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24 avril 2026

Georges Kuzmanovic
Fréquence Populaire
24/4/2026

Robots combattants, le basculement stratégique a commencé

Un robot joue au ping-pong, là un autre court ou saute. Sport mécanique ? On assiste en réalité à l’aube d’une révolution militaire. Après l’ère du char et du porte-avions vient celle des machines combattantes. La puissance mondiale appartiendra à ceux qui sauront les produire et... en masse.


1) Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;

2) Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;

3) Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
Cerles vicieux (1942), puis Fondations. Isaac Asimov

Au Japon, un robot nommé Ace vient de battre trois pongistes (joueurs de tennis de table) de haut niveau ayant chacun plus de dix années d’entraînement derrière eux. Beaucoup y verront une curiosité technologique, une démonstration de laboratoire, un divertissement pour salons industriels. Ce serait une erreur de lecture. Derrière cette table, cette petite balle virevoltante et ces échanges fulgurants, se joue peut-être déjà une bascule stratégique comparable à celle provoquée par Deep Blue lorsqu’il affronta Garry Kasparov. En 1996, la machine perdait le match, même si elle remporta une partie. En 1997, il y a presque trente ans déjà, elle battait le même champion du monde en titre, signant la première défaite d’un roi humain face à un système informatique dans un match officiel.

Deep Blue fut l’un des premiers signes visibles de la révolution technologique qui allait transformer le monde, un avant-goût de l’IA contemporaine à une époque où la plupart des êtres humains n’avaient même pas encore de téléphone portable. Ce qui semblait alors n’être qu’un duel d’échecs entre geeks, un sujet confiné aux laboratoires, aux universités, aux ingénieurs et aux passionnés du jeu se dessinait déjà le futur, celui de la puissance algorithmique, de l’automatisation et de la quatrième révolution industrielle.

Le ping-pong d’Ace relève de la même logique historique. Ce n’est pas le sport qui compte, c’est la compétence sous-jacente et surtout ses implications. Elles sont ici militaires, géostratégiques et dessinent les frontières entre les puissances de demain.

Quand le jeu masque l’arsenal
Le tennis de table est l’un des sports les plus exigeants qui soient pour une machine. Il impose des réflexes quasi instantanés, une lecture balistique en temps réel, une précision millimétrique, des corrections permanentes, une anticipation des intentions adverses, une sélection optimale du geste à exécuter dans une fenêtre de temps minuscule. En clair : anticiper, voir, décider, agir, corriger, surprendre... plus vite que l’autre.

Ce sont exactement les briques cognitives et mécaniques requises pour la guerre automatisée. Ce qui permet de renvoyer une balle liftée à 1200 km/h permet demain de pointer une arme, intercepter un drone, manœuvrer dans un couloir urbain, lancer un projectile, esquiver un tir ou neutraliser une cible mouvante.

Ajoutez à cela les démonstrations récentes de robots chinois capables d’enchaîner des séquences complexes de kung-fu, de danse ou d’équilibre dynamique, et les semi-marathons robotiques observés à Pékin. Endurance, coordination, stabilité, autonomie locomotrice, adaptation au terrain... là encore, on parle d’abord de performance civile, mais les usages militaires sont évidents.

Fusionnez endurance du marathon, agilité du combat chorégraphié, précision de tir, réflexe du ping-pong et vous obtenez l’ébauche du fantassin robotisé autonome.

La guerre a déjà changé de nature
Les conflits d’Ukraine et du Moyen-Orient ont révélé que les doctrines héritées du XXe siècle s’effondrent. Le champ de bataille moderne est transparent : satellites, capteurs, drones de reconnaissance, etc., rendent l'espace du champs de bataille très visible. Concentrer des forces devient extrêmement risqué, voir impossible, car les masses humaines ou de matériel attirent le feu.

Les plateformes lourdes qui symbolisaient la domination – chars, grandes bases, bâtiments majeurs, parfois même porte-avions dans certaines zones saturées de missiles – voient leur invulnérabilité contestée. Des systèmes bien moins coûteux peuvent menacer des matériels valant des centaines de millions de dollar, parfois davantage.

