18/7/2026
ULYSSE ET LE MYSTÈRE DE L'ODYSSÉE
Dans un livre célèbre qui fit précocement sa gloire littéraire et que j'ai lu lorsque j'étais étudiant, le philosophe et érudit George Steiner développa la thèse selon laquelle Homère était en réalité le seul auteur de L'Odyssée – L'Iliade n'étant selon lui que la compilation anarchique de multiples récits archaïques élaborés pendant des siècles autour de la geste de la guerre de Troie (ce qui expliquerait, entre autres choses, que l'épisode du cheval de bois, pure invention homérique, ne figure pas dans le premier livre).
Je n'ai pas relu le texte de Steiner récemment, mais je me souviens du cœur de son argumentation qui m'avait marqué : il y expliquait que ce qui empêchait les deux livres d'avoir le même auteur était la façon très différente que chacun d'entre eux avait d'aborder le rapport entre les mortels et les dieux.
Dans L'Iliade, même si la puissance des dieux – à commencer par le premier d'entre eux – connaît des limites imposées par le Destin, les mortels demeurent constamment leurs jouets ; par eux-mêmes Grecs et Troyens ne sont que les véhicules précaires d'une compétition qui oppose d'abord les dieux de l'Olympe entre eux. Le malheur de Priam devant la mort d'Hector par exemple parvient à émouvoir Achille qui l'a tué, mais elle n'émeut aucune divinité – même Apollon, solaire protecteur d'Ilion, vis-à-vis duquel le prince troyen, dont il avait un jour sauvé la vie, éprouvait pourtant une piété et une ferveur particulières.
Les dieux de L'Iliade peuvent s'intéresser aux mortels, parfois s'éprendre d'eux (ou d'elles), mais c'est leur volonté seule qui va déterminer ce que les mortels vont devenir et ce qu'ils sont tenus de faire ou pas. Dans L'Iliade, les hommes sont en quête de la faveur et de la puissance des dieux, tandis que la force ou la faiblesse des hommes n'engagent pas la nature ni la passion des dieux qui les protègent ou au contraire cherchent à leur nuire.
Une barrière incommensurable les sépare, pour une raison très évidente : les dieux ne connaîtront jamais personnellement la mort ou la finitude, et c'est pourquoi ils dominent la nature tout en la régentant (l'Olympe est à équidistance entre la terre et le ciel).
Dans L'Odyssée, il en va tout autrement. Selon Steiner, le texte est composé à une époque plus tardive où la piété éprouvée envers les dieux a changé : ils fascinent moins, suscitent parfois une discrète ironie irrévérencieuse, alors que les passions attribuées aux hommes leur demeurent en partie fermées.
Le rapport s'est même inversé : c'est la faiblesse, l'amour, la finitude, la fidélité, la nostalgie et l'intelligence des hommes que les dieux envient. Calypso voudrait qu'Ulysse devienne immortel, ce qu'il refuse résolument puisqu'il veut retourner dans son île et retrouver Pénélope, tandis que la subtile et vierge Athéna semble plus se complaire avec lui qu'avec son père Zeus ou son frère Apollon.
Lorsque Ulysse croise l'ombre d'Achille aux Enfers, ce dernier lui dit qu'il préfèrerait être le dernier des bouviers (entendez le plus modeste et le plus vil des hommes) sur la Terre plutôt que le grand Achille aux Enfers. Phrase impensable, selon Steiner, dans la bouche du Achille de L'Iliade, pour qui la gloire est tout et qui, au grand dam de sa nymphe de mère, ne craint pas de perdre la vie s'il meurt glorieux.
Steiner ne va pas jusqu'à dire que l'attitude d'Ulysse marque le début réel de l'humanisme occidental, mais sans doute le pense-t-il. Bientôt le dieu unique, jaloux, transcendant et inconnu du Sinaï va pouvoir entrer en scène, pour le meilleur et pour le pire.
Un de mes amis de khâgne, qui appréciait peu L'Odyssée, m'avait dit, quand je lui avais résumé les arguments de Steiner : "Possible, mais Ulysse n'est pas du tout un type intéressant. Ce n'est jamais qu'un représentant de commerce. Je suis sûr qu'Alexandre le méprisait."
Avait-il raison ? Je ne crois pas, mais il semble que Christopher Nolan ne soit pas loin de penser la même chose – en pire.
D'ailleurs, a-t-on jamais vraiment aimé Ulysse ? En dépit de sa ténacité et de sa ruse, bien des traits chez lui sont déplaisants.
Et pourtant, il nous ressemble, qu'on le veuille ou non. Et continue peut-être à nous attirer les faveurs d'Athéna, la future Minerve des Romains, sans laquelle les passions informes l'auraient emporté en nous depuis si longtemps.
Peut-être parce qu'il sait ce qu'il aime, ce qu'il doit faire et ce qu'il risque de perdre en le faisant. Alexandre le Grand ne pouvait pas en dire autant, et Descartes non plus. Malheur à nous si nous croyons licite de nous juger supérieurs à lui, même si nous n'aborderons jamais aux rives d'Ithaque.
