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26 octobre 2026

François Asselineau
26/10/2026

L'UE RUINÉE, COCUE et HORS-JEU

Contraint par la réalité du terrain où les forces otano-ukrainiennes sont plus que jamais au bord de la débandade, et contraint par le lâchage de Trump, Zelensky consent enfin à ouvrir des négociations avec la Russie, dont il sait qu'elles se termineront pour l'essentiel aux conditions de Poutine.
Selon toute probabilité, l'Ukraine modifiera sa Constitution pour préciser qu'elle n'intégrera jamais l'OTAN et reconnaîtra la cession à la Russie de la Crimée et de l'ensemble du Donbass.
Moyennant quoi, une opération de maquillage de la réalité sera probablement lancée, afin de tenter de sauver un peu la face auprès des populations européennes. Un narratif ad hoc se contorsionnera pour chanter la résilience ukrainienne et présenter cela comme une victoire des soldats ukrainiens de langue russe.
Quels que soient ces habillages, l'UE apparaît pour ce qu'elle est :
• ruinée par les dizaines de milliards d'euros qu'elle a versés en pure perte au régime de Zelensky, et au détriment du bien-être des peuples de l'UE
• cocufiée par les États-Unis, à un point tel qu'il en devient comique
• chargée de payer l'achat du matériel militaire américain par le régime Zelensky
• contrainte de fermer les yeux sur les détournements de fonds massifs opérés par la mafia ukrainienne néo-nazie
• forcée à l'autodestruction de tous ses liens avec la Russie, et à l'acceptation des conséquences colossales que cela entraîne en matière industrielle et énergétique au détriment de l'Europe
• enfin, privée de tout mot à dire sur le plan de paix qui s'ébauche entre Trump et Poutine, et sur la reconstruction de l'Ukraine qui bénéficiera principalement à des fonds d'investissement et des entreprises américaines.

CONCLUSION
De mémoire d'historien, il est difficile de trouver un désastre stratégique plus complet que celui auquel nous ont conduits les européistes sur le drame ukrainien.
Au premier rang desquels Macron et tous les partisans français de Zelensky. C'est-à-dire la quasi-totalité des candidats à l'élection présidentielle...

17 septembre 2026

Georges Kuzmanovic
17/9/2026

Ursula von der Leyen, une fuite en avant impériale ?


Ursula von der Leyen a livré sa vision d’une Europe assiégée qui devrait, pour survivre, concentrer toujours plus de pouvoirs à Bruxelles, donc entre ses mains. Derrière le discours de la soi-disant puissance se dessine surtout une fuite en avant fédérale, atlantiste et post-démocratique.

L’Union européenne contre l’Europe et contre ses peuples

Le 16 septembre 2026, dans l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, Ursula von der Leyen a prononcé son sixième « discours sur l’état de l’Union ». Le lieu, le cérémonial et surtout l’intitulé ont leur importance. Car l’expression elle-même est une importation américaine. Le « State of the Union » est le discours par lequel le président des États-Unis s’adresse au Congrès pour rendre compte de l’état de la fédération. L’Union européenne a adopté cette pratique en 2010, alors même qu’elle ne figure dans aucun traité.

Ce mimétisme n’est pas anecdotique, il révèle un imaginaire politique qui n'est pas le nôtre. Une Union suppose un État ; un « état de l’Union » suppose presque naturellement quelqu’un qui parle en son nom. Ursula von der Leyen ne se comporte plus seulement comme la présidente d’une Commission chargée d’exercer les compétences que les États lui ont confiées, elle parle et agit de plus en plus comme la présidente politique d’une puissance fédérale en construction sans le consentement des peuples.

C’est sous cet angle qu'il faut analyser son discours. Il faut moins écouter chacune de ses annonces prises séparément que comprendre l’architecture qu’elles dessinent.

La doctrine de la « citadelle assiégée »

Le récit est désormais parfaitement construit. L’Europe serait entourée de périls. La Russie, bien qu'au bord permanent de l'effondrement, menace militairement les États membres de l'UE et mène une guerre hybride. La Chine menace économiquement et technologiquement. Les États-Unis sont devenus un partenaire moins prévisible. Le climat menace. Les réseaux sociaux menacent nos enfants et nos démocraties. Les migrations menacent nos frontières.

Partout le danger, et, miraculeusement, à chaque danger la même solution : davantage d’Europe, davantage de compétences communes, davantage de centralisation, davantage de décisions prises à Bruxelles. C’est la doctrine de la « citadelle assiégée ».

L’Union européenne ne parvenait déjà plus à justifier son approfondissement par la prospérité qu’elle promettait autrefois. Elle le justifiera désormais par la peur et par l’urgence. Et l’urgence possède cette merveilleuse propriété politique, elle permet toujours de présenter comme indispensable aujourd’hui ce que les peuples auraient peut-être refusé hier.

Un putsch à bas bruit ?

Ursula von der Leyen ne veut plus seulement administrer les compétences de l’Union, elle entend déplacer vers Bruxelles le centre de gravité de fonctions qui appartiennent au cœur même de la souveraineté des nations.

Avec Kaja Kallas, son alter ego fanatique, elle annonce ainsi une « nouvelle stratégie européenne de sécurité ». Elle propose un « protocole de sécurité d’urgence », sorte de pendant européen de l’article 4 de l’OTAN, qui permettrait de réunir les États membres afin de coordonner une réponse commune face à des menaces situées sous le seuil de l’agression militaire. Elle veut également créer un Conseil européen de sécurité réunissant les dirigeants européens mais également le Canada, la Norvège, l’Ukraine, le Royaume-Uni et potentiellement d’autres partenaires. Soit une sorte d'Union européenne encore plus élargie.

Défense, sécurité, politique étrangère, derrière les mots rassurants de coordination et d’efficacité se poursuit la même mécanique. Ce qui relevait hier de la coopération entre États devient progressivement politique de l’Union ; ce qui relevait de la diplomatie devient stratégie commune ; ce qui relevait des souverainetés nationales doit être arbitré toujours davantage à Bruxelles.

Ce n’est évidemment pas un putsch au sens juridique du terme, c’est plus subtil ; c'est silencieux, institutionnel, onctueux, accompli par prise de compétences successives, crise après crise, au nom chaque fois de l’urgence et de l’efficacité. Et tant pis pour la démocratie et la volonté des peuples.

Qui a demandé aux peuples européens s’ils souhaitaient cette transformation ?

Le Parlement européen travaille depuis plusieurs années à l’extension de la majorité qualifiée et à la réduction du champ de l’unanimité, y compris dans des domaines régaliens. Et la mécanique est toujours la même : ce que Bruxelles appelle avec agacement un « veto » est aussi le dernier moyen dont dispose un peuple, par l’intermédiaire de son gouvernement, pour refuser une décision qu’il estime contraire à ses intérêts fondamentaux.
Dans une nation, la majorité est légitime parce qu’il existe un peuple politique acceptant de décider ensemble et de se soumettre alternativement à cette majorité. Mais où est le peuple européen unique qui aurait souverainement accepté que vingt-six nations puissent imposer à la vingt-septième sa politique étrangère, énergétique ou demain militaire ?

L’Europe ne sera utile à la France que si elle redevient un instrument au service des nations et des peuples qui la composent. Et la France peut être utile à l’Europe en proposant des coopérations renforcées aux États qui partagent avec elle une même conception de l’indépendance, par la coopération industrielle, énergétique, militaire, scientifique, diplomatique. Il faut savoir faire ensemble lorsque nos intérêts convergent, mais rester souverains lorsqu’ils divergent.

C'était très exactement la logique de l'Union européenne que voulait bâtir le Général de Gaulle, une union de nations souveraines en dernier recours. C’est exactement l’inverse de la mécanique fédérale qui transforme progressivement la coopération en subordination.

L’échec appelle toujours davantage d’Europe

Le procédé est connu depuis trente ans.
L’élargissement rend la décision difficile ? Supprimons les vetos. La monnaie unique produit des divergences ? Créons davantage de gouvernance économique. La politique énergétique échoue ? Créons davantage de politique énergétique européenne. L’Union peine à parler d’une seule voix en diplomatie ? Transférons davantage de politique étrangère à Bruxelles.

