14/10/2026
Souverainété-ci, souverainété-là
Oubliée, l’époque pourtant pas si lointaine, où la défense de la souveraineté était presque une hérésie politique et où le grand gourou de la deuxième gauche et de l’extrême centre, Bernard-Henri Lévy, pestait contre "cette saloperie de souverainisme" (1).
Depuis le Covid, et plus encore depuis le lâchage trumpien, pratiquement tous nos politiciens ont endossé les habits des grands défenseurs de la souveraineté française.
Elle sera, à n’en pas douter, la marotte de la saison politique 2026-2027. À côté de la « démocratie », les « valeurs de la République », la « diversité » et la sempiternelle « Europe », ce sera l’incantation d’une campagne présidentielle qui promet d’être particulièrement riche en contorsions en tout genre.
La souveraineté dont on va nous parler à longueur de journée, à grand renfort de mises en scène plus ou moins loufoques, sera déclinée sous toutes ses formes : souveraineté alimentaire, technologique, numérique, nucléaire, stratégique, etc. Tout est bon pour noyer le poisson. Car tous les candidats de l’ « arc républicain », ces « héritiers élégants de l’élite mondialisée », selon l’expression d’un média britannique visant le boy-friend de Léa Salamé, semblent être très en phase avec le président actuel, celui qui a déclaré que la culture française n’existait pas, a bradé les joyaux de l’industrie nationale et a plié devant Bruxelles, Washington et Berlin au détriment des intérêts français.
Bref, ils semblent tous avoir le profil idéal pour devenir les prochains « syndics de faillite », comme le dit un ami sondeur.
Mais de quelle souveraineté parle-t-on ?
Comme d’autres mots-fétiches de notre époque, les termes « souveraineté nationale », « droit à l’autodétermination », « droit d’une nation souveraine à choisir ses alliances et ses orientations » sont aujourd’hui récités comme autant de formules magiques, sans que l’on s’interroge sur leur histoire ni sur les conditions concrètes de leur exercice.
Selon l’adage bien connu, l’on peut certes proclamer la République, mais où trouver les républicains ? De même, on peut se proclamer État souverain et être reconnu comme tel, mais cela donne-t-il les moyens d’exercer effectivement sa souveraineté ?
Depuis Bodin, qui définissait la souveraineté comme la « puissance absolue et perpétuelle d’une République », le concept a connu bien des tribulations. Le point de bascule se produit avec Hobbes et l’artificialisation de l’État : le Léviathan est un « homme artificiel », créé pour protéger l’homme naturel. L’État devient ainsi un artefact politique (le premier artefact de l’ère technique, selon Schmitt), et la souveraineté – son âme artificielle, celle qui lui donne vie et mouvement. Le peuple lui-même devient, chez Hobbes, une fiction : une multitude ne forme un peuple qu’une fois unifiée par un représentant commun. Le corps mystique de l’État-Église est neutralisé au profit de la personne fictive de l’État. Le sacré est remplacé par la fiction.
Les révolutions bourgeoises vont encore déplacer le problème. Avec Bodin, la souveraineté désignait la puissance suprême au sein d’une communauté politique déjà constituée. Avec les révolutions modernes, la question devient aussi celle de savoir comment le peuple lui-même se constitue en sujet souverain.
Contrairement à ce que laisse entendre BHL, la nation politique et la souveraineté nationale sont les idées portées par la gauche révolutionnaire, à commencer par le tiers état. En 1789, le nouveau pouvoir proclame la nation source de toute souveraineté et titulaire de celle-ci ; l’invocation du peuple devient une nouvelle forme de légitimation par le bas.
De la capacité effective à décider au nom d’une communauté, la souveraineté tend ainsi à devenir aussi un principe de légitimation : tout groupe qui prétend parler au nom d’un « peuple » peut revendiquer le droit de constituer une « nation » et de fonder un « État souverain ».
Au début du XX siècle, la multiplication des États-nations résulte de la destruction et du partage des anciens empires. La construction et la réorganisation des États-nations, notamment après la Première puis la Seconde Guerre mondiale, s’accompagnent de déplacements forcés et de souffrances pour des dizaines de millions de personnes. Les frontières des États-nations fabriqués à la pelle sont souvent tracées arbitrairement, en fonction des intérêts des vainqueurs du moment.
En Afrique, ces architectes de nations constatent bientôt que certaines de leurs constructions sont dysfonctionnelles, que la mayonnaise ne prend pas. Mais plutôt que de questionner la validité de ce qu’ils avaient acté quelques décennies plus tôt, ils se braquent : nous avons tracé ces frontières – comment ces peuples "sous-développés" peuvent-ils se permettre de les contester ?
