Natalia Routkevitch
La fin du MAGA ?
- 4/3/2026 - L’une des promesses principales du mouvement MAGA a été d’en finir avec l’interventionnisme néoconservateur, impopulaire auprès de la base électorale ayant voté pour Trump. La majorité des Américains sont isolationnistes : ils se désintéressent des affaires mondiales, désapprouvent les opérations coûteuses, longues et souvent inefficaces à l’étranger, et n’ont rien à faire des slogans « libérateurs » des néoconservateurs.
Or, depuis des décennies, la politique étrangère américaine est largement façonnée par des élites internationalistes et par des réseaux d’influence organisés, souvent liés à des diasporas, qui imposent leur vision à la majorité indifférente et réticente aux aventures internationales. Selon les critiques du néoconservatisme venant du camp réaliste ou paléo-conservateur, tels que Mearsheimer, Walt ou Buchanan, ces élites et réseaux d’influence sont motivés par des convictions idéologiques et parfois par des liens ou sentiments personnels envers certaines régions, notamment le Moyen-Orient ou la Russie.
Après le lancement de l’Epic Fury, les sondages et les discussions publiques montrent que de nombreux partisans du MAGA sont profondément déçus par leur champion. Manifestement, l’Iran ne présentait pas de menace vitale pour les États-Unis, était engagé dans des négociations et prêt à céder aux exigences américaines. Pourquoi Trump a-t-il trahi son engagement de mettre fin à l’interventionnisme néoconservateur ? Selon la majorité des commentateurs, le rôle des cadres et de l’État profond bien enraciné reste déterminant.
Sohrab Ahmari, rédacteur du magazine UnHerd, proche du mouvement MAGA et, particulièrement, de J.D. Vance, donne plusieurs explications de ce revirement qu’il déplore.
1. Les réalités du Parti Républicain
Malgré le basculement de la classe ouvrière et d’une partie des électeurs de la classe moyenne inférieure vers la droite dès 2016, les élites institutionnelles conservent leur orientation traditionnelle. Think tanks, experts de premier plan et sénateurs de la vieille garde – beaucoup ont plus de quatre-vingts ans – continuent d’imposer leur vision, comme si la politique était restée figée en 1983.
Il existe certes des partisans d’une politique étrangère moins expansionniste, qui voudraient déplacer l’attention de l’Europe et du Moyen-Orient vers la Chine, incluant une partie du Pentagone et des services de renseignement. Mais ces derniers, plus jeunes, sont peu influents face aux « faucons » proches du président.
2. Exploitation du mécontentement envers le libéralisme
Les faucons ont su tirer parti du mécontentement croissant envers les excès de l’idéologie libérale, tout en préservant l’essentiel de l’agenda international traditionnel des États-Unis. Ils ont ainsi canalisé cette colère vers des enjeux culturels ou symboliques, sans remettre en cause la logique interventionniste elle-même.
Beaucoup de leurs partisans s’en sont réjouis, croyant assister au retour d’une Amérique décomplexée et résolue. Pourtant, cette posture conduit souvent à soutenir exactement la politique étrangère que ces mêmes milieux dénonçaient encore quelques années plus tôt.
Comme l’a résumé avec ironie un commentateur désabusé :
« Heureusement que Pete Hegseth a purgé l’armée des transgenres, pour que des mecs blancs musclés puissent enfin aller changer le régime en Iran. »
3. Réinterprétation des guerres de changement de régime
Ces guerres sont désormais perçues comme de simples invasions sur le territoire d’un autre pays. L’erreur de l’ancien néoconservatisme ne résiderait pas dans sa portée globale ni dans son réflexe de « d’abord tirer, ensuite poser des questions », mais dans son « idéalisme » : croire naïvement pouvoir aider les peuples opprimés et construire des États. Dans la nouvelle logique, l’Amérique se contente de tout casser et laisse aux autres le soin de ramasser les morceaux.
Vance expliquait en 2024 que la nouvelle politique étrangère de Trump serait « un mélange de scepticisme extrême envers les interventions étrangères et d’une position extrêmement agressive en cas d’intervention réelle… Ne frappe pas souvent, mais frappe très fort. » Cette logique, qui semblait limiter l’intervention au sol, est vite devenue un prétexte pour des frappes fréquentes. Le « scepticisme extrême » a rapidement disparu : la deuxième administration Trump a déjà mené des interventions dans au moins sept pays.
4. La personnalité de Trump
Enfin, l’explication la plus simple réside peut-être dans Trump lui-même : il est le produit d’une génération qui se souvient du régime iranien à l’époque de la crise des otages de 1979 et de l’attentat contre les casernes de Beyrouth en 1983. La République islamique a mené, pendant près de cinq décennies, une guerre idéologique contre Israël et l’Occident.
Pour les jeunes Américains, Téhéran ne semble ni une menace ni une hantise ; mais ce ne sont pas eux qui déterminent aujourd’hui la politique étrangère. Trump, en tant que commandant en chef, se voit peut-être comme le vengeur de ces anciennes humiliations.
Reste à voir si les électeurs de 2026, et surtout ceux de 2028, jugeront que cette histoire de vengeance en valait la peine.