Evidemment, jamais l’échec ne conduit à restituer une compétence aux nations. Par un prodige dialectique, il démontre toujours qu’on n’en avait pas transféré assez. On croirait voir se répéter les erreurs de l'URSS, si ça ne va pas, faisons plus encore de la même chose.

Car élargissement et approfondissement fonctionnent comme les deux mâchoires d’un même étau. Plus l’Union s’élargit, plus on explique qu’elle doit se centraliser pour continuer à fonctionner. Et plus elle se centralise, plus elle devient capable de nouveaux élargissements qui justifieront demain une nouvelle centralisation.

La souveraineté disparaît par petits morceaux, toujours au nom de l’efficacité.

De la Mer Noire à l'Alaska

Mais voilà maintenant que même les frontières de cette Union deviennent encore plus élastiques.
Non contente de poursuivre l’élargissement à l’Est, Ursula von der Leyen propose de faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne.

Le Canada est un pays ami. Là n’est évidemment pas la question. La question est de savoir ce qu’est encore l’Union européenne si un pays situé sur le continent américain peut en devenir membre associé. Von der Leyen propose d’aller bien au-delà du CETA conclu il y a une décennie, et de passer à une « alliance pour l’avenir » destinée à créer un « espace commun de prospérité et de sécurité économique ». Elle annonce une alliance technologique, une coopération sur l’énergie, les minerais critiques, les batteries, l’intelligence artificielle, le quantique, la cybersécurité et, surtout, l’intégration des bases industrielles de défense.

Un espace commun donc. Il faut mesurer la portée des mots.

On avait compris depuis longtemps que l’Europe de Bruxelles n’irait plus « de l’Atlantique à l’Oural », ce qui est pourtant son espace géographique et civilisationnel naturel. Nous découvrons maintenant qu’elle pourrait aller de l'Alaska à la Mer Noire. À ce compte-là, pourquoi pas l’Australie demain ?

La géographie devient secondaire. L’Union n’est plus conçue comme l’organisation politique d’un continent façonné par une histoire, une géographie et des civilisations communes. Elle devient progressivement une communauté idéologique occidentale aux frontières conceptuelles, définie par l’adhésion aux mêmes « valeurs » et au même système stratégique.
L’Union européenne devient autre chose que l’Europe.

Et, une nouvelle fois, une question démocratique élémentaire se pose : qui a donné mandat à la présidente de la Commission pour inventer cette nouvelle catégorie politique de « membre associé » ? Plusieurs eurodéputés de gauche comme de droite ont posé la question à Ursula von der Leyen, mais rien ne l'obligea à répondre, dès lors, elle a superbement ignoré ce petit détail.

Ce statut n’existe pas aujourd’hui dans les traités. Il faudrait donc déterminer ce qu’il signifie. Quels droits ? Quelles obligations ? Quels financements ? Quel accès aux programmes européens ? Quelle participation aux dispositifs industriels et militaires ? Quelle réciprocité ? Quel contrôle des États membres ?
Ce ne sont pas des détails techniques. Ce sont des questions de souveraineté.

Ces questions appellent des réponses, d’autant plus que la défense canadienne est profondément intégrée à la défense américaine.
Il faut rappeler à quel point le Canada est intégré au dispositif militaire des États-Unis. Depuis 1958, les deux pays disposent avec le NORAD d’un commandement militaire binational unique au monde, chargé de la surveillance et de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, ainsi que de l’alerte maritime. Il ne s’agit pas d’une simple coopération entre alliés, le NORAD exerce un contrôle opérationnel sur les forces de défense aérienne au Canada, s’appuie sur des réseaux communs de radars, de satellites, de centres de commandement et de chasseurs, et son commandement est structurellement partagé – traditionnellement un général américain à sa tête et un lieutenant-général canadien comme adjoint.
Environ 320 militaires canadiens servent actuellement sous commandement binational aux États-Unis, tandis qu’Ottawa engage 38,6 milliards de dollars canadiens sur vingt ans dans la modernisation du NORAD. Les deux armées travaillent désormais à une intégration toujours plus poussée de leurs systèmes de commandement et de contrôle, jusque dans le cloud, l’intelligence artificielle et la défense antimissile. Le Canada est donc, en matière de défense continentale, profondément imbriqué dans l’architecture stratégique américaine.
Suivant cette logique, l’industrie de défense canadienne est profondément intégrée au complexe industriel nord-américain tandis que le Canada renforce simultanément ses partenariats militaires européens.
Dès lors, prétendre l’intégrer à son tour à une architecture européenne de sécurité et de défense pose une question majeure : construit-on réellement une autonomie stratégique européenne, ou étend-on progressivement à l’Europe l’espace stratégique nord-américain ?

La souveraineté selon Ursula : acheter américain

Car il existe une épreuve autrement plus cruelle pour cette rhétorique de soi-disant « puissance européenne » qui n'est qu'une chimère, à savoir, les faits.

Le 27 juillet 2025, à Turnberry, Ursula von der Leyen concluait avec Donald Trump l’accord commercial destiné à éviter une guerre commerciale transatlantique. Sous couvert « d'accord », il s'agissait en fait d'une capitulation d'États vassaux, l'Union européenne, concédant à payer un tribut à l'État suzerain, les États-Unis.

Les États-Unis conservaient un tarif plafond de 15 % sur une grande partie des produits européens tandis que l’Union s’engageait à supprimer ses droits de douane sur les produits industriels américains.
L’Europe annonçait aussi son intention d’acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine jusqu’en 2028, au moins 40 milliards de dollars de puces américaines destinées à l’intelligence artificielle et de favoriser 600 milliards de dollars d’investissements supplémentaires d’entreprises européennes aux États-Unis... sans oublier l’augmentation annoncée des achats d’équipements militaires américains. C'est pour le moins une drôle de conception de la souveraineté.

Nos infrastructures vieillissent, nos industries ferment, nos services publics sont à la peine, nos besoins d’investissement se comptent en centaines de milliards, mais Bruxelles célèbre la perspective de voir partir vers les États-Unis des centaines de milliards de capitaux européens.
Nous devons acheter leur énergie, leurs semi-conducteurs, leurs armes et investir chez eux. Puis Ursula von der Leyen vient expliquer aux Européens qu’ils doivent consentir de nouveaux sacrifices afin de financer leur autonomie stratégique. Il fallait oser.

L’Europe d’Ursula von der Leyen prétend ainsi simultanément s’émanciper de l’Amérique et intégrer toujours davantage son économie, son énergie et sa défense à l’espace nord-américain. Ursula von der Leyen est un prestidigitateur. Ce n’est pas de l’autonomie stratégique, c’est une redéfinition de la soumission.

Le discours de la puissance prononcé sur les ruines de la puissance

Le passage le plus accablant du discours est peut-être celui consacré à l’économie. Car Ursula von der Leyen y reconnaît elle-même une partie du désastre. « L’Europe ne pourra pas rester une puissance industrielle si les prix de l’énergie y sont structurellement trop élevés »... c'est bien de s'en rendre compte, alors pourquoi continuer les politiques qui nous plombent ?

Elle constate également l'ampleur du déficit commercial avec la Chine et la dépendance européenne envers Pékin pour nombre de matières premières critiques. Ce ne sont plus les souverainistes qui le disent, c’est la présidente de la Commission.

Mais qui a organisé pendant des décennies la concurrence interne, multiplié les normes, laissé se développer les dépendances industrielles et fait du libre-échange une religion ? Qui a construit un marché avant de construire une puissance productive ? Qui a accepté que la compétitivité industrielle européenne soit sacrifiée au nom de choix énergétiques et commerciaux dont nous découvrons maintenant le prix et pour le plus grand profit de quelques oligarques européens ?

Toujours les mêmes institutions.

Et voilà maintenant que ceux qui ont accompagné ce déclassement se présentent comme ceux qui pourraient nous en sauver. Ce serait une farce qi les conséquences n'étaient pas aussi tragiques pour les peuples. Bruxelles participe à créer une dépendance, constate la dépendance, puis réclame davantage de pouvoirs pour combattre la dépendance. Le crime est parfait.

Toujours plus de pouvoir, mais quelle responsabilité ?

Cette prétention croissante à exercer le pouvoir pose nécessairement la question de son contrôle et le problème de la corruption à Bruxelles qui semble exploser.