Ceci dit, la souveraineté est comme le chasseur : il y en a une bonne et une mauvaise. Lorsque des frontières ont été dessinées sans tenir compte des intérêts des puissances hégémoniques, ou lorsque les dirigeants des États concernés commencent à les agacer, la souveraineté peut être violée, même dans des États fonctionnels et viables.
Les événements des dernières années, et, en dernier ressort, les agissements du président Trump, ont fini par briser l’illusion d’une souveraineté magique. Et par poser frontalement des questions de fond.
Quels États sont réellement souverains – c’est-à-dire capables de se gouverner efficacement à l’intérieur et de disposer d’une autonomie stratégique à l’extérieur ? Les majorités nationales, censées être à la fois la source et les dépositaires de la souveraineté, sont-elles réellement les acteurs décisifs, ou la souveraineté populaire n’est-elle qu’une façade destinée à légitimer des oligarchies en perpétuelle recomposition ? L’invocation constante de la souveraineté et la description de la réalité politique comme un jeu entre États souverains ne dissimule-t-elle pas le rôle d’autres acteurs, dont les leviers d’action et la puissance dépassent ceux des États et qui par ailleurs ont gangréné les États et ont rendu ces agrégats plus prédateurs et intrusifs que jamais ?
Enfin, la souveraineté au service de qui : du Léviathan 2.0, État-prédateur tentaculaire, ou de la patrie historique ?
En tout état de cause, la capacité d’autonomie stratégique à l’extérieur est liée à la capacité de s’auto-organiser efficacement à l’intérieur, et vice versa. Si le pouvoir d’imposer sa volonté sans tenir compte de celle des autres n’est à la portée que d’un nombre très réduit d’États – ceux qui disposent d’une véritable autonomie alimentaire et énergétique, de ressources démographiques suffisantes, d’une capacité effective de défense et de dissuasion, ainsi que des moyens de se prémunir contre l’influence et les pressions exercées par des acteurs supranationaux ou transnationaux –, il existe des degrés de souveraineté.
Quels sont alors les facteurs qui déterminent la capacité d’un État à être viable dans la durée?
On peut en relever au moins trois.
1. La qualité des élites
Pour formuler une stratégie, il faut d’abord une volonté, disait le général Svetchine. Un pays n’est pas viable si ses élites ne comptent plus de personnes qui se préoccupent réellement de son avenir : des hommes et des femmes capables de penser à long terme, de se situer dans l’histoire et de regarder au-delà de leurs intérêts immédiats.
La corruption, le clientélisme ou le pantouflage ne peuvent jamais disparaître complètement. Il est presque inévitable que des élites pensent à leurs intérêts, à leurs clans, à leurs revenus, ou à leurs futures sinécures dans les institutions internationales et les grandes entreprises privées. Mais dans un État viable, cela ne peut être leur seule préoccupation.
« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », selon la définition célèbre de Schmitt. Or, celui qui décide dans la situation exceptionnelle, quand le cadre légal ne suffit plus, est celui qui porte le poids de la décision et doit être tenu responsable de ses suites.
Dans « Au fil de l’épée », de Gaulle parlait, lui, de la solitude écrasante attachée au saut dans l’abîme que constitue « la » décision, surtout en temps de guerre :
« la responsabilité y prend un tel poids que peu d’hommes sont capables de la supporter tout entière. Sans doute l’intelligence y aide, sans doute l’instinct y pousse, mais en dernier ressort la décision est d’ordre moral. »
Or, quoi qu’ils fassent à leur pays, les dirigeants modernes savent qu’ils pourront toujours partir ensuite donner des conférences à 100 000 euros à travers le monde, prendre un poste sympa dans le privé et aller festoyer sur une île d’Epstein. Tout est fait pour se dédouaner des responsabilités, pour ne pas avoir à rendre compte ni payer le prix de ses erreurs. Les incriminés sont toujours les prédécesseurs, les marchés, les instances supra-nationales, les ennemis étrangers, etc.
« Dans l’Europe unie, ils trouvaient ainsi un moyen de se décharger de leurs responsabilités ! Ils n’étaient pas capables de les saisir ; alors, il fallait les repasser à d’autres », disait de Gaulle des hommes politiques de son époque. – « Tenir leur rang dans le monde ? Pas question ! Mettons-nous sous le parapluie. Avoir une armée et la faire obéir ? Pas question ! La donner à d’autres ! Remettre le pays debout et servir d’exemple au monde ? Pas pour eux ! L’alibi tout trouvé, c’était l’Europe. L’excuse à toutes les dérobades, à toutes les lâchetés : l’Europe intégrée ! » (...)
