Jeff Wuillai
26/8/2026
Cette couverture est à elle seule le constat d’un naufrage intellectuel. « Complotistes : les nouveaux fascistes » : voilà où en est Charlie, un journal autrefois capable de pulvériser les puissants, les dogmes et les certitudes avec trois traits de crayon, réduit aujourd’hui à coller des étiquettes sur ceux qui sortent du rang. Le mot « complotiste » est devenu une arme d’une facilité consternante : vous doutez, vous questionnez, vous demandez des preuves, vous refusez la version dominante ? On vous colle le tampon et la discussion est terminée. Et si cela ne suffit plus, on monte d’un cran : « fasciste ». Bravo, quelle audace ! Plus besoin de démontrer, de distinguer le délire de l’interrogation légitime, le mensonge de l’erreur, la manipulation de la simple défiance. On amalgame tout et on condamne en bloc. Et cette orientation ne tombe pas du ciel : Riss dirige aujourd’hui Charlie et en constitue le centre de gravité, Gérard Biard en est le rédacteur en chef et Jean-Loup Adénor, rédacteur en chef adjoint, préface précisément ce hors-série consacré aux « complotistes ». Ce sont donc bien quelques-uns des responsables éditoriaux actuels qui assument cette ligne. Qu’ils l’assument jusqu’au bout, mais qu’ils ne viennent pas nous vendre cela comme l’héritage intact de Cabu, Wolinski, Charb, Tignous ou Honoré. Charb combattait lui aussi les théories du complot, mais combattre une affirmation fausse en la démontant n’a rien à voir avec transformer une catégorie entière de contradicteurs en « nouveaux fascistes ». Le vieux Charlie était un formidable bordel de fortes têtes qui se contredisaient, se provoquaient et n’accordaient aucun brevet de bonne pensée. Après 2015, cinq géants ont été assassinés, d’autres sont partis, l’équipe a été profondément renouvelée et la rédaction est devenue bien plus structurée autour d’une ligne identifiable. Le résultat est là : ceux qui autrefois auraient ri des gardiens de la pensée correcte semblent désormais tentés d’en distribuer eux-mêmes les bons et les mauvais points. Ce n’est pas du courage, c’est de la paresse intellectuelle enveloppée dans le vieux papier cadeau de l’irrévérence. Un journal satirique digne de ce nom démonte les mensonges un par un et accepte que certaines questions dérangent. Il ne transforme pas le mot « complotiste » en muselière et « fasciste » en massue. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et Honoré étaient irremplaçables. On le savait déjà. Avec ce genre de torchon, on mesure à quel point.

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