L’affaire des SMS échangés entre Ursula von der Leyen et Albert Bourla, PDG de Pfizer, ne peut plus être balayée comme une polémique complotiste.
Le 14 mai 2025, le Tribunal de l’Union européenne a annulé la décision par laquelle la Commission refusait au New York Times l’accès à ces messages. Les juges ont notamment considéré que la Commission n’avait pas fourni d’explication plausible permettant de comprendre pourquoi elle ne disposait pas de ces documents.
Cela n’établit évidemment pas une corruption personnelle d’Ursula von der Leyen. Mais cela établit un grave problème de transparence dans une affaire concernant des échanges directs entre la présidente de la Commission et le dirigeant d’un groupe pharmaceutique au moment où se négociaient des contrats de vaccins d’une ampleur historique.

Voilà donc une institution qui veut réglementer l’information, combattre les ingérences, protéger la démocratie, organiser notre défense, conduire notre politique industrielle et énergétique, lever de nouvelles « ressources propres » et intervenir toujours davantage dans nos vies, mais qui a dû être rappelée à l’ordre par son propre Tribunal sur une question élémentaire de transparence et qui refuse toujours de montrer ces sms. Le contraste est vertigineux.

Plus la Commission demande de pouvoirs, plus la question de sa responsabilité démocratique devient incontournable. Car Ursula von der Leyen n’est pas le chef d’un État européen élu par un peuple européen. Elle préside la Commission européenne, organe administratif de l'Union européenne, amis Ursula le voit autrement, c'est le cœur de son petit empire européen.

Les peuples ? Voilà le problème

Von der Leyen explique, de manière mielleuse, que les institutions européennes reposent sur « la quête bien intentionnée de consensus et de compromis », avant de demander si elles sont encore « adaptées à leur objectif ». La phrase paraît technocratique. Elle est profondément politique.

Dans une construction composée de nations souveraines, le consensus n’est pas une imperfection administrative, il constitue précisément la garantie qu’une décision existentielle ne pourra pas être imposée à un peuple contre sa volonté.
Tout bascule lorsque la souveraineté nationale cesse d’être considérée comme le fondement de la démocratie pour devenir un obstacle à l’efficacité du système.

Le gouvernement qui refuse une décision devient alors un « bloqueur ». Le peuple qui vote mal devient un problème de « valeurs ». L’opinion qui conteste les orientations stratégiques peut être soupçonnée d’être manipulée. Le désaccord politique devient progressivement un problème de désinformation, d’ingérence ou de respect de « l’État de droit ». Les mécanismes anti-démocratiques sont connus, la Commission et ses valets dans chaque État membre les utilise ad nauseam.

Et l’on finit par prétendre protéger la démocratie contre les décisions démocratiques des citoyens. C’est le piège d’une démocratie définie non plus d’abord par une procédure – la souveraineté du peuple – mais par l’adhésion préalable à un ensemble d’orientations déclarées conformes aux « valeurs européennes ».

Voilà comment une construction fondée initialement sur la coopération entre démocraties peut progressivement devenir post-démocratique.

On peut défendre l’Union européenne, on peut souhaiter davantage d’intégration et on peut même vouloir une fédération européenne – ce n'est pas mon cas –, mais alors il faut avoir le courage politique, au nom de ces valeurs que la Commission prétend défendre, de le dire et le courage démocratique de demander aux peuples s’ils veulent transférer à cette fédération leur politique étrangère, leur défense, leur fiscalité et les derniers attributs de leur souveraineté.
C'est-à-dire proposer des référendums clairs.

L’Union européenne contre l’Europe

Le projet européen promettait autrefois la prospérité par le marché et la paix par l’interdépendance. Ce récit s’effondre sous le poids du réel.
Alors un autre apparaît, la protection contre un ennemi fantasmé par la puissance dont on a du mal à appréhender les contours réels.

Aux promesses de prospérité succèdent désormais la sécurité, les frontières, l’armement, les sanctions, les menaces hybrides, la désinformation et l’urgence permanente... et demain la guerre.
Et chaque urgence, en particulier la guerre, appelle un pouvoir supplémentaire aux mains de la Commission. C'est ce que dit principalement Ursula von der Leyen dans ce discours du 16 septembre 2026.

L’Union européenne n’est plus seulement une immense machine économique et normative. Elle aspire désormais à devenir une puissance politique disposant progressivement de sa diplomatie, de sa politique de défense, de ses ressources propres, de sa politique industrielle, de ses instruments de contrôle et de son propre récit stratégique, autrement dit un État qui ne dit pas encore son nom.

Or l’Europe n’a pas besoin d'un nouvel empire bureaucratique pour exister dans le monde. Elle a besoin de nations capables de coopérer librement parce qu'elles sont souveraines, de nouer des alliances parce qu'elles les choisissent, de protéger leurs industries parce qu'elles en ont la volonté politique et de retrouver leur indépendance parce qu'elles refusent la vassalité.

La France, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, dotée d’une armée, d’une diplomatie mondiale et d’une histoire singulière, devrait être à l’avant-garde de cette autre conception de l’Europe. Une Europe européenne. Une Europe des nations libres. Une Europe capable de travailler avec Washington sans lui être subordonnée, avec Pékin sans lui être dépendante, avec Moscou lorsque les circonstances le permettront sans considérer toute diplomatie comme une trahison. Une Europe capable, surtout, de respecter ses propres peuples.

Ursula von der Leyen termine son discours en rappelant que l’Europe fut bâtie comme « un destin de paix et de prospérité, de démocratie et de liberté ». C’est précisément au nom de ces mots qu’il faut juger ce qu’elle propose, et c'est ni la prospérité, ni la démocratie, ni la liberté. La Présidente de la Commission européenne a, ce 16 septembre 2026, parachevé son art du discours orwellien.

Face à ce coup d'État institutionnel, nous devons marteler qu'une Europe indépendante ne peut pas être une Europe stratégiquement alignée, énergétiquement dépendante et industriellement déclassée.
Une Europe démocratique ne peut pas considérer la souveraineté de ses peuples comme un dysfonctionnement institutionnel.
Une Europe des nations ne peut pas devenir subrepticement une fédération sans que les nations aient expressément choisi de la constituer.

Et une institution qui réclame toujours davantage de pouvoir devrait commencer par accepter toujours davantage de contrôle. Le discours sur « l’état de l’Union » voulait mettre en scène une puissance qui se lève, il révèle surtout une construction qui, confrontée aux conséquences de ses propres contradictions, n’imagine qu’une seule réponse, celle de la fuite en avant.

Jusqu'à quand accepterons-nous l'affaiblissement de la France ?

11 juillet 2026

H16
10/7/2026

Messages espionnés, factures tracées, conducteurs filmés : 2026, l’année où l’UE a soudé la cage

Hier, le Parlement européen a donc rétabli la lecture automatisée de vos messages privés, sans vergogne.

La méthode employée mérite le détour, en vous rappelant que le D dans Union Européenne vaut pour « Démocratie » : même si une majorité des députés présents a voté contre (314 contre, 276 pour), le texte est passé.


Oui, vous avez bien lu et cela résume bien l’état de fébrilité d’une Union européenne qui ne cherche même plus à dissimuler son projet de fond : pister, tracer et contrôler chacun de ses citoyens, du berceau au cercueil, de la place publique à sa chambre à coucher.

En 2021, l’Union adopte une dérogation temporaire à la directive ePrivacy (mieux connue sous le sobriquet « ChatControl 1.0 », qui autorise les grandes plateformes américaines (Meta, Google, Microsoft et consorts) à scanner les messages privés, sans mandat ni soupçon, pour (prétendument) y détecter de la pédocriminalité.


Cependant, en mars 2026, ô surprise, le Parlement refuse de prolonger le dispositif, à l’issue de scrutins dont l’un s’est joué à une voix près, avec expiration de la dérogation en avril. Les GAFAM se frottent les mains (ils vont pouvoir recommencer à scanner sans se gêner) et Bruxelles s’empresse alors non pas de les rappeler à l’ordre, mais de leur refabriquer une couverture juridique sur mesure.

Avec la finesse d’un bulldozer, le 2 juillet, le Conseil adopte par procédure écrite un texte quasi identique à celui rejeté trois mois plus tôt, simplement recalé jusqu’en avril 2028, en le présentant comme une position du Conseil en première lecture.