Dérobades, lâcheté, infantilisme… Il n’y a plus d’« Adults in the Room ». Plutôt que de dire la vérité à leurs concitoyens et d’assumer leurs erreurs, les dirigeants se succèdent plus vite qu’on ne parvient à retenir leurs noms et préfèrent continuer comme si de rien n’était, foncer droit vers l’abîme… tout en préparant, pour les générations suivantes, une véritable hécatombe.
2. L’acceptation collective du sacrifice
La responsabilité ne repose pas uniquement sur ceux qui gouvernent. La souveraineté est aussi une responsabilité collective : elle suppose qu’un peuple accepte des sacrifices considérables.
Avoir son propre État (ce qui n’est pas donné à tous les peuples), c’est accepter de sacrifier une part de son confort aujourd’hui pour préserver son avenir, de renoncer à certains avantages individuels au profit du bien commun et, dans les situations extrêmes, de payer le prix du sang pour assurer la survie collective.
Nous voulons (voire, nous exigeons !) les bénéfices de l’État – des services publics efficaces, une défense assurée, une forte cohésion nationale, un rayonnement international – sans toujours accepter les efforts qu’ils demandent de chacun. Qui serait prêt à rétablir le service militaire, à réduire sa consommation pour privilégier les producteurs nationaux, accepter des contraintes aujourd’hui pour préserver les possibilités des générations futures ? Nous revendiquons une « exception culturelle française », mais quelle place accordons-nous encore à la connaissance et à la transmission d’une culture nationale pourtant exceptionnellement riche ?
Lorsque les citoyens voient leurs dirigeants défendre une vision à long terme, se soucier de la pérennité de leur communauté et partager les sacrifices qu’ils demandent aux autres, ils sont généralement disposés à accepter les privations et les contraintes nécessaires à la survie de leur peuple. Encore faut-il que ceux qui décident assument, eux aussi, les conséquences de leurs choix.
À l’inverse, une société qui ne veut plus rien sacrifier pour ses descendants produit les dirigeants à son image.
3. Une définition positive de soi et une projection collective
C’est peut-être le point le plus important, car il donne un sens aux deux précédents.
La souveraineté – et, au fond, la viabilité d’une communauté politique – repose sur une définition positive de soi, enracinée dans une histoire et une réalité communes. Elle doit donc reposer sur l’amour, non sur la haine des autres, et moins encore sur l’indifférence ou la haine de soi : l’amour de sa patrie, de ses ancêtres, de sa culture, de sa terre, de sa foi, de ses compatriotes.
Elle est défendable – et peut être défendue efficacement – lorsqu’elle est ancrée dans le réel, et non dans les constructions abstraites de quelques professionnels du "nation-building" (internes ou externes). De Gaulle était ainsi, selon la belle expression de Jean Lacouture, « l’idéaliste du réel » : sa vision de la France libre reposait sur l’appropriation d’une tradition millénaire. Il incarnait la France alors même qu’il n’avait été ni élu ni mandaté ; bien au contraire, considéré comme un criminel, il se trouvait très isolé.
La souveraineté suppose une vision positive de soi, une certaine conscience d’une vocation historique, et pas seulement la volonté de survivre. La raison d’être d’un État ne peut être « anti-quelqu’un ». La peur, la haine ou la volonté permanente de se construire comme l’antithèse d’un autre ne constituent pas des fondements solides.
Un pays qui se définit essentiellement par opposition à un autre développe une souveraineté négative, qui finit par devenir destructrice, se retourner contre lui-même. Un État qui ne possède pas sa propre vision de lui-même n’est pas véritablement souverain : il devient un instrument entre les mains d’autres acteurs, qui peuvent l’utiliser pour atteindre leurs propres objectifs.
Des tomates souveraines, du nucléaire souverain, des éoliennes souveraines ou de l’Internet souverain – c’est bien. Mais ce n’est pas une fin en soi. On veut survivre, certes – mais au nom de quoi ?
Le « pourquoi » est plus important que le « comment ».
Ceux qui survivront collectivement sont ceux qui savent au nom de quoi ils veulent survivre.
Vaste programme... Mais il faudra bien, un jour, en parler.
(1) « La mémoire de la gauche, c’est le souci du monde contre cette saloperie qu’est le souverainisme », Interview de Bernard-Henry Lévy, Libération, 3/2/2016
















