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9 janvier 2026

Jean Mizrahi
9/1/2026


L’Iran, pays d'une partie de mes ancêtres, paraît aujourd’hui se rapprocher d’un point de bascule historique. Pour la première fois, la contestation ne se limite plus à des manifestations spontanées ou symboliques : elle s’attaque directement aux bâtiments du pouvoir, incarnations concrètes de l’autorité du régime. Ce franchissement d’un seuil est déterminant, car il traduit un déplacement psychologique majeur : la peur, longtemps instrumentalisée par l’État, commence à reculer face à la colère et au sentiment d’injustice accumulés.
Plus significatif encore, des signes de solidarité émergent au sein des forces chargées du maintien de l’ordre. Lorsque des segments de la police, voire de l’armée, hésitent, se retirent ou manifestent une forme de sympathie envers les manifestants, le régime entre dans une zone de vulnérabilité structurelle. Aucun pouvoir autoritaire ne peut survivre durablement si l’obéissance de ses appareils coercitifs cesse d’être automatique.
Pour autant, il serait prématuré de parler de basculement effectif. L’histoire iranienne, comme celle de nombreuses révoltes écrasées ailleurs, rappelle qu’un pouvoir acculé peut choisir l’option de la répression totale face à un peuple finalement pacifique. Une violence massive, rapide et ciblée reste possible, et le régime dispose encore des moyens matériels, organisationnels et idéologiques pour l’exercer. La brutalité n’est pas un aveu de faiblesse immédiat ; elle peut, à court terme, restaurer la terreur et briser une dynamique révolutionnaire naissante.
Le principal point de fragilité du mouvement populaire réside aujourd’hui dans son manque de structuration. La révolte, aussi large soit-elle, ne se transforme pas mécaniquement en prise de pouvoir. Renverser un régime suppose une coordination politique, des relais organisationnels, une capacité à formuler une alternative crédible et à occuper durablement l’espace du pouvoir. Or, cette architecture fait encore défaut au peuple iranien, dont la mobilisation demeure largement horizontale, fragmentée et dépourvue de leadership unificateur.
Tout se joue désormais dans un rapport de forces instable. Si l’effet de masse continue de croître, s’il parvient à neutraliser la peur et à entraîner des défections plus larges au sein des forces de sécurité, alors le régime pourrait entrer dans une spirale irréversible. À l’inverse, si la peur reprend le dessus, si la violence étatique réussit à isoler et désorganiser la contestation, la fenêtre historique pourrait se refermer brutalement.
L’Iran est donc à un moment suspendu : ni victoire du peuple, ni restauration totale de l’ordre autoritaire. Un instant où l’histoire hésite, et où l’issue dépend moins de la justesse de la cause que de la capacité collective à transformer une révolte en véritable projet de renversement du pouvoir.