Le dossier revient donc au Parlement en seconde lecture, où les règles s’inversent : là où, en mars, une majorité simple suffisait à rejeter, en juillet, il faut une majorité absolue de 361 voix sur 720 pour le faire, et les absents comptent mécaniquement pour le texte. Et histoire de sécuriser le vote, le PPE de Manfred Weber dégaine une procédure d’urgence casant le scrutin le 9 juillet, dernière plénière avant les vacances, période bénie d’absentéisme parlementaire.

La négociatrice du dossier, l’eurodéputée Markéta Gregorová, a bien dénoncé en séance une violation du règlement intérieur du Parlement lui-même (la procédure d’urgence étant prévue pour des premières lectures et certainement pas pour ressusciter un texte déjà enterré), personne d’autre que les opposant – minoritaires au bon moment – n’a bronché et l’affaire a donc été pliée très vite.

Comme ailleurs, France en tête, quand le Parlement vote mal, on le fait revoter vite, en changeant les règles, et hop ! Le tout, bien sûr, pour sauver les enfants. Bah oui, forcément.


Peu importe qu’en réalité, le dispositif soit une mauvaise blague : selon les chiffres de la Commission cités par l’ancien eurodéputé Patrick Breyer, le scan de masse des messageries ne représentait que 36% des signalements en 2024, la police criminelle allemande estime que près de la moitié des alertes ne sont pénalement pas pertinentes, et 40% des enquêtes déclenchées visent… des mineurs eux-mêmes, coupables de s’envoyer des messages coquins entre adolescents.

Au demeurant, nul besoin de statistiques fines pour comprendre l’évidence : le crime ne représente qu’une fraction infinitésimale des milliards de messages échangés chaque jour, et lire l’intégralité du courrier de 450 millions d’Européens pour y pêcher cette fraction est aussi proportionné que raser un quartier pour retrouver un voleur de vélo. Quant à la pente, elle est si glissante qu’on y a déjà installé les remonte-pentes : une infrastructure de lecture généralisée créée pour les pédocriminels servira demain, au choix, pour le terrorisme puis la « haine » en ligne, puis la désinformation et rapidement toute opinion vaguement inconvenante.

De surcroît, ceci n’est que le début : ChatControl 2.0 (le règlement CSAR) mijote toujours en trilogue pour rendre la détection obligatoire par ordres administratifs, y compris sur les messageries chiffrées, ce qui impose mécaniquement le scan côté client, directement sur votre téléphone, avant tout chiffrement. Autrement dit, on va droit vers la fin pure et simple du chiffrement de bout en bout, transformé en décor de théâtre.

Le service juridique du Conseil lui-même a conclu en juin que même le scan « volontaire » constitue une fouille généralisée incompatible avec la Charte des droits fondamentaux ; les négociations reprennent pourtant fin septembre sous présidence irlandaise, car à Bruxelles, un avis juridique gênant est un détail au même titre qu’un vote perdu.

Rassurez-vous, ce n’est pas tout !


Pendant que vous aviez les yeux rivés sur ce feuilleton, les autres barreaux de la cage ont été soudés en silence.

Ainsi, avec l’identité numérique européenne, chaque État membre devra fournir son portefeuille EUDI d’ici décembre 2026, que banques, télécoms et grandes plateformes devront accepter dès 2027, avec un objectif affiché de 80% des citoyens équipés en 2030, l’outil idéal pour la vérification d’âge que ChatControl 2.0 prévoit justement d’imposer. Comme c’est commode.


N’oublions pas la directive DAC8, en vigueur depuis le 1er janvier, qui complète MiCA en obligeant toute plateforme crypto de la planète servant des Européens à livrer au fisc votre identité, vos soldes et vos transactions.


Ajoutons la facturation électronique Peppol/ViDA, obligatoire en France au 1er septembre : dix millions d’entreprises dont chaque facture, chaque paiement, chaque relation commerciale transitera par des plateformes agréées reliées au concentrateur de Bercy.


Au passage, évoquons le règlement GSR2, dont la phase finale est entrée en vigueur le 7 juillet et qui impose à toute voiture neuve une boîte noire, un mouchard de vitesse et une caméra scrutant votre regard au volant, en attendant que les promesses d’anonymisation connaissent le sort habituel des promesses (sans parler d’un hacking de toutes ces données qui n’arrivera jamais, promis juré).


Bien sûr, ce serait dommage d’oublier l’euro numérique, déjà évoqué dans ces colonnes, qui parachèvera l’édifice côté paiements.


Et pour la touche comique, rappelons la récente mise en place du contrôle biométrique EES aux frontières, généralisé en avril, qui tourne au chaos avec des files de cinq heures dans les aéroports, au point que compagnies et aéroports supplient Bruxelles de suspendre le machin foutraque : on fiche donc consciencieusement empreintes et visages des touristes venus dépenser leurs devises, pendant que l’immigration illégale, elle, continue d’entrer sans selfie ni empreintes. Ajoutez le règlement e-Evidence qui permet à un juge de n’importe quel État membre de réclamer directement vos données à n’importe quel fournisseur, et le tableau est complet.

Chaque texte, pris isolément, présente une vertu de façade : les enfants, la fraude, la sécurité routière, les frontières, la lutte contre les vilains, les méchants et les affreux, etc. Sauver les enfants, les conducteurs et les innocents constitue décidément l’excuse universelle pour faire avaler des textes toujours plus liberticides, et plus le prétexte est larmoyant, plus le texte est ignoble.

L’assemblage de ces textes dessine pourtant autre chose : vos conversations lues, votre identité vérifiée, vos flux d’argent tracés, vos affaires radiographiées, votre conduite filmée, vos déplacements fichés, petit à petit, plus aucun recoin de votre existence n’échappe à Big Brother, ou plus exactement à un législateur européen devenu fou.

Enfin, difficile de passer à côté du calendrier frénétique de ces mesures : DAC8 en janvier, EES en avril, GSR2 et ChatControl en juillet, facturation électronique en septembre, portefeuille d’identité en décembre, cela nous fait six verrous en une seule année civile et une pelletée d’autres à venir en 2027. Voilà qui trahit une urgence acharnée à boucler la cage pendant qu’il en est encore temps.

On se demande bien ce que nos décideurs anticipent pour être si pressés. Cela ne peut pas être bon.


https://h16free.com/2026/07/10/84720-messages-espionnes-factures-tracees-conducteurs-filmes-2026-lannee-ou-lue-a-soude-la-cage

9 juillet 2026

Gastel Etzwane
9/7/1026

Big Brother au volant, dans vos messages et sur vos écrans : l’UE installe la surveillance sans que personne n’ait voté


