Translate

Affichage des articles dont le libellé est mouvements populistes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mouvements populistes. Afficher tous les articles

8 septembre 2026

Natalia Routkevitch
7/9/2026


Montée de la contestation interne de l’ordre libéral post-guerre froide
Contre-révolution ou révolution national-conservatrice ?

Dans le monde occidental, un phénomène curieux se manifeste depuis au moins vingt ans : une montée du mécontentement intérieur envers la démocratie libérale, accompagnée d’une vague de mouvements protestataires regroupés sous l’étiquette de « populismes ». Ces mouvements, aux visages et inspirations diverses, ont en commun une critique de plus en plus virulente à l’égard du système dit « démocratique libéral ».
Les « moments populistes »[1] se produisent partout dans le monde, au grand dam des centristes, qui y voient une « maladie » dangereuse et contagieuse. Ils dénoncent tour à tour le complotisme, la main du Kremlin ou d’autres ennemis supposés forcément à la manœuvre.
Cependant, cette lecture causale apparaît insatisfaisante. Elle fait abstraction des dynamiques profondes à l’origine des « moments populistes » dans diverses régions du monde. La vague populiste qui a touché tant de démocraties ne saurait être réduite à un simple effet de propagande ou au talent oratoire de quelques tribuns démagogues. Trump, Grillo, Salvini, Le Pen, Orbán et d’autres figures dites « populistes » ne font, au fond, que capter et relayer l’air du temps, en exprimant les aspirations d’une part significative et croissante de la société.
Dans son ouvrage de référence Le Peuple contre la démocratie (2018), le politologue américain Yascha Mounk analyse cette crise profonde de la démocratie libérale, menacée par l’essor du populisme et la perte de confiance des citoyens dans les institutions. Déplorant cette crise, Mounk en identifie plusieurs causes : stagnation économique, accroissement des inégalités, polarisation politique, affaiblissement des institutions. Mais ces explications, bien que pertinentes, semblent insuffisantes pour comprendre l’intensité et l’ampleur de la contestation actuelle.
Cette grande fracture qui traverse les sociétés occidentales ne cesse de s’approfondir, année après année. Son expression la plus spectaculaire s’est manifestée aux États-Unis, où elle a été incarnée par la figure de Donald Trump. Sa posture anti-establishment, sa communication directe et ses attaques contre ce qu’il nomme le Deep State ont suscité des réactions d’une intensité rare, révélant une division intérieure d’une profondeur inédite.
(…)
Depuis une quinzaine d’années, la fracture américaine est devenue abyssale : les électeurs ne perçoivent plus leurs adversaires comme de simples opposants, mais comme des ennemis. La déshumanisation est manifeste : beaucoup de démocrates considèrent les républicains comme malhonnêtes, bornés, ignobles et vice-versa.
Les conséquences sont bien réelles : les discussions politiques deviennent impossibles, même entre amis ou en famille. Aujourd’hui, seuls 9% des couples américains sont politiquement « mixtes » − démocrate et républicain − contre une proportion bien plus élevée quelques décennies plus tôt. Chacun tend à s’entourer d’alliés idéologiques, aussi bien dans la vie réelle que dans le monde virtuel.
La fracture américaine ne repose plus seulement sur des désaccords politiques : elle est devenue une hostilité profonde, un rejet viscéral. (…) Et bien que les deux tiers des Américains se définissent comme modérés, la polarisation continue de croître, attisée par la logique partisane et l’écosystème médiatique. Si ce n’est pas encore la guerre, il s’agit d’une grosse montée d’hostilité entre deux camps qui ne partagent plus de valeurs communes. Ce fossé pourrait s’élargir encore, nourrissant une aspiration de la population à un pouvoir plus autoritaire. Dans L’Amérique face à ses fractures[2], la chercheuse Amy Greene analyse en détail les divisions sociales et culturelles qui minent la cohésion nationale, en posant la question de savoir s’il restait encore quelque chose des idéaux fondateurs du pays.
En observant les clivages actuels et la manière dont les représentants des camps opposés parlent les uns des autres, on ne peut s’empêcher de penser aux guerres de religion qui ont opposé protestants et catholiques dans des conflits longs et violents, du XVIe au XVIIIe siècle, avant de se solder par la paix de Westphalie (1648), qui a consacré le principe cuius regio, eius religio, selon lequel le souverain d’un État peut imposer sa religion officielle à ses sujets.

