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4 mars 2026

La presse en mode pincettes, la France en mode panique

H16

- 4/3/2026 - Ah, qu’il est bon d’avoir une presse subventionnée ou (quand elle ne l’est que modestement) qu’elle soit adoubée par le pouvoir en place ! Sa lecture est aisée, ses annonces y sont douces et l’avenir qu’elle trace si joyeux ! Pour elle, pas de doute, la France ne décline pas du tout.


Ainsi, avec la verve de cette rédaction de fins lettrés qui la caractérise, BFM TV titrait vendredi « Un lent déclin plutôt qu’un gros décrochage » sans se déballonner. Lecture apaisante qui permet d’apprendre, au détour de formulations cotonneuses et de précautions d’usage, que l’Italie vient de rattraper la France en PIB par habitant (et ce pour la troisième année consécutive, la France se situant sous la moyenne européenne) mais que ce n’est pas si grave et « à prendre avec des pincettes » en nuançant bien fort.

Voilà : c’est ça qui est chouette avec la presse actuelle, le gouvernement du moment, les politiciens de l’instant et les experts de plateau, c’est que ça roucoule, ça flatte, ça nuance, ça relativise, ça contextualise, ça fact-checke aussi peu que possible et ça noie le poisson avec méticulosité.

Le problème, c’est que le poisson pèse désormais 119 % du PIB et sent de plus en plus fort.

Car derrière ce poisson que BFM et consorts ne mentionnent qu’en passant se cache en réalité une accélération vertigineuse des mauvaises nouvelles, un empilement maintenant hebdomadaire de révélations toutes plus accablantes les unes que les autres.

Et le mois de février qui vient de s’achever fournit une excellente idée de ce rythme de plus en plus nerveux.

Jugez plutôt : le 19 février, la Cour des comptes publie le rapport accablant dont un précédent billet faisait mention : déficit à 5,4 % du PIB, dette record proche de 119 %, nécessité de trouver 80 milliards d’économies en surcroît des efforts (ou des bricolages, plutôt) déjà concédés… La France est officiellement le cancre de la zone euro, avec un déficit supérieur à celui de tous ses voisins et des taux d’emprunt au niveau de la Grèce.


Le lendemain, le 20 février, le Sénat révèle que 13 335 foyers fortunés échappent intégralement à l’impôt sur le revenu, en fait des contribuables éligibles à l’IFI mais dont l’IR est « nul ou négatif ».


Une semaine plus tard, le 27 février, l’ex-ministre Éric Lombard corrige le tir après « un calcul statistique rapide » (au doigt mouillé ?) : en fait, ce ne sont pas 13 000, mais 50 000 foyers soit – oups ! – une multiplication par quatre en sept jours. Un ministre qui se trompe d’un facteur quatre, cela donne une solide opinion de la valeur des calculettes à Bercy, vous ne trouvez pas ?


Et ce n’est pas fini. Le même 27 février, l’INSEE annonce que l’inflation bondit de 0,3 % à 1 % en un mois. Là encore, les calculettes de Bercy ont chauffé et se sont autorisé un petit dérapage d’un facteur trois que les technocrates expliquent sobrement par « une baisse moins prononcée des prix de l’énergie », périphrase délicieuse pour dire que tout augmente.


Dans la foulée, l’OFCE enfonce le clou : 40 milliards d’économies seront nécessaires en 2027 en plus des économies promises en 2026 sur un budget de cette même année jugé « trop accommodant ».


Ici, on aurait pu dire que les mauvaises nouvelles, chacune pire que les précédentes, s’enfilent comme des TGV en gare de Montparnasse si ces trains ne subissaient pas, eux aussi, des soucis de ponctualité et de fréquence.

Et pendant ce temps, que fait la presse de grand chemin ? Elle s’occupe.

Avec une application touchante, nos grands médias se concentrent sur ce qui compte vraiment : la prononciation du nom d’un pédocriminel et son impact sur la politique française, l’interdiction des petits shampoings d’hôtel, les péripéties de Rachida Dati quittant la Culture pour briguer Paris, et surtout – divine providence ! – les frappes en Iran qui tombent à pic pour occuper toute la bande passante éditoriale. Epic Fury offre aux rédactions un os géopolitique à ronger pendant que la maison France prend l’eau de toute part. On débat doctement de l’escalade au Moyen-Orient, Macron gesticule en Conseil de défense pour essayer d’exister encore un peu sur la scène internationale, et pendant ce temps, personne ne pose la seule question qui devrait obséder le pays : qui va payer les factures ?


Car la vérité que personne ne veut regarder en face, c’est que le scénario de septembre 2025 va se reproduire.

Souvenez-vous : un budget impossible à boucler, des négociations interminables, un gouvernement incapable de trouver la moindre économie structurelle, et au final un bricolage comptable baveux qui n’a fait que repousser le problème de quelques mois. Nous y revoilà. L’OFCE annonce 40 milliards à trouver en 2027, la Cour des comptes en demande 80. Le budget 2026, mal voté dans la douleur, insuffisant, ressemble déjà à une déroute. Et les mécanismes qui ont produit la crise budgétaire de l’automne dernier (une dépense publique incontrôlable, des recettes fiscales en berne, un endettement qui s’auto-alimente) non seulement n’ont pas été corrigés, mais se sont même aggravés.

La France ressemble de plus en plus à ce joueur de poker qui, assis sur une main désastreuse, continue de relancer en espérant que les autres joueurs quittent la table avant l’abattage. Malheureusement, les marchés ne quittent jamais la table. Les agences de notation ne quittent pas la table. Le reste du monde ne quitte pas la table. Et quand viendra l’heure de montrer ses cartes, d’ici quelques mois et au moment de boucler le budget 2027, il faudra bien admettre que le roi est nu, le trésor est vide, et que les « pincettes » de BFM TV ne suffiront pas à masquer l’ampleur du désastre.

Mais d’ici là, il y aura certainement une nouvelle guignolade politique à commenter ou une nouvelle crise internationale à décortiquer de travers.

Ne vous inquiétez pas : tout va très bien vite se passer.


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