Dans l’Union européenne, une série de mesures récentes ou en cours d’application dessine progressivement un maillage de contrôle sur les citoyens. Caméras qui scrutent le visage des conducteurs, projets de scan des conversations privées, vérification d’âge par selfie et pièce d’identité… À chaque fois, le discours officiel met en avant un noble objectif : la sécurité routière, la protection des enfants, la lutte contre les contenus illicites. Mais le résultat concret est toujours le même : plus de surveillance, plus de contrôle, moins de liberté individuelle.
Depuis le 7 juillet 2026, tous les nouveaux véhicules immatriculés dans l’UE doivent être équipés d’un système de détection de distraction du conducteur. Des caméras infrarouges, souvent placées près du volant, analysent en temps réel le regard, la position de la tête et les expressions faciales. Le prétexte est indiscutable : la distraction est responsable d’une part importante des accidents. Pourtant, le résultat est une caméra permanente pointée sur le visage du conducteur, dans l’espace privé de sa propre voiture. Même si les règles actuelles interdisent le stockage ou la transmission des données, la présence physique de cet œil électronique marque une étape supplémentaire dans la normalisation de la surveillance embarquée.
Parallèlement, le projet controversé surnommé « Chat Control » (ou règlement contre les abus sexuels sur enfants) revient sur le devant de la scène. Il vise à obliger les plateformes à détecter les contenus illicites dans les communications privées, y compris potentiellement les messages chiffrés via des techniques d’analyse côté client. Le prétexte est la protection des mineurs contre la pédopornographie. Le risque pointé par de nombreuses voix critiques : une surveillance généralisée des conversations privées de millions de citoyens innocents, avec les erreurs inévitables des algorithmes et la fragilisation du chiffrement de bout en bout.
Enfin, l’UE développe une solution harmonisée de vérification d’âge en ligne. L’outil, souvent présenté comme un « mini-portefeuille » numérique, repose sur un selfie associé à une pièce d’identité pour générer une attestation d’âge sans révéler d’autres données personnelles. Le but affiché est de mieux protéger les enfants sur les plateformes et de permettre un accès contrôlé aux contenus réservés aux adultes. Le résultat pratique : pour accéder à certains services ou contenus, les citoyens devront de plus en plus prouver leur identité de manière biométrique, renforçant la traçabilité des comportements en ligne.
À chaque étape, le même schéma se répète : un prétexte vertueux, une technologie intrusive, et une restriction progressive de la sphère privée. La liberté de circuler sans être filmé dans son habitacle, la liberté d’échanger des messages sans craindre un scan automatisé, la liberté de naviguer sur Internet sans devoir s’identifier systématiquement… toutes ces libertés reculent au nom de la sécurité.
Et bien sûr, personne n’a jamais voté pour ça. Dans cette Union européenne qui se prétend démocratique, les citoyens n’élisent ni le président de la Commission, ni les commissaires qui imposent ces orientations technocratiques. Ces postes sont négociés en coulisses par les gouvernements et validés par un Parlement européen qui sert d’alibi démocratique vide de sens.
Pendant que les bureaucrates de Bruxelles et leurs alliés technocratiques déploient caméras faciales dans les voitures, scans automatisés des conversations privées et vérifications biométriques obligatoires, le peuple est réduit au rôle de spectateur impuissant. Le prétexte de la sécurité ou de la protection des enfants masque mal l’emprise croissante d’un pouvoir technocratique qui grignote méthodiquement les libertés individuelles sans jamais consulter réellement les citoyens. Jusqu’où ira cette machine ? Certainement plus loin, tant qu’aucune force ne viendra la stopper.

26 mai 2026

CharbActu
25/5/2026

MERCOSUR : encore un énorme scandale

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21 mai 2026

Natalia Routkevitch
20/5/2026

L’Europe au bord de l’escalade

Dans un contexte inquiétant où chaque jour, chaque décision et chaque déclaration semblent rapprocher le continent européen d’une guerre majeure, George Beebe, directeur de la stratégie au Quincy Institute et ancien responsable de l’analyse Russie à la CIA, décrit, dans une conversation avec Glenn Diesen, un scénario d’escalade progressive du conflit. Il s’interroge sur une éventuelle implication américaine en cas d’affrontement majeur, exprime sa perplexité face à l’attitude des Européens – qu’il qualifie de forme d’égarement collectif – et rappelle les intérêts stratégiques de long terme des États-Unis vis-à-vis de la Russie et de l’Europe.

G.B. Je pense que la première réponse russe à la multiplication des attaques ukrainiennes sur le territoire russe serait une intensification massive des frappes contre l’Ukraine. Moscou chercherait d’abord à reprendre le contrôle total du Donbass par des moyens beaucoup plus destructeurs, notamment via une utilisation accrue de la puissance aérienne contre les villes fortifiées ukrainiennes de cette région contestée. Une fois cet objectif atteint, la Russie pourrait soit poursuivre son avancée vers les autres régions annexées qu’elle ne contrôle pas totalement, soit imposer un cessez-le-feu de facto afin d’empêcher toute reconstruction de l’Ukraine sans concessions politiques de Kiev.
L’extension du conflit à un affrontement direct entre la Russie et l’Europe dépendrait ensuite de la réaction européenne. Si les Européens intensifiaient les frappes en profondeur contre le territoire russe via l’Ukraine, Moscou pourrait répondre par des bombardements massifs sur Kiev et d’autres grandes villes ukrainiennes (ce qu’elle n’a pas encore fait gardant la fenêtre ouverte aux négociations), puis éventuellement viser des chaînes d’approvisionnement ou des installations situées sur le territoire de l’OTAN.
Un tel scénario provoquerait une crise majeure au sein de l’Alliance atlantique et poserait à Washington une question fondamentale : les États-Unis sont-ils prêts à entrer dans une confrontation militaire directe avec la Russie ? Dans le contexte actuel, l’administration Trump pourrait hésiter à s’engager dans un tel conflit, d’autant qu’à Washington domine l’idée que les Européens ne font rien pour la paix et privilégient l’escalade plutôt que la recherche d’un compromis avec Moscou.

G.D. En Europe, le discours dominant consiste désormais à réclamer un durcissement constant de la pression contre la Russie. Cette logique me paraît à la fois irrationnelle et dangereuse, car elle repose sur l’idée que Moscou ne répondra pas symétriquement à l’escalade. Or, lorsqu’on entend aujourd’hui certains responsables européens évoquer ouvertement la production massive de missiles longue portée destinés à frapper le territoire russe, on peut se demander s’ils mesurent réellement l’état d’esprit actuel du pouvoir russe.
J’ai souvent le sentiment que cette dynamique revient, au fond, à faire entrer la guerre en Europe. Pourtant, toute mise en garde contre cette escalade est immédiatement perçue comme suspecte, comme « pro-russe ». Cette vision binaire semble avoir remplacé toute culture de la prudence. C’est d’autant plus frappant que, historiquement, les Européens apparaissaient souvent plus réservés que les États-Unis sur ces questions. En 2008, lorsque George W. Bush poussait pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, plusieurs capitales européennes jugeaient déjà cette perspective excessivement risquée. Aujourd’hui, ce sont souvent ces mêmes Européens qui tiennent les positions les plus radicales. Comment expliquer un tel basculement ?

G.B. Je pense qu’il existe désormais en Europe un véritable problème d’état d’esprit, presque une forme d’hypnose collective : beaucoup semblent convaincus que la seule manière de gérer la Russie consiste à accroître sans cesse la pression et la dissuasion. L’idée même d’un dialogue diplomatique visant à réduire les risques de conflit est devenue presque taboue. Or je crois que c’est précisément ce qui rend la situation dangereuse.
Bien sûr, la dissuasion est nécessaire. Mais elle ne peut pas constituer l’unique réponse. Si l’on aborde cette crise uniquement sous l’angle du rapport de force, on alimente mécaniquement une spirale d’escalade qui peut finir par devenir incontrôlable. Il faudrait au contraire combiner fermeté et diplomatie, garder la tête froide et conserver assez de confiance pour dialoguer avec Moscou sans considérer ce simple dialogue comme une menace pour l’Europe elle-même.
Or aujourd’hui, je vois surtout beaucoup de peur en Europe : la peur que le simple fait de parler avec les Russes soit déjà perçu comme une faiblesse ou une forme de déstabilisation intérieure. Et c’est précisément cet état d’esprit qui me paraît dangereux.

G.D. Cet état d’esprit n’est-il pas devenu le principal ciment du consensus européen ? Il est extrêmement difficile pour 27 États aux intérêts et aux cultures stratégiques différentes de s’accorder sur une politique étrangère commune. L’unité s’est ainsi construite autour d’un récit moral simple : celui d’un affrontement entre le bien et le mal. La Russie a été présentée comme une menace absolue, rendant toute dissidence moralement suspecte et tout débat sur les préoccupations sécuritaires russes presque illégitime.
Cela rappelle les analyses de Walter Lippmann : pour mobiliser les opinions publiques en temps de guerre, les États tendent à transformer les conflits en luttes morales absolues. Mais lorsque vient le moment de négocier la paix, cette logique devient un piège, car on ne peut plus faire de compromis avec un adversaire présenté comme le mal incarné.
Depuis le début du conflit, le récit occidental repose largement sur l’idée d’une « invasion non provoquée ». Dans ce cadre, toute concession à Moscou apparaît comme une capitulation morale. La diplomatie elle-même devient suspecte. Dans le même temps, des figures particulièrement radicales, comme Kaja Kallas, ont été mises en avant au sein des institutions européennes, compliquant encore davantage tout retour à une logique diplomatique plus pragmatique.

