses conditions matérielles d’existence et qui ne peut compter que sur l’enthousiasme, le labeur et l’intelligence de ce peuple qui saura se montrer digne des meilleurs moments de son histoire et de tout ce qu’il a apporté à la culture de l’humanité.

Il est vain de réclamer des refondations de l’Europe ou de l’ordre international. Nous devons nous concentrer sur ce qui dépend de nous. Il est évident que tout ce qui est proposé ici est totalement contradictoire avec la perpétuation de la domination du mode de production capitaliste, c’est-à-dire avec la liberté du renard libre dans le poulailler. Faire prévaloir les intérêts de tous, redonner sa priorité au bien commun, telles sont les conditions pour être libres. Évidemment, comme le disait Périclès aux Athéniens, selon une phrase rapportée par Thucyide, « il faut choisir, se reposer ou être libre ».