Le rapport coût-efficacité s’est inversé. Un drone consommable, un missile rôdeur, une salve coordonnée peuvent immobiliser ou dégrader des moyens autrefois décisifs, laissant les stratèges dans l'indécision, sinon la panique – on l'a vu avec l'état-major russe lors de la première contre-offensive ukrainienne, on le voit aujourd'hui avec le Pentagone, l'un comme l'autre d'autant plus paralysés que leur puissance initiale était absolue, ou supposément telle. Les grandes armées gardent de la puissance, mais l'organisation de cette puissance se dilue, les déploiements deviennent plus prudents, plus distants.

L’arrivée du robot combattant amplifiera ce phénomène jusqu’à la rupture.

Le soldat qui ne dort jamais
Un robot ne mange pas. Le robot ne dort pas, il ne panique pas, il ne connaît ni la maladie, ni fatigue morale, ni la mélancolie de la distance avec les proches, ni traumatisme psychique et même les dégâts matériels ne l'empêchant pas d'avancer, parfois . Il peut rester immobile vingt heures puis bondir à la milliseconde voulue. Il peut tenir un poste NBC, une zone irradiée, un tunnel toxique, un front gelé ou brûlant. Le robot ne se perd pas. Le robot n'a pas besoin d'oxygène. Le robot n'a pas de remord ou de cas de conscience. Il n'a pas non plus de traumatismes psychiques.

Tant qu’il n’est pas détruit, un robot continue. Et s’il est endommagé, on peut imaginer des unités de récupération autonomes venant prélever pièces, capteurs, batteries, actionneurs, pour remettre d’autres machines en état de combattre. La maintenance sur le champs de bataille amplifie les capacités de combat des robots.

Enfin et surtout, la perte d’un robot n’a pas le coût politique de la perte d’un soldat humain. Aucun cercueil, aucun désarroi familial, ni aucun choc national. Dès lors, aucun mouvement d’opinion lié aux pertes humaines massives du côté de ceux qui ont les robots. Cela change évidemment profondément la liberté d’action des gouvernements. On s'en est peu rendu compte dans les opinions publiques occidentales, mais la décennies d'usage hégémoniques des drones de combat par les États-Unis et l'OTAN au Proche et au Moyen-Orient, les exécutions foudroyantes venant du ciel, sans possibilité de riposter mis à part détruire un tas de ferraille et de câbles, ont marqué les esprits dans le Sud Global et... refondé la pensée stratégique de la guerre.

Aujourd’hui, ces systèmes robotisés restent coûteux en recherche et développement. Demain, les coûts unitaires chuteront avec la production de masse. Comme toujours, la première génération d'unités produites est ruineuses ; les suivantes recomposent le monde.

Taïwan, les îles et la fin du verrou amphibie
L’histoire militaire montre que les débarquements sont parmi les opérations les plus difficiles – logistique titanesque, vulnérabilité sur les plages, friction maximale, pertes élevées, aléas météorologiques, dépendance au tempo et surtout lignes logistiques difficiles à maintenir pour tout ce qui concerne les munitions, la nourriture et l'eau pour les soldats, les rembarquements sanitaires.

L’insularité protège. Taïwan en est l’exemple contemporain majeur, comme hier la Sicile face à l'appétit impérial d'Athènes.

Mais que vaut encore ce verrou si les premières vagues ne sont plus des hommes, mais des milliers de systèmes autonomes ou téléopérés ? Essaims maritimes, nageurs robotiques, véhicules chenillés jetables, unités de sabotage, capteurs auto-enterrants, mules logistiques sans équipage, drones de couverture permanente. L’assaillant pourrait user les défenses sans exposer immédiatement son capital humain, ni avoir le besoin de mettre en place des lignes logistiques complexes.

La géographie demeure. Mais elle ne protège plus de la même manière.

La vraie puissance : l'attrition par la production industrielle
Quand les unités combattantes deviennent industrialisables, la hiérarchie mondiale de la puissance se redéfinit et c'est déjà le cas. La puissance ne se mesure plus seulement au nombre de soldats ni au prestige des états-majors, elle se mesure à la cadence de production et on le voit clairement dans la guerre en Ukraine et dans la guerre entre l'Iran et les États-Unis alliés à Israël – Washington et Tel-Aviv n'ont pas sérieusement anticipé les capacité de production iranienne, de la même manière que l'OTAN a mal jaugé son sévère désavantage de production industrielle par rapport à celui de la Russie. Est-ce nécessaire de parler de la Chine dont l'avantage industriel est encore plus puissant ?