G.B. Je pense que le problème dépasse la difficulté de préserver l’unité européenne. Historiquement, ce sont toujours les grands États – la France, l’Allemagne, l’Italie – qui ont fixé les grandes orientations stratégiques du continent. Ils n’ont jamais laissé les décisions fondamentales en matière de politique étrangère être dictées par les États les plus petits ou les plus radicaux. Or aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est précisément l’absence d’initiative des grandes puissances européennes elles-mêmes.
Si l’on regarde Paris ou Berlin, on ne voit pas réellement de volonté de rouvrir un dialogue structuré avec Moscou. Oui, on commence timidement à entendre quelques discussions sur la nécessité de reparler aux Russes. Mais cela reste extrêmement limité et sans véritable dynamique politique derrière. Or, si un changement de cap devait se produire, il ne viendrait probablement ni des pays baltes ni de la Pologne. Il viendrait nécessairement des grands centres de gravité européens. Pour l’instant, cet élan n’existe pas vraiment.
Et c’est cela qui rend la situation particulièrement inquiétante : l’Europe semble prisonnière de son propre récit moral. Elle a construit son unité autour d’une logique de confrontation totale, mais cette logique complique désormais toute tentative de désescalade ou de compromis diplomatique.

G.D. Je pense aussi que le cas du Royaume-Uni est révélateur. Les Britanniques ne font plus partie de l’Union européenne et ne sont donc pas soumis à cette logique de consensus propre à la politique étrangère européenne. Pourtant, on ne les voit absolument pas chercher à renouer le dialogue avec Moscou, bien au contraire. À mes yeux, ils comptent parmi les plus fermement opposés à toute reprise de contact diplomatique avec la Russie.

G.B. Cela me fait penser que le problème relève davantage d’un état d’esprit général que des mécanismes institutionnels de l’Union européenne. J’ai parfois aussi l’impression que Londres cherche, depuis le Brexit, à se redéfinir un rôle stratégique en Europe à travers une posture très offensive face à la Russie, presque comme une tentative de renouer avec une forme d’imaginaire churchillien. Et je pense que cela risque encore d’aggraver les tensions.

G.D. Quel est l’intérêt américain dans cette situation ? Faut-il chercher à mettre fin à la guerre en Ukraine pour permettre aux États-Unis de se concentrer davantage sur l’Asie et l’Indo-Pacifique, ou au contraire laisser davantage les Européens gérer le conflit, tout en réduisant l’implication américaine ?

G.B. Je suis convaincu qu’il est dans l’intérêt des États-Unis de parvenir à un compromis pour mettre fin à cette guerre. Si Washington se désengage en laissant essentiellement les Européens gérer le conflit, le risque d’une confrontation beaucoup plus destructrice entre l’Europe et la Russie augmentera fortement. Et cela ne servirait pas les intérêts américains. Même sans escalade majeure, un conflit prolongé pousse mécaniquement la Russie à se rapprocher encore davantage de la Chine, ce qui compliquerait considérablement la position stratégique des États-Unis.
À mes yeux, les États-Unis ont intérêt à voir émerger une Russie plus autonome, capable d’entretenir des relations à la fois avec la Chine, l’Europe et l’Occident, plutôt qu’un bloc russo-chinois durablement soudé contre Washington. Par ailleurs, une Europe fragilisée par un conflit permanent détourne les États-Unis de priorités plus importantes, notamment l’Indo-Pacifique. Or, les ressources stratégiques, mais aussi l’attention politique américaine, restent limitées.
Je pense aussi que la relation transatlantique doit évoluer. L’avenir de l’OTAN devrait davantage reposer sur la coopération technologique de pointe – semi-conducteurs, intelligence artificielle, espace, informatique quantique, chaînes d’approvisionnement ou minéraux critiques. Une coopération étroite entre les États-Unis et l’Europe pourrait réduire certains avantages stratégiques de la Chine tout en relançant la croissance européenne. Mais cela devient beaucoup plus difficile dans un climat de conflit permanent.

G.D. Il serait d’ailleurs souhaitable que la relation entre l’Europe et les États-Unis soit repensée de manière plus équilibrée. Aujourd’hui, elle semble souvent fonctionner sur une logique du tout ou rien : soit une dépendance totale envers Washington, soit un antiaméricanisme radical. Or le monde devient multipolaire, et il faudrait adapter ce partenariat à cette nouvelle réalité.
Je reste cependant assez pessimiste. On voit réapparaître en Europe des récits affirmant que l’Ukraine serait de nouveau en train de gagner, que la Russie serait affaiblie au point de manquer d’armes lourdes ou encore que Vladimir Poutine serait gravement malade. Ce type de narration semble surtout destiné à maintenir le soutien à la guerre.

G.B. Le danger, c’est qu’à force, certains finissent par croire à leur propre propagande. Or ce genre d’illusion peut avoir des conséquences très lourdes.

20 mai 2026

Gastel Etzwane
19/5/2026

Alice Weidel (co-présidente de l’AfD) : La conduite de la guerre par l’Ukraine représente un risque sécuritaire majeur pour l’Allemagne.

« On ne peut pas continuer à enfoncer un tisonnier brûlant dans l’œil du grand ours, comme avec des frappes de drones en profondeur sur le territoire russe, et s’attendre à ce qu’il ne se passe rien », a déclaré Alice Weidel.
Le « grand ours » finira par riposter. Ce n’est plus une question de si, mais de quand. Le cauchemar Oreshnik arrive. Réveillez-vous, bon sang, Allemagne ! »
En Allemagne, la droite nationaliste (incarnée notamment par l’AfD) fait preuve d’un peu plus de courage et de lucidité que son équivalent français. Ce dernier suit en effet une ligne parfaitement alignée sur celle de l’extrême centre macroniste et, plus largement, sur l’ensemble de la classe politique française : totalement conforme aux positions de l’Union européenne et de l’OTAN.

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Gastel Etzwane
19/5/2026

L’Union européenne, un désastre budgétaire et politique qui s’aggrave

L’Union européenne est décidément incapable de parler d’une seule voix, même sur ses propres affaires intérieures. Selon un article du Spectator, les 27 États membres se disputent en permanence : quand ils ne s’affrontent pas sur la réponse à donner aux crises internationales, ils se déchirent sur le prochain budget pluriannuel de l’Union, un enjeu colossal de 2 000 milliards d’euros.
Le Parlement européen pousse pour une augmentation massive de 200 milliards d’euros entre 2028 et 2034. Mais les pays du Nord, emmenés par l’Allemagne et les Pays-Bas, refusent net. Réputés pour leur frugalité, ils en ont assez de financer ce qu’ils considèrent comme le gaspillage chronique des pays du Sud. Les négociations s’annoncent « laides et interminables », comme l’a reconnu Euronews elle-même la semaine dernière.

La France en situation de plus en plus inquiétante

Parmi les mauvais élèves, la France occupe une place de choix. Selon les prévisions les plus récentes, sa dette publique atteint déjà 118 % du PIB. Elle risque de rattraper rapidement la Grèce (137 %) et l’Italie, dont la dette devrait culminer à 138,6 % d’ici la fin de l’année.
Pire encore : la semaine dernière, le chômage français a franchi la barre des 8 % pour la première fois depuis 2021. Un signal inquiétant qui montre que la deuxième économie de la zone euro s’enfonce lentement mais sûrement, alors même que Bruxelles continue de réclamer toujours plus d’argent aux contribuables européens.
Cette situation illustre parfaitement l’impasse structurelle de l’Union : une machine bureaucratique coûteuse, incapable de réformer ses dépenses, où les pays les plus responsables sont sommés de payer pour les errements des autres. Entre divisions budgétaires, dettes explosives et absence de vision commune, l’UE ressemble de plus en plus à un club qui court à la catastrophe en s’engueulant sur la note à régler.
Pendant ce temps, les citoyens européens, et particulièrement les Français, commencent à en payer le prix fort : inflation persistante, croissance molle, chômage en hausse et sentiment d’impuissance face à une construction supranationale qui leur échappe totalement.


18 mai 2026

Fernand Kartheiser

LE « BOUCLIER DE LA DÉMOCRATIE » : PROTÉGER LA DÉMOCRATIE… OU PROTÉGER LA COMMISSION ?

- 12/5/2026 - L’Union européenne affirme défendre nos libertés face aux ingérences extérieures. Mais le « bouclier de la démocratie » sert-il réellement à protéger la démocratie — ou à limiter les critiques des citoyens envers les institutions européennes ?
Dans cette vidéo, j’explique pourquoi je considère que la liberté d’expression et le pluralisme sont aujourd’hui de plus en plus menacés au sein de l’UE.