En Europe, les choses évoluent dans le même sens. Les mouvements dits « populistes » se multiplient et gagnent en popularité. Des thématiques comme l’immigration, la critique des élites dirigeantes et de la bureaucratie de Bruxelles, la situation économique et la remise en cause des valeurs libérales alimentent cette vague. Ces mouvements enregistrent des progressions parfois spectaculaires lors des élections nationales, régionales et européennes. Peu de pays échappent à cette dynamique. Ceux qui étaient autrefois considérés comme des mouvements antisystème font de plus en plus partie intégrante du paysage politique et des institutions. Leurs succès électoraux dans plusieurs pays suscitent parfois des stratégies de verrouillage de la part de leurs adversaires, qui cherchent à entraver leur arrivée au pouvoir par des moyens administratifs ou judiciaires. La base électorale qui vote pour les « populistes » s’élargit chaque année. Les électeurs sont le plus souvent ceux que l’on peut qualifier de perdants des processus de globalisation.
En France, le géographe social Christophe Guilluy, examinant la géographie du vote, appelle la France qui vote pour les mouvements antisystème « la France périphérique », désignant ainsi les perdants de la globalisation. Elle s’est notamment manifestée avec la révolte des Gilets jaunes.
La guerre en Ukraine, l’arrivée de Donald Trump, la montée des tensions internes et la popularité croissante des partis qualifiés de « populistes » approfondissent les fractures européennes. Une partie significative de ces courants salue les propos de Trump et de J. D. Vance sur la crise de la démocratie en Europe − ces derniers soutiennent d’ailleurs ouvertement plusieurs partis contestataires européens. (…)
La rhétorique employée au sein des institutions européennes à l’encontre des « frondeurs » devient de plus en plus virulente. Ces derniers ne sont plus seulement qualifiés d’« extrémistes » ou de « fachos », mais sont désormais accusés ouvertement de « trahison », de collusion avec le Kremlin, etc. Si, hier encore, le cri de ralliement des élites européistes reposait sur « l’antifascisme » −, le terme « fasciste » englobant quiconque plaidait pour le contrôle des frontières −, c’est aujourd’hui l’hostilité inconditionnelle envers la Russie qui définit ce qu’est un « bon Européen ». Cette hostilité sert désormais de ciment au projet européen, qui manque cruellement d’unité idéologique et politique.
Au sein du Parlement européen, on crée des « boucliers pour la défense de la démocratie » − avec une définition pour le moins floue de ladite démocratie, qui ne semble pas toujours correspondre à l’expression de la volonté populaire − et l’on tente d’exclure certains eurodéputés jugés trop déviants. Cette escalade verbale se traduit de plus en plus en violences physiques, comme en témoigne l’attentat contre le Premier ministre slovaque Robert Fico, perpétré par un opposant politique, ou encore en décisions controversées, révélatrices de la nervosité croissante des élites, telle que l’exclusion de la course présidentielle en Roumanie d’un candidat jugé pro-russe, Călin Georgescu.
On parle d’une « peste national-conservatrice » qui se propage. Ainsi, la chercheuse Hélène Miard-Delacroix, spécialiste de l’Allemagne, emploie les termes suivants à propos des mouvements populistes: « Il y a clairement une circulation transnationale d’idées et de programmes assez brutaux pour être inquiétants. Je crains que nous ne soyons qu’au début de cette tendance. Le seul frein serait le sursaut des populations non encore « contaminées ».[3]
Comme aux États-Unis, la tension entre deux camps − schématiquement désignés comme les « métropoles « et les « périphéries » − est palpable en Europe. Elle y prend aussi des allures de détestation quasi religieuse, opposant des groupes qui perçoivent leurs adversaires comme « contaminés » ou « impurs ». Cette détestation se manifeste au niveau politique mais aussi individuel. Il est navrant de constater avec quelle ferveur certains procèdent à des purges régulières sur leurs réseaux sociaux, appelant même leurs « amis » à faire de même s’ils entretenaient des liens avec des individus jugés nuisibles. Le vocabulaire utilisé trahit une hostilité viscérale, un rejet non seulement des idées, mais aussi des personnes qui les expriment.
