8/6/2026
Affaire Lyhanna : ce n’est pas de moyens dont la Justice manque le plus en France
C’était pourtant évident que si la Justice était si lente, si évidemment souffreteuse, c’est faute de moyens : magistrats débordés, greffes engorgés, budgets squelettiques, la complainte était rodée et chacun hochait la tête d’un air entendu. Le drame de la petite Lyhanna, 11 ans, vient pourtant de réduire cette fable en cendres, et avec une brutalité telle que le pouvoir lui-même n’a pas su la maquiller.
Le principal suspect était visé par au moins sept plaintes et signalements pour violences sexuelles sur mineures depuis 2017, sans avoir jamais été entendu sur ces faits.
Sept plaintes parallèles qui ont obligé Emmanuel Macron, depuis le Monténégro, à jurer ne vouloir « entendre aucun argument de moyens dans cette affaire », pendant que son Darmanin de garde des Sceaux présentait ses excuses et concèdait que « l’institution judiciaire n’a pas su protéger » l’enfant.
Eh non, ce n’est donc pas une question d’argent et cet aveu, venu d’en haut, vaut à lui seul tous les réquisitoires que l’on pourrait dresser ici.
Et le plus sidérant n’est pas la lenteur, mais la géométrie remarquablement variable de la justice française.
Ainsi, la même justice qui met huit années à ne pas entendre un homme signalé cinq, six, sept fois se mue en foudre de guerre dès qu’apparaît le justiciable idéal : solvable, domicilié, fiscalement traçable et politiquement tiède. Là, plus de lenteur qui tienne, plus de greffe engorgé, plus de budget aux abois. L’administration fiscale redresse au cordeau, le tribunal administratif tranche dans la semaine, et le citoyen un peu trop vif sur les réseaux sociaux apprend qu’un tweet rageur lui vaut une convocation autrement plus prompte qu’une plainte pour viol.
Cas d’école lorsqu’une squatteuse a eu, à l’été 2025, la mauvaise idée d’occuper la résidence secondaire d’un magistrat, la mécanique s’est mise en branle avec une fulgurance admirable, là où le propriétaire lambda patiente des mois voire des années pour qu’on daigne lui répondre (finalement, la loi anti-squat de 2023, qui autorise le préfet à ordonner l’évacuation sous 48 à 72 heures, sait parfaitement fonctionner quand la qualité de la victime l’exige, hein).
Quelques jours pour rendre son toit à un homme de robe, mais des années d’inertie pour protéger une enfant : voilà une hiérarchie des urgences qui mériterait, à elle seule, un cours magistral d’éthique.
On objectera, l’œil humide, que les prisons débordent : voilà bien la preuve d’une justice impitoyable, qui embastille à tours de bras.
Oui, la France entasse près de 85 000 détenus pour à peine 62 500 places (à 136 % donc), mais ce n’est pas le symptôme d’une sévérité galopante : c’est le produit d’une démission politique trentenaire, celle qui consiste à ne jamais bâtir les prisons qu’un pays de 68 millions d’habitants devrait posséder. Comparée à ses voisins européens de gabarit équivalent, la France accuse un déficit de 50 000 à 100 000 places ; un parc digne de ce nom en compterait au bas mot 120 000. La conclusion arithmétique, qu’aucun ministre n’osera formuler, est pourtant limpide : ce sont quelque 40 000 condamnés qui, faute de cellule disponible, restent peu ou prou dans la nature. Et le doute n’est plus permis lorsque l’on sait qu’une peine de prison ferme sur deux n’est jamais exécutée derrière les barreaux, et que 61,7 % des sortants de détention repartent sans le moindre accompagnement.
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