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12 mai 2026

Natalia Routkevitch
11/5/2026

Le 9 Mai vs le 9 Mai

Il n’est pas étonnant que les célébrations de ces derniers jours aient fait couler autant d’encre, de larmes et de venin, suscitant chez beaucoup le besoin d’exprimer, plus ou moins publiquement, des passions joyeuses ou tristes.
C’est que cette date, et ce qu’elle symbolise pour les uns et les autres, se trouve au cœur des nouvelles guerres de religion qui déchirent le continent européen. Elle est au centre de croyances qui s’opposent et s’affrontent, mais aussi du conflit militaire mené avec acharnement dans la partie orientale de l’Europe, avec l’implication importante de nombreux États du monde. Un conflit qui a déjà coûté tant de vies et qui menace d’en coûter encore davantage.
Le 9 mai, une grande partie des habitants de l’Eurasie commémore l’anéantissement du nazisme au prix d’immenses sacrifices consentis par le peuple russe, les autres peuples des républiques soviétiques, ainsi que les Alliés et les mouvements de résistance de nombreux pays auxquels hommage est rendu ce jour-là.
Au centre de ce récit : l’unicité du crime nazi et du monstre abattu ; la reconnaissance du nazisme comme une menace existentielle pour de nombreux peuples ; le rôle décisif de l’URSS ; enfin, la nécessité de commémorer cette victoire afin de prévenir toute résurgence des idéologies d’État fondées sur la supériorité raciale.
L’autre partie du continent commémore la chute du nazisme le 8 mai, avec davantage de retenue et de réserves, en en faisant avant tout « un jour pour la paix », « un jour de deuil pour les victimes des totalitarismes », « un jour contre toutes les guerres », bref, un jour pour tout le bien et contre tout le mal.
Le récit des événements diffère plus ou moins sensiblement, ou du moins les accents ne sont pas placés de la même manière.
Ainsi, cette année, le chancelier allemand Friedrich Merz a certes salué la libération de l’Allemagne du régime nazi, mais sans prononcer un mot sur le rôle de l’Armée rouge. Lors d’un briefing, lorsqu’un journaliste a posé frontalement la question de savoir qui avait libéré l’Allemagne du nazisme, le représentant du gouvernement a refusé de répondre, renvoyant à des sources écrites.
Le grand jour de communion sacrée de cette autre obédience tombe lui aussi le 9 mai, devenu Journée de l’Europe pour les habitants de l’Union européenne, l’européisme y étant inculqué comme une grande religion civile.
D’ailleurs, est-ce vraiment une coïncidence si la Journée de l’Europe a été fixée au 9 mai, date où l’URSS et ses alliés commémorent leur grande Victoire sur le nazisme ?
Dans ses canons, l’Europe représente le règne de la démocratie, de la liberté et, plus largement, le meilleur modèle politique et social du monde. Elle se pense comme l’exact opposé des totalitarismes, n’ayant rien à voir ni avec le nazisme ni avec le totalitarisme soviétique, présentés dans cette vision comme des frères jumeaux.
Beaucoup d’observateurs ont souligné à quel point la dimension religieuse joue un rôle important dans ces deux célébrations, aussi bien dans leur dimension cultuelle que dans leur fonction de "religare", de lien collectif.
Ainsi, la grande Victoire n’est plus seulement un souvenir : elle est devenue un culte, un autel autour duquel les gens se rassemblent, se recueillent et communient, réunis par cette mémoire en un seul corps. Ce n'est pas pour rien qu'elle est parfois appelée en Russie des « Pâques séculières », car, à l’image de Pâques – fête centrale de l’orthodoxie célébrant la résurrection du Christ – la Victoire de 1945 célèbre une forme de résurrection miraculeuse d’un peuple promis à l’anéantissement. Au prix d’un sacrifice immense, de souffrances inouïes, ce peuple aurait su résister, renaître et se relever avec une rapidité telle qu’il fut capable, quinze ans plus tard, d’envoyer un homme dans l’espace.
Le culte possède ses masses de fidèles, mais aussi ses hérétiques, blâmés pour remettre en cause le caractère sacré de la fête, ainsi que ses martyrs, qui professent ce culte dans un environnement hostile à leurs risques et périls.
La religion européiste, elle, s’est imposée plus discrètement, presque subrepticement, dans l’esprit du père fondateur Jean Monnet : les petits ruisseaux font les grands fleuves.
L’affirmation d’une identité européenne est devenue un élément incontournable de la vie publique, et le drapeau étoilé s’est imposé dans les paysages, surpassant souvent en nombre les drapeaux nationaux – à l’image du droit et des normes européens, qui tendent à primer sur les législations nationales. Plusieurs générations ont grandi dans les pays de l’Union européenne avec l’idée constante des « valeurs européennes » et d’une identité commune. Être pro-européen – au sens d’adhérer au projet de l’UE – n’est plus simplement une option : c’est un prérequis implicite pour toute position publique aspirant à une certaine respectabilité.
« L’Europe, c’est la paix », « ensemble nous sommes plus forts », ou encore l’image de « l’Europe-jardin au milieu de la jungle mondiale » sont devenues des crédos que l’on ne remet plus en question.
Régis Debray, que je cite souvent, qualifiait l’européisme de religion plate et fade, parce qu’elle renverrait davantage à des « valeurs » qu’au sacré, reposant sur un patriotisme constitutionnel désincarné, des règlements et, surtout, l’argent.
Mais on ne peut pas lui donner entièrement raison.
Si de nombreux Ukrainiens se sont mobilisés pendant leur Maïdan pour l’Europe et contre une association plus étroite avec la Russie, si beaucoup acceptent aujourd’hui de mourir pour ce qu’ils considèrent comme la défense de leur choix européen, ce n’est pas seulement pour des avantages matériels qu’ils espèrent retirer de l’appartenance à l’Europe. Moscou pouvait elle aussi offrir de l’argent, des contrats avantageux et divers bénéfices économiques.
Ce qu’elle ne pouvait offrir, en revanche, c’était le sentiment d’appartenir à ce club sélect, à ce «jardin», à ce monde perçu comme civilisé.
Ce qui est central dans la religion européenne, ce n’est donc pas uniquement la prospérité, mais le statut : la posture morale de celui qui fixe les règles et se pose en arbitre en décidant des valeurs suprêmes.
Si l’argent est devenu une mesure universelle, ce qui compte davantage encore, c’est le pouvoir d’imposer les normes et de définir qui appartient au camp du bien et qui en est exclu.
Un pays riche peut être transformé en paria du jour au lendemain, coupé d’une partie des échanges et des commodités du monde globalisé, sa richesse se trouvant alors grandement dévaluée. Ce qui distingue le « jardin » de la « jungle », c’est précisément l'habilitation de désigner les parias.
Et c’est pour préserver ce statut d’arbitre moral suprême que l’UE fait aujourd'hui de ce conflit une affaire de principe en acceptant de sacrifier ce qui semblait pourtant, selon ses propres standards, le plus précieux : le bien-être matériel de ses populations, désormais invitées à se serrer la ceinture et à assumer les lourdes conséquences de décisions « dictées par les valeurs » – qu’il s’agisse de la rupture des liens économiques ou de la perspective d’une confrontation militaire accrue. C’est donc dans l’espoir d’être admise dans ce club que l’Ukraine mène sa bataille.
Enfin, la question mémorielle et les croyances liées à la Grande Victoire comme à l’Europe se trouvaient déjà au cœur du Maïdan ukrainien.
Les séparatistes et ceux qui ont contesté les résultats de l’Euro-Maïdan l’ont fait en grande partie pour des raisons mémorielles : par opposition à ce qu’ils percevaient comme une remise en cause du culte de la Grande Victoire soviétique sur le nazisme – un récit particulièrement insupportable pour les forces les plus actives et virulentes du Maïdan, pour des raisons abondamment étudiées et commentées.

