Gastel Etzwane
Le paradoxe iranien : quand les bombardements ressoudent un régime chancelant
- 8/4/2026 - Au soir du 28 février, lorsque les premières frappes américano-israéliennes ont touché le cœur du pouvoir iranien et entraîné la mort du Guide suprême Ali Khamenei, une partie de l’opinion, en Iran comme dans la diaspora, a cru entrevoir l’effondrement espéré du régime islamique. Des scènes de célébration sporadiques ont été filmées, certains opposants historiques ont laissé poindre un espoir de changement. Moins de six semaines plus tard, ce scénario semble s’être éloigné plus que jamais.
Les premiers jours ont en effet fait naître une brève euphorie chez une frange de la population lassée par des décennies d’autoritarisme, de répression et de crise économique. La disparition du Guide suprême, symbole ultime du système, a pu apparaître comme le début d’une transition. Mais très rapidement, la nature des opérations militaires a inversé cette dynamique.
Les frappes ont rapidement touché des infrastructures civiles : hôpitaux, écoles (dont l’attaque sur une école primaire à Minab qui a fait plus de 160 morts, majoritairement des enfants), universités et centres culturels. Selon le Croissant-Rouge iranien et plusieurs organisations internationales, des dizaines de sites médicaux et éducatifs ont été endommagés ou détruits. Ces bilans civils, conjugués aux déclarations jugées brutales et inhumaines de Donald Trump, évoquant notamment la possibilité de ramener l’Iran « à l’âge de pierre », « une civilisation entière va mourir ce soir », ont provoqué un revirement spectaculaire.
Classique en temps de guerre, l’effet « rally around the flag » (rassemblement autour du drapeau) a joué à plein. Face à une agression extérieure perçue comme indiscriminée, une large partie de la population iranienne s’est resserrée autour du pouvoir, ou du moins a suspendu son opposition ouverte. Le régime, bien que décapité à son sommet, a su nommer rapidement un successeur en la personne de Mojtaba Khamenei et maintenir une certaine cohésion institutionnelle grâce aux réseaux des Gardiens de la Révolution.
Plus surprenant encore : des voix traditionnellement critiques envers le régime ont changé de ton. Des artistes, intellectuels et figures culturelles iraniennes, souvent en exil ou ouvertement dissidentes, ont publiquement condamné les bombardements. Plus de 250 universitaires, chercheurs et créateurs ont signé une déclaration dénonçant les attaques sur des biens civils. Même des opposants historiques, qui dénonçaient hier encore l’autoritarisme théocratique, ont exprimé une forme de solidarité nationale face à ce qu’ils qualifient d’agression extérieure. Les « cartes ont été rebattues », comme le résument plusieurs observateurs : la priorité est devenue la défense du pays avant la lutte interne.
Les sondages réalisés auprès de la diaspora irano-américaine confirment ce basculement. Alors qu’une partie était initialement divisée ou même favorable à une intervention, une nette majorité (environ deux tiers selon un récent sondage NIAC/Zogby) souhaitait désormais la fin des opérations, inquiète du coût humain civil et du risque de déstabilisation durable. L’espoir d’un effondrement rapide du régime s’est mué en crainte d’un Iran plus fragile, plus nationaliste et potentiellement plus dur.
Au final, l’intervention américano-israélienne, loin d’accélérer la chute du système, semble l’avoir paradoxalement consolidé à court terme. En transformant une contestation interne en résistance nationale, les frappes ont offert au régime un sursis inattendu. Les experts s’accordent aujourd’hui à dire que les perspectives d’un changement de régime pacifique ou populaire sont plus éloignées qu’avant le 28 février.
On peut ainsi se demander si, en voulant hâter la fin du régime iranien, les États-Unis et Israël ont, sans le vouloir, retardé son possible dépassement.

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