On peut parler d’une pensée de nature fanatique dès lors que quiconque ne partageant pas votre point de vue est considéré comme victime d’une éclipse mentale ou d’une corruption morale. L’idée qu’on puisse simplement tenir un avis différent devient inacceptable. Ceux qui pensent autrement doivent être rééduqués, ou, si cela paraissait impossible, écartés, internés, bannis.
Ce clivage prend également une forte dimension de mépris social − ce que Christophe Guilluy nomme l’« éviction », à la fois géographique et symbolique, vers la périphérie. Ces populations, pourtant majoritaires, ne se sentent plus représentées − ni politiquement, ni culturellement. La classe de référence est désormais une minorité : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie progressistes. En France, Jérôme Sainte-Marie décrit la situation comme une confrontation entre deux blocs : le bloc populaire et le bloc élitaire.
On serait tenté d’y voir l’opposition entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Mais si le facteur économique joue un rôle important, il n’est pas déterminant.
En réalité, la convergence idéologique de ce que l’on appelle les élites sécessionnistes est plus forte que la simple logique des positions sociales. Contrairement à la lumpen-bourgeoisie des temps coloniaux, décrite comme une classe intermédiaire au service de puissances étrangères et dépourvue de conscience propre, la lumpen-oligarchie née de la mondialisation accélérée se distingue par un fort sentiment d’appartenance à une strate supérieure et par une prétention à incarner la boussole morale de l’humanité. En offrant un sentiment de supériorité morale à des classes intermédiaires en mal de sécurité matérielle, les véritables gagnants de la globalisation ont réussi à enrôler une partie de la petite bourgeoisie dotée d’un capital culturel de référence, ainsi qu’un pourcentage significatif des habitants des métropoles étrangers, très occidentalisés.
La terminologie proposée par le publiciste britannique David Goodhart est à ce titre éclairante : les people from somewhere (« gens de quelque part ») face aux people from anywhere (« gens de partout »). Les « gens de quelque part » sont attachés à leur territoire, à leur identité nationale ou régionale, à leurs racines. Ils se déplacent peu et avec réticence, souvent pour des raisons économiques, mais aussi culturelles (« Le all inclusive en Turquie est pour eux le summum de la réussite sociale », ironisait une relocalisée russe à propos de la "plèbe" qui « ne voyage jamais et ne parle pas des langues étrangères »). Ils représentent les grands perdants de la mondialisation : le précariat mondial, attaché - encore un peu - à des modes de vie traditionnels. À l’inverse, les « gens de partout » − une nouvelle bourgeoisie mobile et globalisée − s’adaptent aisément à n’importe quel environnement grâce à leur capital culturel, leur cosmopolitisme et leur maîtrise des codes internationaux, à commencer par l’anglais.
L’expression « gens de quelque part » fait écho à la chanson de Georges Brassens : « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Sauf qu’aujourd’hui, ils ne sont plus si heureux − marginalisés, relégués à la périphérie géographique, culturelle et symbolique. Et eux aussi sont désormais menacés par la déculturation, dissous dans un gloubi-boulga décivilisateur.
La lecture attentive des ouvrages sociologiques de Jérôme Fourquet met en lumière cette dissolution progressive de la culture populaire et ce déracinement de la France profonde. Car l’identité valorisée dans l’économie globalisée est une identité sans attache, perpétuellement adaptable. La vie dans une société moderne liquide − pour reprendre les termes du philosophe Zygmunt Bauman − exige un mouvement constant. Elle impose de se moderniser sans cesse, c’est-à-dire de renoncer à ce qui semblait stable, de déconstruire les identités fixes, sous peine de disparaître.
(…)
Révoltes contre « l’alternative unique » et contre la fin de l’histoire
Essayons de creuser encore un peu plus. De quoi ces clivages internes sont-ils le nom ?
Si l’on revient à l’exemple américain, le philosophe et juriste français Pierre Manent a qualifié la démarche de MAGA (la démarche initiale, doit-on ajouter aujourd’hui) de révolte de la nation américaine contre l’empire américain et contre « l’interventionnisme pro-démocratique », perçu par le duo comme n’étant plus profitable aux Américains eux-mêmes, mortifère, coûteux, hypocrite et inefficace.