Enfin, il est somme toute logique que le principal cri de ralliement des élites européennes et le ciment du fragile édifice européen sont aujourd’hui une hostilité de longue durée envers la Russie. Certes, cette hostilité varie en intensité selon les pays, mais il serait erroné de voir dans les quelques gouvernements réticents aux mesures les plus radicales – souvent par souci de préserver leurs intérêts nationaux – de véritables alliés de Moscou.
La Russie conteste un statut fondamental : celui de l’Occident comme arbitre ultime de la modernité politique et historique. Ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas acceptable.
Historiquement, et si l’on s’en tient au XXᵉ siècle, l’Europe communautaire s’est construite, sous supervision américaine, comme un rempart contre l’URSS. Dans cette perspective, les pays occidentaux n’ont pas hésité à réintégrer d’anciens cadres nazis afin de faire face à ce qu’ils percevaient comme la menace principale : la menace soviétique.
La gifle retentissante infligée par Beate Klarsfeld à Kurt Georg Kiesinger en 1968 rappelait brutalement une vérité peu commode : un grand nombre d’anciens nazis avaient non seulement échappé à toute sanction, mais avaient ensuite mené de brillantes carrières politiques, administratives ou économiques. Et le cas de Kiesinger était loin d’être le plus scandaleux.
Des militaires haut-gradés étroitement liés à la machine de guerre de la Seconde Guerre mondiale et à l’invasion de l’URSS devinrent après-guerre les architectes de la nouvelle armée ouest-allemande, de l’OTAN et des services de renseignement de la RFA. Des industriels compromis avec le régime hitlérien ou des collaborateurs de l’occupation jouèrent un rôle important dans la conduite des politiques européennes et dans l’élaboration des institutions de l’Europe unie.
À la lumière de certaines évolutions récentes – militarisation croissante de l’Europe, escalade permanente en Ukraine et la nature de son système politique, interdiction de symboles associés à la victoire soviétique en Europe, sanctions d’une ampleur inédite, ou encore rhétorique assimilant parfois la Russie à une « sous-civilisation » – on comprend mieux l’attitude russe vis-à-vis de ce que Moscou appelle « l’Occident collectif » ainsi que l'association devenue récurrente entre la guerre d'hier et celle d'aujourd'hui.
Pour de nombreux observateurs, ces thèmes réveillent une mémoire historique extrêmement sensible et rappellent de plus en plus une musique connue. Il est d’ailleurs frappant de réécouter aujourd’hui l’un des plus célèbres discours de Joseph Goebbels – celui du Palais des Sports sur la « guerre totale », prononcé après la Bataille de Stalingrad. Le mot « Europe » y revient sans cesse : l’Allemagne y est présentée comme le "rempart de la civilisation européenne" face à une "barbarie soviétique".
L’un des politologues et conseillers politiques russes les plus influents des trente dernières années, Gleb Pavlovski, décédé en 2023, écrivait dans la préface d’un ouvrage paru en 2005 et consacré à la Constitution européenne dans laquelle des auteurs russes voyaient déjà la volonté de construire une « Europe dirigée contre la Russie », mais aussi de « contre-carrer la tradition de la démocratie européenne » :
« Une seule nation européenne est d’avance exclue de l’Europe : la Russie, à qui l’on conteste jusqu’à son identité européenne. Il faut prendre la mesure de ce que cela implique, et des dangers que cela comporte. »
Et de poursuivre :
"On oublie souvent que les deux grandes guerres patriotiques russes – celle de 1812 contre Napoléon Bonaparte et celle de 1941-1945 contre les forces nazies – furent menées contre des « unificateurs de l’Europe ». Tous deux envahirent la Russie avec une extrême violence au nom d’une certaine idée de l’unité européenne. Napoléon rêvait déjà de faire de son Code civil la constitution d’une Europe unifiée, sous une bannière ornée d’abeilles d’or. Et il ne fut pas le dernier.
Lorsque Adolf Hitler entreprit à son tour « l’unification » de l’Europe, parfois par la force, parfois avec l’appui d’alliés volontaires, deux puissances seulement refusèrent cette entreprise et conservèrent pleinement leur souveraineté : le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Ce sont elles qui, au bout du compte, contribuèrent de manière décisive à la libération du continent.
Historiquement attachée à sa souveraineté, la Russie demeure extrêmement sensible à toute tentative d’imposer un nouveau standard impérial au monde. Elle se perçoit à la fois comme un État européen et comme une civilisation à part entière, porteuse de sa propre conception des valeurs universelles. Au cœur de cette identité se trouve la Grande Guerre patriotique de 1941-1945, perçue comme un choix existentiel en faveur d’une Europe antifasciste et plurielle, opposée à une autre vision de l’Europe unifiée sous domination nazie. »


Gastel Etzwane
12/5/2026

L’Allemagne franchit la ligne rouge : de la « simple aide » à la co-belligérance assumée, pendant que son économie s’effondre et que les peuples ne sont pas consultés.
Le 11 mai 2026, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius s’est rendu à Kiev pour signer, en grande pompe, un accord de production conjointe à grande échelle de drones d’attaque à longue portée. Objectif affiché : des systèmes capables de frapper jusqu’à 1 500 kilomètres en profondeur sur le territoire russe, visant infrastructures militaires et économiques. Des modèles ukrainiens déjà éprouvés (Lyutyi, UJ-22 Airborne, Bober, UAV à réaction) vont bénéficier de l’industrie, de l’ingénierie et des financements allemands. Des coentreprises vont voir le jour, avec production de masse en Allemagne même.
On ne parle plus ici d’« aide humanitaire » ou de « soutien défensif ». Il s’agit d’une co-belligérance littérale. L’Allemagne ne se contente plus de livrer des armes : elle co-développe, co-produit et co-finance activement des armes offensives à frappe profonde sur son propre sol. Pistorius l’a dit sans ambiguïté : il s’agit de capacités de « deep strike ». Berlin devient ainsi un acteur direct de l’escalade, transformant son territoire en plateforme industrielle pour une guerre qui s’étend loin derrière les lignes du front. La Russie, elle, ne s’y trompe pas : pour Moscou, ces drones allemands sont des munitions allemandes tirées sur des objectifs russes.
Et pendant ce temps, le peuple allemand n’a jamais été consulté. Pas de référendum, pas de grand débat national, pas de vote populaire sur cette décision stratégique majeure. Exactement comme en France, où les dirigeants engagent des milliards dans ce conflit sans jamais demander l’avis des citoyens. Les gouvernements décident seuls, au nom d’une « solidarité européenne » et d’une « défense de la paix » qui sonnent de plus en plus creux.
Le contraste est d’autant plus frappant que l’économie allemande est en train de s’effondrer. En avril 2026, le gouvernement a été contraint de diviser par deux sa prévision de croissance pour l’année : de 1 % à seulement 0,5 %. Après des années de récession ou de quasi-stagnation, la première économie européenne peine à redémarrer. Crise énergétique persistante, désindustrialisation massive, confiance des entreprises au plus bas : les instituts de conjoncture parlent d’une reprise « fragile » voire inexistante. Des titres de presse sérieux évoquent une « Allemagne brisée » confrontée à une crise structurelle profonde.
Dans ce contexte, l’Allemagne (comme la France) continue d’injecter des milliards d’euros publics dans l’effort de guerre : plus de 11 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine prévus pour 2026, un budget défense record (4e dépense militaire mondiale), et des fonds spéciaux qui s’ajoutent à une dette publique déjà élevée. Pendant ce temps, les services publics, santé, éducation, sécurité, manquent cruellement de moyens. Les hôpitaux saturent, les écoles manquent de professeurs, la sécurité intérieure est sous tension. On fabrique alors un consentement artificiel : on parle de « valeurs européennes », de « lutte pour la démocratie », de « solidarité », pour faire accepter à des populations épuisées que l’argent public parte massivement vers des armes plutôt que vers leurs besoins quotidiens.
C’est le même schéma des deux côtés du Rhin. Les dirigeants européens choisissent l’escalade militaire plutôt que la priorité au bien-être de leurs peuples. Ils transforment des économies déjà fragiles en machines de guerre, tout en répétant que « ce n’est pas notre guerre ».
Triste monde. Un monde où les gouvernements mentent par omission ou par euphémisme à leurs citoyens, où les priorités sont inversées, où la co-belligérance se cache derrière le langage de l’aide humanitaire. L’histoire jugera. Et elle retiendra peut-être que, en 2026, l’Allemagne, comme la France, a choisi de franchir une ligne rouge historique sans jamais demander l’autorisation à ceux qui paieront, au final, la facture.