Marc Arnaud
LE 14 JUILLET OU LE CONCOURS DE CELUI QUI A LA PLUS GROSSE
- 14/7/2026 - Chaque année, au matin du 14 juillet, la France enfile son plus beau treillis pour célébrer la prise de la Bastille en applaudissant tout ce qui aurait permis de mieux défendre... la Bastille. L'Histoire est parfois une contorsionniste de haut niveau. On commémore une révolution populaire contre le pouvoir absolu en regardant défiler des colonnes d'hommes au garde-à-vous devant un président qui les inspecte d'un air si satisfait qu'on croirait voir un enfant exhiber son nouveau coffret de petits soldats, version trente milliards d'euros.
Emmanuel Macron adore ce moment. C'est probablement le seul jour de l'année où personne ne le hue, puisque les seuls à parler sont les moteurs des blindés. On le sent presque grandir de quelques centimètres à mesure que les chars avancent sur les Champs-Élysées. À cet instant précis, il ne dirige plus un pays traversé par des crises sociales, une école qui craque de partout, des hôpitaux qui respirent sous assistance et une démocratie qui tousse comme un vieux diesel. Non. Pendant deux heures, il est Jules César, Napoléon avec un conseiller en communication et Louis XIV sponsorisé par Dassault.
Le plus drôle, c'est qu'on nous vend cette parade comme une ode à la paix. La paix ! C'est un peu comme organiser un salon de la fidélité dans une boîte échangiste ou inaugurer un congrès de végétariens avec un concours de lancer de saucisses. On aligne des machines dont la seule raison d'exister est de pulvériser méthodiquement des êtres humains, puis un commentateur à la voix tremblante nous explique que tout cela est "au service de nos valeurs". Lesquelles ? La fraternité par obus interposés ? L'égalité devant le calibre ? La liberté de mourir sous un drapeau soigneusement repassé ?
Les journalistes, eux, retombent en enfance. Ils parlent d'un missile avec le même enthousiasme qu'un influenceur automobile découvrant une nouvelle Ferrari. Ils caressent verbalement le blindage, s'extasient devant la portée, la précision, la puissance de feu, comme si la capacité à transformer une ville en gravats relevait du génie poétique. On attend presque qu'ils demandent où se trouve le porte-gobelet dans le cockpit du Rafale.
Et le public applaudit. C'est sans doute le miracle le plus durable de l'espèce humaine : réussir à faire ovationner des objets dont l'unique vocation est de rendre des enfants orphelins dans un autre fuseau horaire. Nous sommes une civilisation extraordinaire. Nous avons inventé la philosophie, la musique, les bibliothèques, les antibiotiques, les congés payés, le fromage au lait cru, puis nous nous sommes regardés dans une glace en concluant que le sommet de notre intelligence consistait à fabriquer des machines capables d'effacer une école maternelle avant la sonnerie de la récréation.
Joan-Pau Verdier l'avait parfaitement résumé dans sa chanson : Ma Marseillaise à moi" https://www.youtube.com/watch?v=DWsYJBhfRow, avec cette ironie mordante qui démonte toute la mascarade militariste sans avoir besoin d'élever la voix. Les guerres changent de décor, de drapeaux, de slogans et de technologies, mais elles conservent toujours le même scénario : les vieux décident, les jeunes meurent, les industriels encaissent et les survivants déposent des gerbes de fleurs en promettant que "plus jamais ça", jusqu'à la prochaine édition.
Il faut reconnaître au militarisme un talent exceptionnel : celui de transformer le plus gigantesque gaspillage de notre civilisation en spectacle familial. Pendant que les écoles organisent des tombolas pour acheter trois ordinateurs d'occasion et que les services d'urgence bricolent avec des effectifs dignes d'un épisode de Koh-Lanta, on regarde défiler des milliards d'euros de ferraille comme d'autres admirent les chars de carnaval. Les enfants agitent leurs petits drapeaux, les parents filment avec leur téléphone, les grands-parents essuient une larme patriotique, sans que personne ne trouve étrange de consacrer autant d'admiration à des engins conçus pour résoudre les conflits exactement comme les hommes des cavernes, mais avec une connexion satellite.
Le plus tragique est peut-être là : nous appelons cela une démonstration de force, alors qu'il n'existe rien de plus faible qu'une espèce incapable de régler ses désaccords autrement qu'en perfectionnant les outils destinés à se massacrer. Un chirurgien qui sauve une vie accomplit un miracle silencieux ; un ingénieur qui conçoit un missile reçoit les honneurs de la République. Voilà une hiérarchie des mérites qui mériterait elle-même un défilé... mais cette fois dans le sens inverse.
Et si Emmanuel Macron ressent vraiment le besoin irrépressible de prouver qu'il est "le chef", qu'il renonce donc une année aux canons, aux avions et aux blindés. Qu'il fasse défiler des enseignants dont les classes ne débordent plus, des soignants qui ne travaillent plus à bout de souffle, des chercheurs qui n'ont plus besoin de mendier leurs crédits, des artistes qui vivent de leur art, des travailleurs qui ne sautent plus un repas pour payer leur loyer. Là, oui, il pourra bomber le torse. Parce qu'il est infiniment plus difficile de construire une société où chacun vit dignement que d'aligner des colonnes de métal en faisant suffisamment de bruit pour couvrir, l'espace d'une matinée, le fracas de nos renoncements.