Le programme de MAGA se présentait comme une « révolution du bon sens », soit la volonté de la majorité de remettre à leur place des minorités qui avaient commencé à imposer trop fermement leur volonté à la majorité, dictant le rythme des changements sociétaux auxquels la société, dans son ensemble, n’était absolument pas préparée.
Marcel Gauchet voit dans la montée des populismes une exigence du retour de la Politique là où elle avait été remplacée par la « gouvernance » de l’alternative unique − autrement dit, une révolte contre la disparition d’un véritable choix politique.
Pour expliquer la montée des « populismes » en Europe de l’Est − phénomène amorcé il y a une quinzaine d’années et qui a surpris l’Occident −, Ivan Krastev évoque une révolte contre le devoir d’imitation. Il soutient que la soi-disant fin de l’Histoire n’a en réalité marqué que l’entrée dans un Âge de l’imitation. Après 1989, l’aspiration des anciens pays communistes à ressembler à l’Occident a pris plusieurs noms : « américanisation », « européanisation », « démocratisation », « libéralisation », « expansion », « intégration », « harmonisation », « mondialisation »… Mais dans tous les cas, il s’agissait d’une modernisation par imitation, d’une intégration par assimilation.
Selon les populistes d’Europe centrale, après l’effondrement des régimes communistes, la démocratie libérale est devenue un nouveau dogme indépassable. Ils déplorent que l’imitation des valeurs, des attitudes, des institutions et des pratiques occidentales soit devenue un impératif.
En critiquant l’impératif d’imitation comme l’une des caractéristiques les plus insupportables de l’hégémonie libérale post-1989, les populistes d’Europe centrale soulignent plusieurs points : L’imitation complète implique la reconnaissance de la supériorité morale des « imités » sur les « imitateurs » ; elle impose un modèle politique unique ; elle exige une imitation inconditionnelle, sans adaptation aux traditions locales ; elle suppose que les imitateurs soient en permanence évalués par les représentants des pays modèles.
Cet état d’esprit leur rappelait les élections soviétiques, où les électeurs, sous le contrôle des cadres du Parti, faisaient semblant d’exercer un choix… en faveur du candidat unique.
La montée du populisme ne peut être comprise sans prendre en compte le ressentiment profond né du passage d’un communisme soviétique sans alternatives à un libéralisme occidental sans alternatives.
Ceci dit, on ne pouvait pas imaginer que cette révolte contre le modèle unique prendrait une telle ampleur à travers toute l’Europe − y compris en Allemagne, où l’AfD, qualifié parfois de parti néo-nazi, enregistre aujourd’hui des scores impressionnants. Impensable il y a encore une dizaine d’années…
La nature des conflits, désormais généralisés dans de nombreux pays, est souvent présentée comme la montée d’une démocratie illibérale en réaction aux dérives d’un libéralisme antidémocratique. Les libéraux, eux, parlent d’une « contre-révolution planétaire » : contre-révolution trumpiste, national-conservatrice, populiste ou d’extrême droite…
Pourtant, ce à quoi nous assistons semble moins une contre-révolution qu’une révolution, une demande de renouveau radical. Si l’on revenait aux fondamentaux de notre langage politique, la droite était historiquement le parti de l’ordre, du statu quo, de la conservation des rapports de force existants, tandis que la gauche incarnait le changement, la redistribution du pouvoir, la casse de l’ordre existant.
Aujourd’hui, ce sont des mouvements populistes qui portent la contestation, qui se veulent forces de rupture, et prétendent renverser l’ordre établi (même si, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, cela se révèle extrêmement compliqué).

Le recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre. NR
[1] Le moment populiste, selon Yasha Mounk, désigne la période récente où les démocraties libérales voient monter des mouvements populistes – de droite comme de gauche – qui affirment représenter « le vrai peuple » contre des élites corrompues.
[2] Amy Greene, L’Amérique face à ses fractures : Que reste-t-il du rêve américain ?, Paris, éditions Tallandier, 2024.
[3] Hélène Miard-Delacroix, “AfD : la fin de l'exception allemande », Politique Internationale, N 187, printemps 2025.