Combien de batteries ? Combien de moteurs ? Combien de puces durcies ? Combien de capteurs optiques ? Combien de logiciels mis à jour chaque semaine ? Combien de drones ou robots remplacés rapidement ? Ces questions seront celles des états-majors de demain, en fait d'aujourd'hui.
Nous le voyons déjà avec les drones, les missiles, les intercepteurs, l’attrition favorise celui qui fabrique vite, répare vite, adapte vite, car c'est bien de guerre d'attrition dont il s'agit.

Derrière l’usine se trouvent les vraies matières premières du XXIe siècle qui rendent cette nouvelle puissance possible. Celui qui contrôle l'extraction et le raffinage des métaux critiques, des terres rares, des composants électroniques, celui qui détient une énergie abondante et bon marché, celui qui a les chaînes logistiques sécurisées et efficaces, celui qui dispose d'ingénieurs, celui qui a la main sur ses données, celui qui a des logiciels et des systèmes souverains est le maître du champ de bataille de demain.

Ceux qui possèdent cet écosystème imposeront les règles. Les autres subiront.

Un réveil brutal pour l'Europe : le rebond de la balle, l’écho du canon
Le continent européen conserve des savoir-faire remarquables, des industries d’excellence, des armées professionnelles compétentes, mais il souffre d’un mal stratégique majeur, à savoir les dépendances multiples et croisées qu'il s'est lui-même infligé avec la mondialisation dont il se croyait le maître. Au total, l'Europe connaît la fragmentation industrielle, la lenteur décisionnelle très bureaucratisée, une crise d'insuffisance majeure, la difficulté à massifier hors des paradigmes néolibéraux de la puissance financière. La crise COVID n'a finalement permis aucune prise de conscience : quand c'est la guerre, le potentiel adversaire ne vend plus, ils stocke, surtout s'il est le producteur.

Or la guerre robotisée favorisera la série, la standardisation, la redondance, la rapidité de cycle. Elle punira les structures bureaucratiques, les coûts explosifs, les programmes trop lents, les défaut de production industrielle, les incapacités à produire de l'énergie bon marché.

On peut mépriser ces démonstrations asiatiques, sourire devant un robot joueur de ping-pong, parler de gadget, mais c’est souvent ainsi que les civilisations déclinent, en confondant signaux faibles d'un autre monde et de nouveaux paradigmes qui viennent, et anecdote. Avant la conquête de Constantinople par les Turcs le 29 mai 1453, il est dit qu'on dissertait sur le sexe des anges – un wokisme avant l'heure – dans une ville qui se considérait imprenable. La prise de Constantinople par Mehmed II est l’un des grands exemples d’irruption d’une modernité militaire face à des défenses héritées d’un autre âge. Mehmed II utilisa de très grosses bombardes, des canons géants, capables de frapper les célèbres murailles théodosiennes de Constantinople, réputées presque imprenables depuis des siècles. Parmi elles, la plus célèbre fut conçue par Orban, un fondeur d’origine hongroise. Ces pièces tiraient des projectiles de pierre massifs et ouvraient des brèches progressivement. Cette technologie émergente rendait obsolète un système défensif longtemps dominant ; les murailles qui avaient protégé la ville pendant près d’un millénaire furent dépassées par l’artillerie à poudre et une organisation stratégique comme logistique nouvelle.

Revenons à notre robot pongiste. Ce que beaucoup regardent comme un match anodin, ou des activités mécaniques robotisées sportive, sont peut-être les signaux de la prochaine révolution militaire. La table de ping-pong n’est qu’un banc d’essai. Le véritable objectif est ailleurs. Le problème n'est pas de craindre, comme dans le célèbre film Terminator, un renversement de l'humanité par une IA utilisant des robots combattants quasi indestructibles pour nous éliminer, mais qu'apparaissent de nouveaux systèmes d'arme, entraînant une modification radicale de l'art de la guerre, sa philosophie même, et que nous ne soyons pas prêts.

L’ordre mondial de demain opposera moins démocraties et autocraties, moins continents et idéologies, que producteurs souverains et clients dépendants. D’un côté, ceux qui sauront transformer intelligence artificielle, robotique, énergie et industrie en puissance concrète. De l’autre, ceux qui subiront la loi technologique des premiers.
Dans tous ces domaines, la Chine a plusieurs longueurs d'avance et nous pourrions être les témoins d'une inversion du « siècle de l’humiliation ».